Critiques Cinéma

MANK (Critique)

SYNOPSIS: Dans ce film qui jette un point de vue caustique sur le Hollywood des années 30, le scénariste Herman J. Mankiewicz, alcoolique invétéré au regard acerbe, tente de boucler à temps le script de Citizen Kane d’Orson Welles.

Alors que l’industrie américaine a quasiment abandonné toute ambition artistique et se complait dans la franchise ad nauseam, certains noms attirent encore notre regard et attisent toujours notre curiosité et il faut malheureusement chercher du côté des vieux briscards comme Scorsese, Cameron, Spielberg ou Miller pour retrouver cette étincelle dans nos yeux de spectateur. David Fincher, 58 ans, fait éminemment parti de cette catégorie de réalisateurs qui associe à chacun de leurs films une vraie qualité visuelle au service d’un scénario ambitieux. Cela faisait 6 ans et son machiavélique Gone Girl que le réalisateur n’était pas passé derrière la caméra pour un long-métrage. Une éternité pour les fans, une éternité pour le cinéma. Entre temps, Fincher a travaillé pour Netflix sur ce qui reste comme l’une des meilleures séries qui est proposée sur la plateforme. En relatant le travail de deux agents sur le profilage criminel en interrogeant des tueurs en série dans les années 70 aux Etats-Unis, Mindhunter est une nouvelle pierre à l’édifice du thriller cérébral fincherien. Un bijou d’écriture et de mise en scène. Ne voulant pas s’arrêter en si bon chemin avec le géant Netflix, Fincher décide de rattraper le temps perdu en ressortant un scénario écrit il y a une trentaine d’années par son père, Jack. Un refus par Polygram en 1998 puis le décès en 2003 de Jack reporte le futur long-métrage aux calanques grecques. Alors que Fincher sort éreinté par le tournage de la saison 2 de sa série, il cherche à tourner un film plus modeste et le scénario maudit de Mank revient sur la table. Le feu vert donné, le tournage peut commencer.

C’est le toujours génial Gary Oldman qui interprète ce personnage surnommé Mank par le tout Hollywood mais dont le vrai nom est Herman J. Mankiewicz. Ce célèbre scénariste est très mal en point à l’aune des années 40. Alcoolique et blessé dans un grave accident de voiture, il n’est plus que l’ombre de lui-même alors qu’à peine une décennie avant, il faisait la pluie et le beau temps à la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM). L’histoire est connue : c’est dans cet état (allongé sur un lit avec deux plâtres à ses jambes) qu’il signera l’un des plus célèbres scénarios de l’histoire du cinéma : Citizen Kane grâce à l’appui d’Orson Welles alors superstar de l’époque qui décidait avec qui il souhaitait travailler, peu importe les blacklists qui circulaient. Ce qui intéresse le réalisateur et qu’il veut nous faire découvrir à nous spectateurs est cette histoire de prise de conscience de Mank qui le fit passer de scénariste superstar à pestiféré des studios. Fincher veut nous rendre compte de ce récit comme si son film était sorti à l’époque des faits. Pour ce faire, il utilise un noir et blanc qui permet une immersion immédiate dans cette période et un bel hommage à l’âge d’or d’Hollywood des années 30. Le générique d’entrée, les costumes, les magnifique robes et décors, tout est fait pour vivre comme ces personnages de l’époque. On ne peut que saluer le travail remarquable de l’équipe de direction artistique (Erik Messerschmidt à la photo, Ross/Reznor à la musique) mais pourrait-on encore s’en s’étonner de la part du réalisateur de Seven ou de The Social Network. Aucune faute de goût ne viendra ternir l’ensemble et, quand le formalisme est à ce point mis en valeur, le spectateur peut se plonger dans le récit sans ambages, sans scruter un faux raccord ou un défaut d’interprétation.

