Critiques Cinéma

LE SIXIÈME SENS (Critique)

SYNOPSIS: L’agent fédéral William Graham vit retiré de ses obligations professionnelles depuis qu’il a été gravement blessé par le dangereux psychopathe cannibale Hannibal Leckor, incarcéré par la suite. Jack Crawford, un ancien collègue du FBI, le contacte pour qu’il l’aide à arrêter un tueur en série, Dragon rouge, qui assassine des familles lors des nuits de pleine lune. Pour réussir sa mission, Graham va se mettre à penser comme le meurtrier et va notamment consulter, dans ce sens, le détenu Hannibal Lecktor…

On ne dira  jamais assez à quel point vouer aux gémonies un réalisateur après un échec, porter sur lui un jugement définitif sur la base d’un film raté, est un contresens critique qui ignore l’histoire du cinéma et de ceux qui en ont écrit les plus belles pages, relevant au final d’une dérive regrettable de critiques transformés en supporters dont la mauvaise foi et la passion priment sur la raison. La Forteresse Noire est de ces échecs dont un réalisateur aurait probablement beaucoup de mal à se relever aujourd’hui et qui, en tout cas, lui lierait singulièrement les mains pour ses prochains projets. Michael Mann était par ailleurs dans une période particulièrement compliquée puisqu’en pleine polémique, puis même procès avec William Friedkin auquel il reprochait de s’être très largement inspiré de Miami Vice pour réaliser Police Fédérale Los Angeles. Il faut dire que ce film détonnait clairement dans la filmographie du réalisateur de French Connection et reprenait à son compte beaucoup des codes visuels des années 80 dont Mann pouvait revendiquer la paternité avec Miami Vice. C’est donc avec l’adaptation du roman de Thomas Harris, Dragon Rouge, sur laquelle il travaillait déjà en amont de La Forteresse Noire, que Michael Mann allait  magistralement rebondir, revenant à l’esthétique qui constituait sa marque de fabrique et pour laquelle il était rejeté par une partie de la critique qui le considérait comme un faiseur, un formaliste sans substance, un téléaste plus qu’un cinéaste au sens noble du terme. Le Sixième Sens est à la fois une façon d’affirmer son style, sa sensibilité et un pied de nez en forme de point final aux polémiques nées au sujet de Police Fédérale Los Angeles dont il reprit l’interprète principal, tout en laissant filtrer qu’il envisageait de confier le rôle de Lecktor à Friedkin, ce qui en disait long de son opinion à son sujet.

Si Michael Mann a clamé et répété son admiration pour le matériau adapté, il en a néanmoins déplacé le centre de gravité pour l’emmener sur son territoire et faire de Will Graham (William Petersen) le vrai sujet d’étude de ce récit. Les personnages de Michael Mann ont en commun d’avoir un but dont rien, ni personne, ne pourra les détourner, quitte à sacrifier leur famille ou leur santé, seule comptant alors la réalisation de l’objectif qu’ils se sont fixés. Ils ne sont pour autant ni égoïstes, ni coupés du monde extérieur. S’ils paraissent les faire passer au second plan par rapport au but qu’ils se sont assignés, ils n’en ont pas moins des liens très forts avec leurs proches, leur famille. Ils sont en réalité animés par une idée de transcendance, d’un chemin qu’ils doivent emprunter quoi qu’il en coûte mais ils restent des hommes profondément sentimentaux, romantiques même pour certains, dont l’équilibre mental repose en grande partie sur leur besoin d’être aimé et sur leur famille. Will Graham est en ce sens, l’un des personnages les plus marquants de la filmographie de Mann, l’un des exemples les plus aboutis de ce à quoi aspire son cinéma à la fois très cérébral et sentimental. Il est entièrement et sans faux semblant dévoué à sa femme et son fils, cette nouvelle vie de carte postale dans leur maison au bord de l’océan, ayant fait le choix de s’éloigner de ces traques qui ont failli lui coûter sa santé mentale. Il est aussi un homme rongé de l’intérieur, obsédé par les serial killer dont il a croisé le chemin et dont il perçoit les pulsions, les fantasmes de façon viscérale, faisant de lui un profiler d’exception, celui qui a arrêté Hannibal Lecktor (Brian Cox). Il est de ces grands professionnels sentimentaux, comme sait si bien les peindre Mann peut être parce qu’il s’agit d’avatars du très grand perfectionniste qu’il est, s’immergeant totalement dans chaque étape de la réalisation de ses films mais par ailleurs totalement ouvert au monde, sentimental, féru d’histoire, de littérature, loin de l’image restrictive d’artiste intransigeant, obsessionnel et autoritaire qu’on pourrait lui accoler si on ne se réfère qu’à son éthique de travail et son comportement avec ses collaborateurs.

