Critiques Cinéma

CE PLAISIR QU’ON DIT CHARNEL (Critique)

SYNOPSIS: L’itinéraire sentimental, psychologique et sexuel de deux hommes : de l’adolescence à l’âge mûr, Jonathan et Sandy face à la femme, aux femmes, à la féminité. 

Si l’on juge la carrière d’un cinéaste à ses sommets mais aussi à sa capacité à se saisir des sujets qui traversent son époque, à les comprendre, les faire sien et ce faisant à prendre des risques pour ne pas rester dans le confort que lui offre ses premiers succès, Mike Nichols présente sans doute, à nos yeux, l’une des filmographies les plus passionnantes du cinéma américain. Peu de cinéastes auront en tout cas connu un début de carrière aussi enthousiasmant, ponctué de prises de risques qui se sont toutes avérées payantes pour celui qui, à l’instar d’un Jordan Peele, s’était d’abord fait connaître dans un célèbre duo comique en compagnie d’Elaine May. De cette expérience, il a conservé cette capacité à naviguer sur la fine ligne de crête qui sépare l’ironie de la moquerie, à ne pas se départir de son empathie pour des personnages enfermés dans leurs faiblesses et contradictions, confrontés à des situations absurdes ou qui les sortent de leur schéma de pensée habituel, à la complexité des rapports humains, en particulier amoureux et à leur inadaptabilité à l’institution du mariage. En l’espace de trois films (Qui a Peur de Virginia Woolf, Le Lauréat et Carnal Knowledge), trois défis si l’on considère le matériau adapté et leur exigence en terme de narration et de mise en scène, Mike Nichols a dressé de passionnants portraits d’hommes et de femmes fragiles et imparfaits, en miroir de la société américaine de l’époque dont le modèle des décennies précédentes est balayé par le mouvement de libération sexuelle qui le traverse depuis le début des années 60.  Carnal Knowledge est assurément le moins connu, le moins célébré de ce triptyque. Pauline Kael, la plus respectée et crainte des critiques de l’époque en avait même condamné la vacuité en une seule phrase (« A Neon Sign calling out the soullessness of neon »). Il faut dire qu’à nouveau Mike Nichols n’aura pas choisi la facilité après s’être éloigné du sujet du couple le temps de Catch 22, tant Carnal Knowledge ne met aucun filtre sur les désirs, les faiblesses mais les bassesses de ses deux personnages qu’il suit depuis leur éveil à la sexualité jusqu’à leur vie d’homme marié. Carnal Knowledge ne cherche ni à être drôle, ni à être aimable et offre bien plus qu’un récit d’apprentissage comme l’incite à penser son titre et sa première partie. Avec son 4ème film, Mike Nichols a aussi réalisé un grand film sur l’amitié, le temps qui passe et les renoncements et accommodements qu’impose la vie en couple.

Le récit de Carnal Knowledge s’étend sur plus de deux décennies et commence, dans son premier tiers, comme une chronique des amours de Jonathan (Jack Nicholson) et Sandy (Art Garfunkel) deux jeunes hommes dont la principale préoccupation est de connaitre enfin le plaisir charnel et perdre leur pucelage. Si les mots sont crus et la perception de Jonathan du sexe opposé particulièrement misogyne, il ne s’agit là que d’exposer sans filtre ce qui pouvait se passer dans la tête de ces jeunes hommes. Même si le film a beaucoup choqué une partie de l’opinion au moment de sa sortie, on n’y trouve pas de vulgarité complaisante ou de provocation gratuite. Ce qui est montré et raconté correspond à ce que vivent et pensent ces deux jeunes hommes, qui poursuivent le même but mais ont des sensibilités très différentes. L’un est un rêveur timide (Sandy), l’autre un coureur de jupons, une grande gueule (Jonathan) plus tourmenté qu’il ne voudrait le faire croire. Le premier tiers du récit s’attache à montrer le lien qui les unit et comment l’arrivée d’une femme (Candice Bergen) va mettre leur amitié à l’épreuve et surtout ce que cette femme, beaucoup plus mature qu’eux bien qu’étant dans le même âge, va révéler de leur nature profonde. Mike Nichols a choisi Jack Nicholson après l’avoir vu dans Easy Rider.  Quant à Art Garfunkel, il venait de le diriger dans Catch 22. Il est difficile d’imaginer meilleur choix de casting quand l’intensité de Nicholson répond parfaitement à la douceur de Garfunkel et que l’alchimie entre eux dépasse celle imposée par l’amitié profonde qui unit leur personnage. Nichols se place en observateur amusé de leurs échanges qui donnent le rythme et la couleur de ses scènes, Jonathan et Sandy étant alors dans des moments de leur vie ou la parole l’emporte sur les actes où ils maitrisent leur destin, leurs désirs et pensent pouvoir s’accomplir sans entraves. Dans ce premier tiers, Carnal Knowledge est de ces films dont on devine que les scènes ont une vie en dehors de la caméra, qui nous donne le sentiment de capter des moments authentiques et privilégiés et d’être porté à chaque instant par l’inspiration et l’engagement de son metteur en scène et de ses acteurs. Aussi léger puisse être son propos de départ, pointe rapidement une forme de gravité, le sentiment que ces deux amis ne sont pas fait du même bois, que la gente féminine qu’ils désirent tant mieux connaître va les faire se confronter à leurs propres failles.