Fincher installe rapidement un dispositif dualiste qu’il va respecter tout au long de son récit : à une scène du présent succède un flashback. Ainsi, le film débute sur l’installation de Mank dans un ranch isolé où Orson Welles lui intime d’écrire un scénario en seulement 60 jours puis un flashback avec sa femme qui s’occupe visiblement une énième fois de lui alors que l’écrivain est ivre mort. Ce personnage est présenté comme  assez caustique, avec toujours le bon mot pour amuser la galerie mais toujours relativement discret, en arrière-plan des grands de ce monde. Il est évidemment invité à célébrer l’anniversaire de Louis B Mayer dans des somptueuses demeures où une partie de ce beau monde semble totalement coupé de la réalité politique alors qu’une profonde tragédie se joue sous leurs yeux : Hitler ne va ainsi pas faire de vieux os, selon le propriétaire des lieux, William Hearst, le géant des médias (Charles Dance, comme à son habitude glaçant). Il n’est pas à prendre au sérieux, renchérit Mayer. Ce monde semble totalement tourné en vase-clos et la seule problématique semble porter sur le marché cinématographique allemand qui deviendrait de plus en plus inaccessible. Dans cette scène construite comme un ballet où chacun semble se renvoyer des arguments fallacieux et mensongers, Fincher attaque aux lance-flammes cet establishment hollywoodien des années 30 mais on peut le supposer également ses contemporains. Surtout quand il s’agit de protéger ses petits acquis alors que la situation américaine devient de plus en plus explosive à cause de la grande dépression. Alors que la pauvreté s’immisce dans le quotidien de milliers d’américains, les riches faiseurs de rois s’inquiètent de la candidature au poste de gouverneur d’un « socialiste » Upton Sinclair. Il est toujours frappant en tant qu’européen d’entendre ce terme employé comme une infamie dans certains milieux américains, la campagne de 2020 l’ayant  une nouvelle fois prouvée. On peut supposer que Fincher met en parallèle notre époque avec celle des années 30 : alors que les inégalités sociales n’ont jamais été autant visibles aux Etats-Unis, les classes privilégiés, coupées du peuple, s’affairent en coulisse à manipuler l’élection pour qu’on ne touche pas à leur pré carré. Par sa gouaille légendaire, Mank tentera de raisonner tous ses camarades. En vain. Pis, La conclusion de la scène sera on ne peut plus cynique : non seulement on ment aux électeurs à travers les informations (bonjours les fakes news) mais on achète les politiciens pour les rendre dociles.

Fincher s’intéresse au pouvoir de l’image et à la manipulation des foules qui en découle et on peut évidemment en conclure que rien n’a finalement changé. Les prémices aperçus dans les années 30 se sont amplifiés avec les chaines en continu détenus par des milliardaires dont on connait ouvertement les visions politiques (Rupert Murdoch et Fox News aux US, Vincent Bolloré et CNEWS en France). C’est lors d’une de ces manipulations que la goutte d’eau fera déborder le vase pour Mank. Dès lors, il se mettra en tête, à son échelle, de dénoncer les manipulations des grands de ce monde et leur immoralité. Le scénario de Citizen Kane en sera la parfaite illustration. Pour les cinéphiles, Fincher leur fait un petit clin d’œil en démontrant que le scénario original est bien le fruit de l’imagination de Mank et que Welles n’a joué qu’un rôle mineur sur la construction du récit. Toutefois, on notera l’audace du réalisateur de Citizen Kane qui a fait fi de la pression que tentait de lui mettre le tout Hollywood en s’attaquant à Hearst indirectement à travers le rôle de Charles Foster. Dans ce qu’il raconte, Mank est finalement très peu surprenant et fait preuve d’un manichéisme bon teint qu’on aime parfois voir à l’écran mais qui reste tout de même étonnant de la part de Fincher. Dans un genre totalement différent, on pense à La Forme de l’eau de Del Toro (coucou les oscars). Comme si ces deux réalisateurs avaient été totalement anéantis par la présidence Trump et qu’il fallait dans un récit accessible à tous remettre l’église au centre du village de manière évidente. Ce qui en dit long sur notre époque.

Titre Original: MANK

Réalisé par: David Fincher

Casting : Gary Oldman, Amanda Seyfried, Lily Collins…

Genre: Biopic, Drame

Date de sortie : 04 décembre 2020

Distribué par: Netflix France

TRÈS BIEN

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