Critiques Cinéma

NOMADLAND (Critique)

SYNOPSIS:Après l’effondrement économique de la cité ouvrière du Nevada où elle vivait, Fern décide de prendre la route à bord de son van aménagé et d’adopter une vie de nomade des temps modernes, en rupture avec les standards de la société actuelle. De vrais nomades incarnent les camarades et mentors de Fern et l’accompagnent dans sa découverte des vastes étendues de l’Ouest américain. 

Que reste-t-il de la capacité du cinéma américain à rendre compte de son époque, à en saisir les mouvements et les enjeux, à mettre en lumière les outsiders et victimes collatérales du système politique et économique des États-Unis? Si le cinéma a également vocation à ouvrir une fenêtre sur le passé, à documenter une époque, comme il l’a fait durant tant de décennies en produisant de très grands films sur des périodes charnières de l’histoire américaine (la Grande dépression, la guerre du Vietnam …), le chemin pris depuis une quinzaine d’années au moins et encore plus ces dernières années, alors même que le pays est plus inégalitaire et fracturé que jamais, incite à répondre qu’il n’y a plus guère de place pour ce genre de films dans ce qui est devenu quasi exclusivement une industrie du divertissement. Le spectateur des années 2030 et suivantes qui découvrira le cinéma américain de la fin des années 2000 puis 2010, n’aura pas la chance que nous avons eu de pouvoir comprendre, à travers de grands films populaires, ce qu’ont vécu ses ainés durant les grandes crises qui ont marqué l’histoire des Etats-Unis et contribué à en modifier les équilibres. Plus largement, ce sont les laissés pour compte de la société américaine qui sont invisibilisés, n’ont plus de films majeurs pour les représenter auprès d’une Amérique qui préfère détourner le regard et profiter de ce que ce système peut leur apporter, peu importe le prix à payer pour les invisibles de tous âges.

Il en a été ainsi des victimes de la crise financière de 2008 que le cinéma américain n’a pour l’essentiel représenté que du point de vue de ses acteurs, dans des films certes excellents, très documentés (Margin Call, The Big Short, 99 Homes) et instructifs mais qui laissent, pour l’essentiel, dans l’ombre ces familles qui ont basculé dans la précarité et la pauvreté, sans emploi, expulsés de leur maison. Certaines d’entre elles, ont dû se résoudre à changer radicalement de mode de vie et partir sur les routes, vivre une vie de nomade à bord de fourgonnettes aménagées ou de camping car pour les plus chanceux, venant grossir les rangs des vandwellers dont la figure de proue est l’iconoclaste Bob Wells. C’est de cette réalité qu’est né un grand livre, Nomadland: Surviving America in the Twenty-First Century (Jessica Bruder, 2017). C’est de sa lecture par Frances McDormand qui, profondément touché par le récit de ces « nomades » décida d’en produire l’adaptation puis de sa rencontre en forme d’évidence avec Chloe Zhao dont tout le parcours cinématographique et personnel semblait la destiner à mettre en scène l’histoire de Fern, qu’est né Nomadland dont on n’hésite pas à dire que nous le considérons dès à présent comme l’un des plus grands films américains de ces dernière décennies. De même que l’adaptation par John Ford des Raisins de la Colère a gravé pour toujours sur la pellicule et dans nos rétines les  visages des  laissés pour compte de la société américaine après la grande crise de 1929, il nous apparaît évident que les images crées par Nomadland , les magnifiques et authentiques personnages que l’on y rencontre (une grande partie du casting est constitué d’amateurs jouant leur propre rôle), leur parcours, leur histoire et leurs fêlures marqueront et documenteront à jamais leur époque.

Nous avions découvert Chloe Zhao avec Les chansons que mes frères m’ont apprises (2015) , très beau premier film mélangeant déjà casting amateur et professionnel pour naviguer entre le documentaire et la fiction avec une force et une justesse remarquables. Les bases de son cinéma étaient ainsi posées. Sa sensibilité pour les outsiders, la façon dont elle regarde dans les yeux et avec une profonde humanité ceux que son pays d’accueil fait tout pour invisibiliser, nous avaient profondément touché.  The Rider avait fini de nous convaincre que Chloe Zhao , comme Kelly Reichardt, Ramane Bahrani ou Sean Baker fait partie des voix les plus intéressantes du cinéma américain, s’inscrivant dans une grande tradition « humaniste qui disparaît un peu plus chaque jour, englouti par le cynisme de notre époque ».  Il y a par ailleurs chez Chloe Zhao, comme chez Kelly Reichardt, un rapport très fort à la nature, à l’environnement dans lequel évoluent les personnages dont elles suivent le parcours.  Elle propose à la fois un cinéma de l’intime, captant au plus près les rêves et les espoirs de ces personnages  que l’on rencontre à un moment charnière de leur existence mais aussi un cinéma des grands espaces. Elle filme avec la même sensibilité les âmes vagabondes et les paysages sublimes dans lesquels ils vivent (une réserve indienne  ou le parc des Badlands dans le Dakota du Sud,  les grandes plaines du Quartzsite en Arizona..) Il se dégage ainsi de Nomadland, comme des précédents films de Chloe Zhao, une poésie, un souffle de liberté qui emportent tout avec eux et élève le film au-delà de son propos sur la réalité sociale et économique actuelle de ses retraités qui n’ont d’autre choix que de prendre la route, de passer de petit job en petit job, pour continuer de vivre dignement.

