Critiques Cinéma

DICK JOHNSON IS DEAD (Critique)

SYNOPSIS: Avec humour et sensibilité, la réalisatrice Kirsten Johnson met en scène la mort de son père octogénaire pour les aider tous deux à affronter sa disparition inévitable.        

Ce qui ne peut être évité, il faut l’embrasser. Cette réplique célèbre des Joyeuses Comères de Windsor (William Shakespeare) pourrait tenir lieu de profession de foi à Kirsten Johnson qui a fait des trois années partagées avec son père, depuis la découverte de sa démence naissante occasionnant d’importantes pertes de mémoire, la matière et le cœur de son deuxième documentaire, 4 ans après le passionnant Cameraperson. C’est avec sa caméra qu’elle va accompagner, documenter, transcender cette période où tous les sentiments se mêlent dans un maelstrom d’émotions parfois contradictoires. Du rire aux larmes, de l’abattement à l’espoir irrationnel, de la tétanie face à l’inéluctable dégradation de son état, au lâcher prise indispensable quand tout ce qui est accessoire ne doit plus exister, que les rancœurs doivent être oubliées, les jours que l’on partage avec un parent malade ne font pas que nous mettre à rude épreuve. Il n’y a pas de meilleur révélateur de ce que nous sommes intimement, de ce sur quoi nous avons tenté de construire notre vie, de nos faiblesses, nos contradictions et nos valeurs. Ces instants peuvent nous changer à jamais et il n’y a pas une seule façon d’y faire face. Celle de Kristen Johnson est assurément particulière mais elle échappe à tout jugement moral quand il est impossible de douter un instant de sa sincérité et que ce qu’on peut lire dans les yeux de son père finit de nous convaincre. Ayant perdue sa mère, 10 ans plus tôt, de la même maladie et s’étant aperçue qu’elle n’avait que très peu d’images d’elle avant sa déchéance, Kristen Johnson a choisi de devancer la mort, de la dédramatiser, la tourner en dérision pour mieux s’y préparer et assurer à son père une fin de vie légère et apaisée. Avec humour, inventivité et une grande sensibilité, elle va ainsi confronter son père à l’inéluctable, à travers des scénarios loufoques de morts accidentelles auxquels il se prête de bonne grâce, amusé d’être ainsi le héros d’un long métrage et de voir des cascadeurs jouer sa doublure.

Tout l’équilibre et l’intérêt de l’exercice  aussi déroutant soit-il au premier abord, puis amusant, repose sur la force de la relation entre Kirsten Johnson et son père, ce film étant leur manière de vivre une épreuve qui détruit tant de familles, quand la maladie d’Alzheimer efface peu à peu les souvenirs, puis les identités en altérant la conscience du malade du lien familial. Les mises en scène de la mort de Dick font sourire autant qu’elles émeuvent quand on voit l’attention que Kirsten porte à son père, la bienveillance dont elle et son équipe de tournage l’entourent mais aussi quand on mesure ce que cela doit représenter pour elle de voir son père inanimé fut ce pour les besoins de la scène. Puisqu’elle sait que ses années sont comptées et que la maladie va inexorablement faire son œuvre, Kirsten Johnson remet la mort à sa juste place en imaginant qu’elle pourra survenir à tout moment de manière accidentelle: recevoir un climatiseur sur la tête alors qu’il se promène dans la rue, chuter des escaliers, se faire heurter par une planche de chantier tenue par un ouvrier distrait … la mort pourra survenir à tout moment, de la façon la plus absurde qui soit, alors il ne faut pas en avoir peur et même envisager l’après. Issue d’une famille adventiste très croyante, Kirsten Johnson imagine ainsi son père au paradis, dans des petites scènes dont la fantaisie et la poésie rappellent Michel Gondry. Ce parti pris emporte l’adhésion qu’elle que soit notre foi quand il transcende le religieux pour faire appel à ce que nous souhaitons tous au fond de nous pour le parent que l’on vient de perdre. 

La fantaisie n’efface cependant pas le réel et Kirsten Johnson nous fait partager des moments très intimes qui actent la place qu’à désormais prise cette maladie qui nécessite que Dick renonce à sa voiture, puis à sa maison de Seattle pour venir vivre avec elle dans son appartement de New York. On repense alors aux films qui ont traité de ce sujet et l’on mesure à quel point le documentaire a une puissance dramaturgique inégalable, lorsqu’il s’enrichit de la fiction, quand il ne se laisse pas enfermer par la seule représentation d’une situation. La fiction et la fantaisie rejoindront totalement le réel et l’émotion face à l’inéluctabilité de la mort dans une scène absolument magnifique, une merveilleuse idée de cinéma autant qu’une idée humainement bouleversante et pleine de sens qui permet à Dick de recevoir de Kirsten et ses amis la plus belle déclaration d’amour pour partir en paix. Les moments de grande légèreté remplis d’émotions alternent avec des moments de grande émotion pendant lesquels on décerne, dans le regard de Dick, cette légèreté que sa fille lui permet de cultiver jusqu’au dernier instant et qui lui donne la force de vivre pleinement avant que cette terrible maladie ne l’enferme et l’isole des autres. Dick Johnson is Dead  est le rollercoaster émotionnel de l’année et, au delà, une leçon de vie.

Titre original: DICK JOHNSON IS DEAD

Réalisé par: Kristen Johnson

Casting: Dick Johnson, Kristen Johnson …

Genre: Documentaire

Sortie le: 02 octobre 2020

Distribué par: Netflix

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