Critiques Cinéma

LA MISSION (Critique)

SYNOPSIS: Cinq ans après la fin de la Guerre de Sécession, le capitaine Jefferson Kyle Kidd, vétéran de trois guerres, sillonne le pays de ville en ville en qualité de rapporteur publique et tient les gens informés, grâce à ses lectures, des péripéties des grands de ce monde, des querelles du gratin, ainsi que des plus terribles catastrophes ou aventures du bout du monde. En traversant les plaines du Texas, il croise le chemin de Johanna, une enfant de 10 ans capturée 6 ans plus tôt par la tribu des Kiowa et élevée comme l’une des leurs. Rescapée et renvoyée contre son gré chez sa tante et son oncle par les autorités, Johanna est hostile à ce monde qu’elle va devoir rejoindre et ne connait pas. Kidd accepte de la ramener à ce domicile auquel la loi l’a assignée.    

De Sunday Bloody Sunday à 22 juillet, en passant par Vol 93, Capitaine Philipps et Green Zone, Paul Greengrass a tout au long de sa filmographie ausculté les mouvements de violence qui secouent nos sociétés et leurs causes diverses, notamment à travers des événements ou dates clés dont il a su s’emparer pour mettre en scène des récits poignants et éloquents qui nous font vivre de l’intérieur et comprendre ce qui se jouait alors. Cette sensibilité là pour l’histoire et ce qu’elle révèle de la nature et de la violence des hommes, était vouée à bien s’accorder avec le genre du western qui est un véhicule idéal pour traiter de sujets raciaux, sociaux et économiques qui sont toujours d’actualité en Amérique dans laquelle la montée de la violence ne cesse d’inquiéter. Formellement, le passage vers le western paraissait beaucoup moins évident quand Paul Greengrass n’est pas connu pour être un adepte du temps long, des récits qui se construisent sur un tempo lent, son style « syncopé » lui ayant valu d’être souvent brocardé à l’époque notamment des Jason BourneLa Mission, adapté du roman de Paulette Jiles, est ainsi à la fois autant dans une forme de continuité thématique que dans une forme de rupture formelle avec les précédents films d’un metteur en scène qui enfile un costume que l’on n’aurait jamais pensé taillé pour lui.  La Mission n’est certes pas sa Prisonnière du Désert (John Ford), est trop sage, trop corseté et n’atteint que trop rarement l’émotion que devrait procurer un tel récit aussi magnifiquement mis en valeur par la photographie de Dariusz Wolski mais Paul Greengrass a réussi son saut dans l’inconnu avec ce western old school jusqu’à la limite du fétichisme qui aurait, il faut le reconnaître, probablement pris une autre dimension sur grand écran.

Se déroulant en 1870, au Texas, cinq années après la fin de la guerre de sécession, alors que les États du Sud sécessionnistes ne digèrent pas encore leur entrée dans l’union, que le traité de Medecine Lodge Creek maintient une paix très précaire avec les tribus Kiowas (4 ans avant la guerre de la rivière rouge), La mission se place dans une période particulièrement troublée de l’histoire d’un pays alors profondément divisé, violent, laissant encore pour compte toute une partie de sa population. Ce cadre là n’est pas qu’un simple décor posé pour amorcer le récit et en constitue la toile de fond passionnante. De fait à l’objectif de cette mission et aux péripéties qui l’accompagnent, sur lesquels se contenteraient de se reposer d’autres films, sans que cela n’ait rien de péjoratif, se greffent des enjeux et des thématiques qui sans être abordés frontalement viennent irriguer le récit. Dans une Amérique aussi déchirée par des années de guerre, incapable de se réconcilier et encore plus de respecter ceux qui réclament des droits fondamentaux qui entravent sa volonté expansionniste, il ne fait pas bon être né dans le mauvais camp ou se dresser contre les injustices et donner le sentiment de renier son camp. La Mission est la rencontre de deux êtres déracinés, cherchant leur place dans un monde qui les a privés de l’amour de leurs proches et mis au centre de conflits (nord/sud pour le Capitaine Jeffrey Kidd, pionniers/indiens pour Johanna) qui les dépassent. La relation entre ces deux personnages est le point de départ du film et lui donne sa coloration avec un Tom Hanks dans un rôle tellement taillé pour lui qu’il est dans une zone de confort qui contribue au côté trop sage et prévisible de ce récit. Il a heureusement face à lui une actrice qui est tout sauf prévisible, dont on a encore en mémoire l’inoubliable interprétation dans System Crasher  (Nora Fingscheidt, 2020) et qui nous suspend à chacun de ses gestes et de ses expressions, tant il se dégage d’elle une force, une intensité mais aussi une étrangeté très surprenante pour une aussi jeune actrice. Elle est le parfait contrepoint à la force tranquille et rassurante que Tom Hanks donne à son personnage dont on aurait aimé sentir un peu plus le chemin intérieur et les failles.

