Critiques Cinéma

POSSESSOR (Critique)

SYNOPSIS: Tasya Vos est membre d’une organisation secrète : grâce à des implants dernier cri, elle peut contrôler l’esprit de qui bon lui semble. Jusqu’au jour où le système bien rôdé de Tanya s’enraye. Elle se retrouve alors coincée dans l’esprit d’un homme, dont le goût pour la violence se retourne contre elle.        

A défaut de convaincre totalement avec son premier long métrage, Brandon Cronenberg avait incontestablement marqué les esprits par son approche très organique du cinéma d’horreur (se plaçant en cela dans les pas de son père) et sa façon de l’intégrer dans un cadre immaculé de science-fiction pour porter un propos sur la superficialité de nos sociétés obsédées par la célébrité, au point d’imaginer un futur proche dans lequel la commercialisation des virus de telle ou telle star deviendrait un business florissant laissé entre les mains de laboratoires sans scrupules. Antiviral réunissait à la fois les qualités et les défauts que l’on prête généralement aux premiers films de réalisateurs mettant en scène leurs obsessions par le prisme du cinéma de genre, d’autant plus quand ils prennent pour point de départ un court-métrage très réussi: habité mais maladroit, ambitieux formellement sans éviter un côté poseur lié ici à la simple volonté mal maîtrisée d’aller au bout de sa vision. L’essentiel était toutefois atteint si on se dit que l’on attend d’un jeune metteur en scène qu’il soit capable d’imposer sa sensibilité et ses thématiques dans son premier film. On percevait déjà que Brandon Cronenberg était travaillé par la question de la perte de contrôle, ayant une vision très particulière du virus comme le cheval de Troie de ses précédents hôtes, comme un intrus portant en lui une autre identité représentant un risque pour la notre. Cette question est encore au cœur de son deuxième film, Possessor, qui prend pour point de départ les activités criminelles d’un mystérieuse organisation qui a mis au point une technologie lui permettant, grâce à un implant cérébral, de prendre le contrôle total sur la personne dont elle deviendra le bras armé.

Depuis quelques années avec d’une part le développement des nanotechnologies et des neurosciences et d’autre part ce mouvement général de la société qui tend à faire céder les digues de la bioéthique, cette idée qu’un élément extérieur puisse entrer dans notre corps, en prendre le contrôle est particulièrement d’actualité. L’inquiétude grandit que tel ou tel grand groupe ou gouvernement cherche à implanter une puce  dans notre corps par le biais d’un vaccin ou par la promesse d’une amélioration de notre vie ou nos capacités physiques et cérébrales. Cette question du contrôle du corps et de l’esprit humain par un implant électronique avait déjà été traitée dans le cinéma de science fiction. Le plus notable est probablement The Terminal Man (Mike Hodges, 1974), adapté d’un roman de Michael Crichton dans lequel un homme accepte de se fait implanter des électrodes dans le cerveau pour calmer ses accès incontrôlables de violence. On pense aussi au beaucoup plus mineur Hardwired (Ernie Barbarash, 2009) dont le pitch (une société se sert d’un implant cérébral médical pour matraquer de messages publicitaires l’infortuné cobaye dont elle a sauvé la vie) aurait pu donner un grand film entre d’autres mains. Possessor s’inscrit dans cette thématique et comme tout grand film de science fiction propose une extrapolation à la fois crédible et cauchemardesque des dérives possibles des avancées technologiques de notre époque. Mais, ce qui fait à nos yeux sa réussite c’est sa capacité à dépasser ce cadre, à ne pas se laisser enfermer dans le simple exercice du techno thriller SF. Cérébral et viscéral à la fois, très frontal dans sa représentation de la violence, le deuxième film de Brandon Cronenberg est à la fois un récit de science fiction paranoïaque, un techno thriller très noir, parcouru de moments d’hallucination, de  grande violence dans lequel les crânes explosent, se brisent, les chairs sont déchirées, transpercées, le tout dans un déversement d’hémoglobine impressionnant mais aussi, un drame sur la quête/perte d’identité.