C’est bien les femmes qui sont le moteur narratif d’un film dans lequel les hommes sont aussi instables émotionnellement. Si le récit bascule progressivement dans un ton beaucoup moins léger, teinté d’amertume, c’est dû principalement au glissement de son centre de gravité pour se focaliser sur Jonathan et son incapacité à trouver son équilibre affectif et se confronter à la réalité d’une vie de couple, à accepter de s’engager, de sortir de son image stéréotypée de la femme. A l’énergie du début du film porté par les échanges des deux amis filmés dans le même cadre, succèdent une série de champ-contrechamp où chacun semble s’adresser directement au spectateur pour parler de sa vie d’homme marié (Sandy) ou de son refus de l’engagement et des critères physiques qu’il recherche (Jonathan). Mike Nichols utilise également beaucoup les longs hors-champ pour faire ressortir l’isolement de ses personnages, notamment pour clore ou ouvrir chacune des nouvelles parties du récit et traduire par le regard ce qui se joue alors dans l’évolution de Jonathan puis de son couple avec celle qui réunit pourtant tous les critères physiques qu’il souhaitait. De même que Carnal Knowledge montrait sans filtres de jeunes hommes dans une quête de plaisir charnel, il ne met pas plus de filtres lorsqu’il s’agit de montrer jusqu’à la limite de la caricature ce qu’un mariage peut imposer comme renoncement à ses idéaux de jeunesse. Le romantique confronté au mariage de devenir un être plus froid et cynique, le coureur de jupons de se retrouver enfermé dans une vie de couple qui matérialise toutes ses craintes jusqu’à éteindre sa libido. Ceci étant, il ne s’agit pas là d’un propos définitif sur le mariage et de condamner cette institution mais de montrer l’effet du temps qui passe et l’absolue nécessité de ne pas rester enfermé dans une vision étriquée du bonheur. Nichols parvient avec une grande sensibilité à explorer tout le spectre des relations amoureuses, à travers deux personnages masculins moins opposés qu’il n’y parait et que l’on peut voir quelque part comme la synthèse de l’homme de cette époque et de son rapport avec les femmes dans cette période d’émancipation. Carnal Knowledge montre aussi comment le temps qui passe révèle nécessairement les failles de chacun et affecte une vie de couple. Dans un film dont on pouvait craindre la misogynie au début, les personnages féminins de Candice Bergen (Soldat Bleu, La Chevauchée Sauvage …) et Ann-Margret  (Tommy, Bye Bye Birdie …)  sont magnifiquement écrits,  interprétés et mis en valeur par la mise en scène et les sublimes hors-champ de Mike Nichols.

Ce qui est le plus marquant dans Carnal Knowledge c’est cette liberté de ton, cette intégrité dans la façon de représenter ses personnages dans toute leur complexité. Cela permet de passer de scènes de badinage  à des scènes de dispute d’une grande dureté dans un appartement bourgeois autrefois nid d’amour, devenu le lieu de toutes les tensions. Même le sexe qui semblait être le remède à tous les maux de Jonathan finit par devenir problématique et ne résout plus rien. Si c’est devenu un lieu commun de dire que tel ou tel film ne pourrait plus être fait aujourd’hui, il est clairement improbable d’imaginer qu’un réalisateur qui aurait le statut que Nichols avait à cette époque, pourrait jouir de la même liberté et prendre le risque de faire un film qui s’annonce comme une comédie de mœurs un peu légère et bascule dans un propos aussi lucide que désabusé sur les relations amoureuses.

Titre Original: CARNAL KNOWLEDGE

Réalisé par: Mike Nichols

Casting:  Jack Nicholson, Candice Bergen, Ann-Margret…

Genre: Drame

Sortie le:  1971

Distribué par: –

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