Le Capitaine Jeffrey Kidd (Tom Hanks) est un soldat confédéré qui a déposé les armes depuis 5 ans et se déplace de ville en ville pour lire les journaux à la population durant des séances nocturnes animées, quand il est la seule fenêtre ouverte sur le monde extérieur, celui qui porte aussi les mauvaises nouvelles venues du nord. Son passé n’est d’abord évoqué que par petites touches mais on comprend néanmoins que la guerre est venue à lui, le rattraper dans sa vie et l’arracher aux siens, qu’il n’est pas de ces soldats qui sont allés combattre par conviction et qui, dans cette paix récente, ne peuvent envisager une réconciliation avec l’ennemi qui passerait par le renoncement à ce pour quoi ils se sont battus. Quand la paix est signée par les États majors le plus dur reste souvent à faire alors que sont renvoyés dos à dos et livrés à eux-mêmes des hommes qui se sont construits depuis tant d’années dans la haine et le mépris de l’autre et que sont laissés sur le bord de la route des milliers d’orphelins. La Mission est autant un film de guerre qu’un western. Johanna et le Capitaine Kidd incarnent deux figures sacrifiées: celle du soldat, renvoyé chez lui, livré à lui-même pour se réinsérer dans la société et celle de l’enfant auquel la guerre a déjà enlevé l’innocence. 

 

Olivia Oatman, Herman Lehman, Eunice Williams, Cynthia Ann Parker , Adolphe Korn sont quelques uns des noms qui permettent encore aujourd’hui de se rappeler de ces enfants qui furent enlevés à leur famille et élevés par des tribus indiennes, victimes de la lâcheté ou l’inconscience de colons et de l’impitoyable vengeance de ceux qui entendaient défendre leur territoire. A l’instar d’Olivia Oatman, enlevée à sa famille biologique puis élevée comme l’une des leurs par une tribu indienne dont elle devint un membre à part entière, Johanna (Helena Zengel) souffre d’un double déracinement. Ses parents, des pionniers d’origine allemande, ont été tués par la tribu des Kawis qui l’a élevée comme l’une des leurs pendant 4 ans, avant d’être massacrés par les confédérés. Le cadre est admirablement bien posé, historiquement comme thématiquement et d’une beauté souvent saisissante grâce à ce qui peut être considéré comme l’un des plus grands accomplissements de Dariusz Wolski dont le CV est pourtant plus que fourni (Prometheus, Sicario, Alien Covenant, Sweeney Todd …) et pourtant cela ne prend jamais véritablement comme si un filtre était posé entre ce que le film a en lui et ambitionne et ce qui nous parvient. Cela tient, à nos yeux, déjà de la trop grande conscience de Paul Greengrass de la matière avec laquelle il traite et du genre si prestigieux dans lequel il s’inscrit avec la déférence de l’admirateur soucieux d’en respecter les codes et de rendre hommage à ses plus grandes réussites. Il peine à se l’approprier si ce n’est dans les scènes d’arrivée dans les différentes villes traversées auxquelles il apporte une patte réaliste saisissante. Cela tient aussi, à la structure du scénario et son aspect épisodique, trop clairement découpé, donnant le sentiment par instant de se trouver devant un feuilleton ramassé sur deux heures. 

Pour un film qui parle aussi, à travers la profession de son héros, du pouvoir du récit, de ce qu’il peut provoquer sur une audience et du pouvoir qui est ainsi entre les mains de celui qui en maitrise l’art, ce manque de souffle, de puissance dramaturgique transmise par la mise en scène reste une limite dont on ne peut nier qu’elle nous a frustrés. De même,  La Mission aurait sans doute gagné à ne pas laisser autant dans l’arrière plan et dans le passé de Johanna les Kiowas que l’on n’aperçoit /croise qu’au détour de deux scènes certes très belles, peut-être même ses plus marquantes. Il en ressort l’impression d’une injonction à avancer vers une conclusion nécessairement prévisible, ce qui n’est pas un problème en soit si le film nous y emmène après des montées d’émotion qui font qu’elle sera accueilli avec une forme de soulagement pour des personnages avec lesquels on aura tremblés. Si nous laissons ces réserves de côté qui font qu’il n’est pas à nos yeux le très grand film qu’on aurait aimé qu’il soit, si nous lui accordons aussi des circonstances atténuantes tant le western est un genre fait pour le grand écran, La Mission  est tout de même un vrai bon moment de cinéma , dans le haut du panier des productions actuelles du cinéma américain et on ne peut que souhaiter que cette année nous en apporte encore quelques uns de ce niveau.

Titre original: NEWS OF THE WORLD

Réalisé par: Paul Greengrass

Casting: Tom Hanks, Helena Zengel, Michael Angelo Covino …

Genre: Western

Sortie le: 10 février 2021

Distribué par : Netflix

TRÈS BIEN

 

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