Quand Michael Mann aborde un personnage, il l’aborde dans toute sa complexité, ses contradictions. Il en capte et en livre à l’écran les moindres failles et nous fait comprendre ce qui le constitue intimement, où il peut puiser sa force et où réside sa faiblesse. La première scène de Will Graham dessine d’emblée les principaux traits de sa cartographie mentale que Mann viendra ensuite compléter et préciser, comme un peintre, en récitant la grammaire cinématographique qu’il maitrise à la perfection.  Une grande maison au bord de la mer, une femme qui brûle encore de passion pour lui, un fils avec lequel il construit des enclos pour protéger les oeufs des tortues qui viennent pondre dans ce cadre idyllique: Mann nous présente Graham dans un décor de carte postale, quitte à se voir reprocher cette esthétique très Miami Vice, pour mieux nous faire ressentir le caractère irrépressible du « mal » qui ronge ce profiler, tout du moins l’attraction qu’exerce sur lui le mal absolu que représentent ces serial killer. Son collègue Jack Crawford (Dennis Farina) sait ainsi exactement comment obtenir son aide pour arrêter Dragon Rouge, un serial killer qui commet ses meurtres les soirs de pleine lune et sur lequel les enquêteurs du FBI n’ont pas le début d’une piste. Dans le regard de Graham lorsque Crawford lui tend les photos des victimes, on comprend quel poison coule en lui et que rien ne pourra le retenir de retourner aux enfers chercher sa proie. Le Sixième Sens est un drame très cérébral autant qu’il est un thriller qui comble les attentes des amateurs du genre, certes dans une toute autre approche que celle de Jonathan Demme (Le Silence des Agneaux) ou encore Ridley Scott (Hannibal).

Si l’exercice critique dérive parfois à vouloir trouver du sens partout, dans chaque plan d’un film, il y a chez Michael Mann un souci constant du moindre détail et une pensée de la mise en scène comme de l’outil avec lequel il donne à voir et à ressentir la psyché de ses personnages. C’est particulièrement vrai dans Le Sixième Sens qui n’est donc pas un simple récit de traque criminelle réservant l’opposition classique entre la droiture et l’esprit cartésien du chasseur et l’esprit torturé, le vice de la proie. Ce qui fascine Mann c’est la porosité entre ces deux mondes que tout devrait à priori séparer, ce glissement de Will Graham dans les abîmes fréquentés par les serial killer qu’il poursuit, ce lien constant que l’on peut établir entre lui et Lecktor ou le dragon rouge. Ce qu’ambitionne Mann et qu’il parvient magistralement à faire c’est de traduire cela dans la mise en scène, de nous faire comprendre  et ressentir les tourments de l’âme de ce profiler. On peut citer la scène durant laquelle Graham se rend sur les lieux du crime (que l’on peut mettre en parallèle avec la scène où l’on suit le Dragon Rouge pénétrant dans la maison, en caméra subjective), celle où Graham vient rencontrer Hannibal dans sa prison pour se reconnecter au mal, plus que pour avoir des pistes réelles sur l’identité du Dragon Rouge, dans laquelle Mann trouble le rapport de force et la perception du bien et du mal, enfermant indifféremment l’un puis l’autre derrière les barreaux de cette cellule d’une blancheur qui renforce la perception du trouble que ressent Graham. Il n’y aura pas d’échappatoire possible, pas de retour en arrière après cette rencontre qui scelle son basculement, ce que Mann traduit là encore dans le choix de l’architecture du bâtiment abritant la cellule de Lecktor, avec cet escalier tortueux et sans fin que doit emprunter Graham pour s’en échapper, traduisant par l’image les méandres du mal dans lesquels il est déjà en train de se perdre. Avec Dante Spinotti, il a par ailleurs développé toute une palette de couleurs qui traduisent là encore l’état d’esprit des personnages, l’humeur et les enjeux d’une scène.