Fern (Frances McDormand) et Linda May sont les visages de l’injustice du système social de leur pays qui ne laisse d’autre choix à ces femmes qui ont travaille toute leur vie que de prendre la route pour aller chercher le travail où il se trouve et, au bout, du chemin, préserver leur liberté, leur dignité et peut être réaliser leur rêve (Linda rêve de construire un « EarthShip » une maison entièrement autonome). Ces femmes ont fait leur cette phrase de Jack Kerouak dans La Route: « Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route ». Puisque la société n’a rien à leur offrir, que la vie ne les a pas épargnées, elles ont décidé de prendre la route et de vivre pleinement leur vie, en toute indépendance, tout en pouvant compter sur l’incroyable solidarité de celles et ceux qui ont fait le même choix, contraint ou non et qu’elles rencontrent.  Frances McDormand disparaît totalement derrière ce rôle dans lequel elle donne la réplique à un casting essentiellement amateur, comme Linda May ou encore Charlene Swankie, qui sont de vraies nomades que Chloe Zhao a convaincu de jouer une version fictionnalisée d’eux-mêmes. Frances McDormand s’est investie dans ce rôle au point de disparaître totalement derrière le sourire enfantin et plein de douceur de cette femme qui est une véritable survivante dont on pourrait dire pour reprendre les mots de Steinbeck que c’est à force de coups qu’elle a senti l’envie de se battre. Elle a été la victime de l’une des plus spectaculaires conséquences de la crise économique de 2008 qui a entrainé la disparition pure et simple de la ville d’Empire (Nevada) dans laquelle habitaient tous les employés de la société Gyspsum dont la mine a dû fermer en 2011. Le cancer de son mari puis son décès ont fini de lui enlever tout ce qui lui était cher, de faire disparaitre tous ses repères et de la laisser seule et endettée dans une société qui n’a rien à lui offrir.  Nous savons tout cela, lisons sur son visage tous les drames qu’elle a dû affronter et pourtant… elle est lumineuse, son regard doux et enfantin ne témoigne d’aucune rancœur. Zhao comme dans ses deux précédents films traite des blessures de ses personnages avec une totale empathie et bienveillance, sans les juger ni adresser d’injonction au spectateur.

Nul besoin de pathos, nul besoin de sur-dramatisation, tout est fluide, naturel dans Nomadland comme dans les deux précédents films de Chloe Zhao.  Elle nous invite à partager le quotidien de ceux que l’on ne montre pas, dont on parle à peine et les montre dans quelques uns des plus beaux paysages de ce pays qui porte en lui tant de violence et de beauté. Avec son fidèle directeur de la photographie, Joshua James Richards, filmant notamment Fern dans de sublimes couchers de soleil, elle produit parmi les plus belles images que le cinéma nous ait offert.  Il faut se laisser emporter par le voyage proposé, comprendre le choix de ne pas s’arrêter sur tel moment particulier du parcours de Fern (on pense à son travail chez Amazon qui pourrait paraître enjoliver la réalité des conditions de ces travailleurs), que tout est dit là par l’image, par ces regards, par la totale sincérité et la bouleversante humanité avec laquelle Zhao aborde ces sujets, ces personnages qu’elle propulse, comme nous, dans la vie de ceux dont elle nous raconte l’histoire. Nous n’avons pas oublié la famille Reddy (Les Chansons que mes frères m’ont apprises), la famille Jandreau (The Rider) et nous n’oublierons pas cette merveilleuse et bouleversante rencontre avec Charlène , Linda et ses oubliés de la société américaine qui ont pris leur destin en main et nous donnent une très belle leçon de vie.

Titre Original: NOMADLAND

Réalisé par: Chloe Zhao

Casting:  Frances McDormand, Linda May, Charlene Swankie, David Strathaim …

Genre: Drame

Sortie le:  09 juin 2021

Distribué par: The Walt Disney Company France

CHEF-D’OEUVRE

1 réponse »

  1. En ce qui concerne la crise de 2008, c’est un peu vite oublier « Take Shelter » qui en fait le moteur de son angoisse, voire même la comédie horrifique de Sam Raimi, « drag me into hell ».
    Totalement d’accord sur la proximité des films de Zhao et ceux de Reichardt.

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