Critiques Cinéma

TEDDY (Critique)

SYNOPSIS: Dans les Pyrénées, un loup attise la colère des villageois. Teddy, 19 ans, sans diplôme, vit avec son oncle adoptif et travaille dans un salon de massage. Sa petite amie Rebecca passe bientôt son bac, promise à un avenir radieux. Pour eux, c’est un été ordinaire qui s’annonce. Mais un soir de pleine lune, Teddy est griffé par une bête inconnue. Les semaines qui suivent, il est pris de curieuses pulsions animales…

Si le genre en France ne parvient que trop rarement à se frayer un chemin vers la salle de cinéma et par conséquent vers son public, il n’est pourtant pas surprenant de voir quelquefois des objets filmiques non identifiés (ces OFNIs qui sortent drastiquement des carcans installés par les principales et plus prolifiques boîtes de productions du pays) planter leurs racines dans le box-office bleu blanc rouge. Et mine de rien, le contexte sanitaire actuel semble bien propice à révéler des pépites rares et qui n’auraient peut-être pas eu l’attention méritée dans un circuit de sorties cinéma ordinaire. Ces occurrences de genres qui seraient peut-être bien passées sous le radar sans le coup de frein regrettable de toute l’industrie du 7ème Art se posent désormais comme des alternatives sérieuses. Prenons comme preuve avancée les succès massifs de La Nuée de Just Philippot et de – on y vient – Teddy de Ludovic et Zoran Boukherma à la dernière édition du Festival de Gérardmer, deux propositions françaises qui sont venues se confronter au dernier film du fils Cronenberg pour s’octroyer les principales récompenses de la remise de prix.


Teddy raconte l’histoire du personnage éponyme, un jeune marginal à l’écart de ses pairs et des habitants de son village, qui connaît subitement une transformation physique impressionnante et radicale quand il est griffé un soir par une silhouette lycanthropique dans la forêt. Avec cette histoire qui prend pour base une intrigue de loup-garou, les frères Boukherma peignent une comédie sociale, prenant comme protagoniste un rebut de la société, aliéné et mis à l’écart par les jeunes de son âge comme par les habitants du village qui le trouvent différent et étrange. A travers ce portrait de France rurale pavillonnaire se dresse alors un récit fantastique, qui mélange avec une énergie rare l’imaginaire du mythe du loup-garou et celui bien ancré dans la réalité du petit village perdu au milieu des champs où la seule excitation – mise à part les récentes attaques de loups dans les élevages aux alentours qui ne semblent inquiéter personne, même pas la police – est le bingo communal organisé dans la salle des fêtes. De cette façon, les réalisateurs font fusionner des genres diamétralement opposés, tentant de faire rentrer un rond dans un carré, pour créer un film d’une singularité étonnante, constamment entre le pathétique de ses personnages, le malaise de ses situations, le gore de ses transformations charnelles et l’horreur pure tapie dans le noir. Et cette horreur, surgissant subitement quand on s’y attend le moins, paraît alors complètement logique. A passer d’un ton à un autre avec cette aisance si particulière que tente le film, on ne s’étonne même plus de la tournure des évènements et des occurrences du fantastique. Teddy nous tend un piège et nous enferme dedans à peine nous a-t-il emporté. A travers sa vision protéiforme qui multiplie les genres et qui convoque autant les codes du fantastique américain que des racines profondément françaises, les frères Boukherma montent un film qui ne ressemble à rien, à l’aspect lunaire et malaisant, troquant à quelques instants son pathétique pour s’habiller en pur film d’horreur dans des scènes qui font valser l’hémoglobine et la chair fraîche.


Car ce sont avant tout les personnages qui sont placés au centre de l’intrigue. D’abord Teddy, marginal et en décalage constant par rapport aux évènements qui se passent autour de lui, semble pourtant – du point de vue du spectateur – celui qui a les réactions les plus logiques. En inversant les pôles, le film place son personnage dans une bulle bien caractéristique de l’univers dans lequel il vit. A ses côtés, la galerie de personnages secondaires est lunaire, de la patronne harceleuse et libidineuse à la petite amie aux questionnements constants sur ses sentiments, en passant par les gendarmes qui ne voient strictement rien de ce qu’il se passe dans ce village, pensant simplement traquer un loup errant. Embrassant sans aucune hésitation ces rôles caricaturaux au possible, le récit s’accapare l’idée que rien n’a de sens, donc tout est possible. Y compris la transformation inopportune d’un jeune déscolarisé vivant avec son oncle. Et si l’univers de Teddy fonctionne, c’est en grande partie grâce à son casting, constamment sur le fil (subtil) entre surjeu stéréotypé et ridicule et erreur de registre. En première ligne se trouve le jeune et talentueux Anthony Bajon (révélé chez Cédric Kahn dans La Prière), servant son visage angélique dans un contre-emploi parfait de maîtrise, d’énergie folle et de nervosité électrique, tenant à bras-le-corps l’univers du film à lui tout-seul. Il est accompagné par Noémie Lvovsky, Christine Gautier et Ludovic Torrent, formant autour de lui un cercle instable et explosif, probablement raison à plein d’égards, de sa transformation future.


Dans cette tentative de genre osée et assurément singulière, les frères Boukherma servent une œuvre atypique à l’allure vaguement nihiliste qui dresse un univers grotesque vouant un culte au malaise sans pour autant rire à l’encontre de ses personnages. On est plongés, comme eux, dans cette France éloignée, enclavée, qui se bat contre ses loups. Catapultant le teen-movie et ses histoires d’amour adolescentes dans un univers balisé de loups-garous cannibales où l’on perçoit à quelques instants une véritable tendresse envers ses protagonistes, Teddy sort les crocs pour proposer au cinéma français un objet parfois cathartique, parfois attachant et parfois dérangeant qui jongle avec les genres avec une facilité déconcertante pour mieux surprendre son spectateur en ne l’emmenant jamais là où il pense aller. Une œuvre inqualifiable qu’il faut voir pour y croire, prouvant encore une fois l’aspect génialement imprévisible et créatif du genre en France qui – comme le loup-garou – peut prendre des formes bien diverses…

Titre Original: TEDDY

Réalisé par: Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma

Casting : Anthony Bajon, Christine Gautier, Ludovic Torrent

Genre: Comédie, Fantastique

Sortie le: 30 juin 2021

Distribué par: The Jokers

TRÈS BIEN 

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