Le choix de William Petersen allait de soi pour Michael Mann qui l’a imposé, sans même l’auditionner, à Dino de Laurentis qui voulait se sécuriser en misant sur un acteur plus bankable (Gere et Gibson furent envisagés) et l’on ne saurait lui en contester la pertinence. Celui avec lequel il avait déjà travaillé pour un petit rôle dans Le Solitaire, habite son personnage avec une intensité qui rend encore plus opérants les partis pris de mise en scène, l’image complétant la partition qu’il interprète sans fausse note. Ce n’est pas le plus charismatique des acteurs de sa génération, il l’est assurément moins que ceux désirés par de Laurentis mais il se dégage de lui une forme de fragilité, d’instabilité, derrière une allure un peu nonchalante qui exerce une force d’attraction qui nous font entrer encore plus dans la psyché de son personnage.  Si Le Sixième sens met l’accent sur le fait que Graham a d’abord tout à craindre de lui-même et de la troublante proximité qu’il entretient avec les esprits les plus maléfiques, de son envie de comprendre leurs mécanismes les plus intimes, Mann ne néglige pas pour autant ses antagonistes. L’interprétation du docteur Lecktor par Brian Cox est  moins spectaculaire et venimeuse que celle qui fera la renommée d’Anthony Hopkins. C’est le jeu de pouvoir et le trouble de Graham qui intéresse Mann.. L’interprétation de Brian Cox est conforme à l’approche cérébrale de son metteur en scène, insistant plus sur la capacité d’Hannibal à entrer dans le cerveau de Graham, à ressentir ses points faibles, leurs points communs et son attrait pour le mal, que sur son goût pour la chair humaine et les sévices qu’il rêverait de lui faire endurer.

C’est sur l’approche du personnage de Francis Dollarhyde aka le Dragon Rouge que le travail de Mann est encore plus ambitieux et même assez fascinant. L’approche classique du serial killer est d’en faire un déviant, une figure maléfique et de peu s’attarder sur lui, en dehors de sa fonction d’antagoniste. L’ambition de Mann va bien au delà et comme Graham, il veut entrer dans la tête du tueur, comprendre ses pulsions, les raisons de son mal être et le retranscrire à l’écran par sa mise en scène, au delà même de l’écriture du personnage et de l’interprétation glaçante de Tom Nooman. S’il le fait avec une autre sensibilité, on peut tout de même établir un lien avec l’approche d’Edward Dmytryk dans L’Homme à L’Affut, mettant en scène un tueur victime de ses propres pulsions, avec lequel se créait un lien très fort, presque une empathie pour cet homme malade et délaissé, dépassant la représentation habituelle de ce type de personnage. En pesant nos mots et en n’ayant pas la mémoire trop courte, Dollarhyde se place très haut dans le panthéon des serial killer/bogeyman qui nous ont traumatisés, précisément du fait de la très grande proximité que crée le film avec lui. S’il n’a aucun sentiment et aucune limite quand il entre dans la maison de ses victimes, nous ressentons son mal être, l’apaisement et la libération qu’il ressent quand il pense enfin être aimé, nous comprenons comment il choisit ses victimes et ce que lui procurent ses mises en scène macabres. Mann ne craint pas de nous le montrer sous un jour plus « humain » quitte à assumer de créer une empathie pour cet homme que l’on découvre fragile, amoureux, ému par la rencontre de celle qui ne le rejette pas. La scène où Dollarhyde surprend Reba (Joan Allen) en l’emmenant chez un vétérinaire pour caresser un tigre anesthésié nous semble particulièrement emblématique de l’ambition et même du courage de Mann, tant elle est périlleuse et aurait pu nous sortir du film, alors qu’elle est au final absolument sensationnelle et inoubliable. Il est impossible d’établir un classement de la filmographie de Michael Mann, tant ses films sont des expériences cérébrales qui vont nécessairement agir différemment sur nous selon l’état d’esprit dans lequel on se trouve alors. C’est encore plus vrai pour Manhunter pour lequel, pour être sincère, notre perception a beaucoup évolué depuis sa découverte à un âge où les partis pris du Silence des Agneaux avaient plus d’efficacité sur le jeune adolescent impressionnable, qui n’avait pas assez vécu pour en capter toute la profondeur, la beauté et la complexité d’une oeuvre aussi unique et fascinante que son metteur en scène.

Titre original: MANHUNTER

Réalisé par: Michael Mann

Casting: William Petersen, Brian Cox, Kim Greist, Joan Allen

Genre: Thriller

Sortie le: 22 avril 1987

Ressortie le : 21 octobre 2020

Distribué par : Splendor Films

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