Critiques Cinéma

COMMENT C’EST LOIN (Critique)

SYNOPSIS: Après une dizaine d’années de non-productivité, Orel et Gringe, la trentaine, galèrent à écrire leur premier album de rap. Leurs textes, truffés de blagues de mauvais goût et de références alambiquées, évoquent leur quotidien dans une ville moyenne de province. Le problème : impossible de terminer une chanson. À l’issue d’une séance houleuse avec leurs producteurs, ils sont au pied du mur : ils ont 24h pour sortir une chanson digne de ce nom. Leurs vieux démons, la peur de l’échec, la procrastination, les potes envahissants, les problèmes de couple, etc. viendront se mettre en travers de leur chemin. 

En 2013, les deux rappeurs caennais Orelsan et Gringe sortent un album concept appelé sobrement Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowteurs, le nom de leur duo en référence aux deux cambrioleurs se lançant à l’assaut de la maison de Kevin McCallister dans Maman, j’ai raté l’Avion. Album concept car linéaire, suivant un duo de losers glandeurs et immatures sur une journée, réveillés à 15h et couchés à 6h passées. Orel et Gringe, pourtant censés travailler, passent l’entièreté de leur journée à discuter de tout et de rien – mais surtout de rien. L’album se distingue par son aspect très cinématographique, piochant des inspirations par exemple chez Kevin Smith, donnant cet atmosphère de buddy movie où l’action se fait cruellement attendre. Et deux ans plus tard, les mêmes Casseurs Flowteurs récidivent et revêtissent leurs personnages d’Orel et Gringe à la porte de l’autobiographie. Mais cette fois-ci pour le cinéma.


Comment c’est Loin raconte l’histoire de nos deux rappeurs trentenaires, fêtards et immatures, qui subissent la pression de leurs producteurs. Depuis le début de leur contrat, ils ne sont jamais parvenus à finir un seul son. Cette fois-ci, l’ultimatum tombe. Ils ont 24h pour proposer un single. S’ensuivra alors une journée de doute, de glande, de questionnements, de fête et de discussions qui les mènera peut-être à l’inspiration… Éventuellement. Dans l’optique de construire une continuité au concept de leur album qui explorait les mêmes idées, les mêmes personnages et la même envie de mettre en « image » la glande, Orelsan s’accapare le projet, réalisation et scénario. Lui qui réalise également certains de ses clips s’attaque ici à sa première occurrence au cinéma, s’offrant un tout nouveau terrain de jeu pour y tester ses lubies et obsessions thématiques autant que son rythme si caractéristique et son sens aiguisé de la punchline qui fait mouche. Il trouve alors en Christophe Offenstein, directeur de la photographie (chez Guillaume Canet, par exemple), un co-réalisateur et co-scénariste – scénario sur lequel ils seront aussi aidés par l’actrice et réalisatrice Stéphanie Murat.


Comment c’est Loin est marqué par un rythme en dents de scie, un récit morcelé de saynettes parfois futiles à base de discussions « plus stupides que la stupidité » sur la musique, leurs petits boulots minables, leur appartement miteux, l’alcool qui coule à flot, et les filles. De cette manière de présenter le récit loin des conventions et des attentes, le film propose d’embrasser la façon de vivre de ses protagonistes, affalés sur leur canapé au lieu de travailler. On s’engonce dans une bulle quasiment hors du temps, où les problèmes paraissent plus évitables que surmontables et où la vie est propice à insouciance et l’indolence. Orelsan et Christophe Offenstein réalisent le film de manière intimiste, prenant alors la (bonne) décision de laisser loin les plans tarabiscotés ou autres idées de mise en scène démesurées pour rester à la hauteur de leurs personnages. Au ras du sol. Et au final, l’immaturité de nos protagonistes devient touchante. Comment c’est Loin, c’est le récit de deux adolescents de 30 ans qui doivent grandir en 24h, ou au moins avoir la motivation de faire ce choix. Et de cette façon, le scénario construit une ligne directrice à grande ampleur. En dépeignant des vies routinières et assurément vides, le film sacralise la glande et le vide existentiel à travers cette ville grisâtre et cette existence absurde où la seule origine de lumière est la musique, celle qui met des mots sur des émotions et sur des sentiments. Au fil de son intrigue errante et lancinante – à l’image d’un Road Movie qui ferait du surplace – Comment c’est loin se mue en un véritable feel good movie, offrant à l’amitié et au rap une place de luxe. Comme une bouffée d’air frais qui file la pêche. Étrange comme le récit de deux glandeurs peut sonner aussi motivant et inspirant. En tête de proue, on retrouve le duo des Casseurs Flowteurs, Aurélien « Orelsan » Cotentin et Guillaume « Gringe » Tranchant, secondés par Abdoulaye « Ablaye » Doucouré et Matthieu « Skread » Le Carpentier incarnant leurs propres alter-egos de producteurs. Comment c’est Loin joue avec ses personnages secondaires fantasques mais pourtant proches du réel, conférant au récit une portée réaliste et crédible qui rend l’ensemble sincère.


Car Comment c’est Loin, c’est un récit minimaliste à la tendresse flagrante, un premier film fidèle à l’univers des deux rappeurs caennais, scannant la futilité de l’existence à travers ses deux personnages. Dans un monde du rap parfois centré sur l’égo, sur l’image et sur des fantasmes souvent très éloignés du réel, cette histoire apparaît comme une véritable respiration, une ode à la glande autant qu’à la motivation. Car à l’inverse de leurs alter-egos dans le film, Orelsan et Gringe ne sont pas entièrement les flemmards qu’ils dépeignent, tant ils sont présents dans le paysage audiovisuel depuis des années maintenant. Albums (duos et solos), doublage (ils prêtent leurs voix aux protagonistes de Mutafukaz, tandis qu’Orelsan incarne Saitama dans la VF du très populaire animé One Punch Man), séries (Bloqués, commencée quelques temps avant la sortie de Comment c’est Loin, qui reprend elle aussi la thématique de la glande et de l’absurdité de la futilité), ainsi qu’au cinéma chacun de leur côté… Si le film fonctionne, c’est que les deux rappeurs ont bien des « Histoires à raconter », comme ils le chantent. Alors, certes, parfois elles n’ont pas trop de sens, parfois elles n’apportent rien au récit, et parfois elles ne font pas avancer les choses, mais ces histoires sont réelles, tangibles. Elles sont celles de jeunes perdus dans leurs existences, qui cherchent indirectement et inconsciemment un moyen de se sortir de cette boucle, de ce moteur qui tourne à vide. Ils cherchent à terminer une chanson, au moins une fois, pour ne pas laisser une chose de plus « Inachevée » dans leurs vies.

Titre Original: OREL & GRINGE

Réalisé par: Orelsan, Christophe Offenstein

Casting : Orelsan, Gringe, Seydou Doucouré…

Genre: Comédie, Comédie musicale

Sortie le: 09 Décembre 2015

Distribué par: La Belle Company

TRÈS BIEN

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