Possessor  fonctionne ainsi sur les deux niveaux que l’on attend d’un grand film de science fiction: le plaisir immédiat pris à s’immerger dans l’univers créé et celui pris à réfléchir aux thématiques abordées. Brandon Cronenberg a fait le choix très payant de placer son récit dans une période indéfinie en optant pour une esthétique rétro futuriste qui préservera son film des outrages du temps, outre le fait que ce n’est évidemment pas neutre en terme de budget. Qu’il s’agisse du design de la machine utilisée, de ses accessoires, du mobilier de cette mystérieuse organisation ou encore des rares voitures que l’on peut voir, le récit parait se situer plus dans les années 50/60 que dans le futur. Pour le reste, les personnages vapotent, ont des téléphones portables des années 90 et leur appartement est un mash up de mobiliers de différentes époques sans touche « futuriste » notable comme on s’attendrait à le voir ce genre de récit. Ces choix contribuent pleinement à l’inconfort, à la sensation d’étrangeté que veut créer Brandon Cronenberg, comme en écho à la psyché perturbée de Tasya (Andrea Riseborough) et Colin (Christopher Abbott).  Si on prend toujours du plaisir à voir des gadgets futuristes dans des films de science fiction, il est de plus en plus difficile de surprendre le spectateur et ces éléments peuvent aussi parfois nous éloigner un peu du cœur du film quand l’intrigue peut s’en passer et que la psychologie des personnages n’est pas accessoire. De même, on peut saluer le choix de limiter autant que possible les effets numériques qu’il s’agisse des scènes gores qui n’en ont que plus d’impacts ou des inserts sur les hallucinations de Tasya et Colin, pour l’essentiel consistant en des trucages et effets mécaniques.

S’il est très travaillé dans sa forme,  crée un univers rétro futuriste très soigné et crédible, Possessor ne néglige absolument pas le fond.  A la croisée de plusieurs influences et genres, nécessairement imprégné également par l’incontournable ascendance de son metteur en scène, il dépasse les enjeux sur la réussite de cette mission, de ce qui relève du techno thriller SF et se concentre sur les effets de cette « possession » tant sur l’intrus (Tasya) que sur son hôte (Colin). La cohabitation entre leurs deux esprits avec leurs fêlures, leurs pulsions les plus sombres fait basculer le film dans une dimension plus introspective, plus existentialiste même que celle que laissent envisager son pitch et séquence d’ouverture.  Antiviral traitait déjà  de la perte d’identité à travers le prisme de l’évolution culturelle de nos sociétés. Possessor peut également être vu comme un film sur le trouble de l’identité, sur la cohabitation au sein d’un même esprit de deux identités qui s’opposent. Sans aller jusqu’aux cas extrêmes de schizophrénie, beaucoup d’entre nous ont connu des moments où, pour diverses raisons, ils pouvaient avoir l’impression de ne plus être aux commandes de leur propre vie, d’habiter le corps d’un autre ou, à un moindre degré, d’être envahi par des pulsions ou des pensées que l’on ne parvient pas à maitriser. Possessor à travers son intrigue rend aussi compte de cela. Derrière le choc des images, le côté conceptuel et ludique que peut avoir son scénario, qui est en quelque sorte une version paranoïaque de Being John Malkovich (Spike Jonze, 1999), se dessine un drame sur une femme qui se perd dans ses voyages dans l’esprit et le corps des autres pour échapper à sa vie.

Alors que l’on aurait pu envisager, sous une autre plume et devant une autre caméra que Tasya soit une sorte de super agent rompu à ces missions et maitre de ses émotions, Brandon Cronenberg ne tombe pas dans cette facilité du film qui ne repose que sur son concept dont les personnages sont les faire valoir. Il apporte d’emblée un twist en nous faisant comprendre que Tasya est à un point de rupture, que ces expériences extra corporelles réveillent en elle des pulsions de violence, bien avant de prendre possession du corps et de l’esprit de Colin, autre personnage très fragile. Si la violence est extrêmement brutale, elle n’est pas gratuite et bien comprise comme le résultat du très fort conflit intérieur qui habite Tasya et de ce que provoque en elle ces expériences, encore plus quand l’hôte lui-même est en proie à ce même genre de conflit. Possessor propose ainsi plusieurs niveaux de lecture qui s’imposent plus clairement après une seconde vision et peut rendre la première un peu inconfortable, laissant un sentiment de confusion notamment sur l’intérêt des relations esquissées avec des personnages secondaires (parmi eux celui interprété par Jennifer Jason Leigh qu’on prend toujours autant de plaisir à retrouver). Il en va de même pour l’interprétation de Andrea Riseborough et de Christopher Abbott dont on mesure mieux la complexité et la finesse avec plus de recul, sans que cela n’enlève rien au plaisir pris lors de la première vision. Si l’on se rappelle de la découverte des films de la première période de David Cronenberg, certains d’entre eux, particulièrement Chromosome 3, nécessitaient également d’être revus pour les apprécier totalement et tous les autres se sont  bonifiés avec le temps.  Si Antiviral ne permettait pas encore de l’affirmer, Possessor nous fait dire que l’on va très vite devenir accro à l’accès que Brandon Cronenberg nous offre à son cerveau à travers ses films tourmentés, possédés, aussi brut dans leur traitement de la violence que subtil dans leur sous-texte.

Titre original: POSSESSOR

Réalisé par: Brandon Cronenberg

Casting: Christopher Abbott, Andrea Riseborough , Jennifer Jason Leigh …

Genre: Science Fiction, Thriller

Sortie  en VOD le 08 avril 2021

Sortie en DVD & Blu-Ray le 14 avril 2021

Distribué par : The Jokers

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