Critiques Cinéma

LA FUREUR DE VIVRE (Critique)

4 STARS EXCELLENT

la fureur de vivre

SYNOPSIS: Jim Stark est le petit nouveau au lycée. Un jeune homme accablé de problèmes familiaux et brimé par ses camarades mais qui n’aspire qu’à se faire une place parmi ses camarades. Entraîné malgré lui dans un défi de vitesse face à Buzz, chef d’un groupe un peu rebelle, ce dernier y perdra la vie. Suite à ce drame, Jim est entraîné dans une spirale de violence.

Un rebelle sans cause: le titre original du film de Nicholas Ray qui contribua grandement à la légende de James Dean rend compte d’une des lignes de fracture qui traverse la société américaine des années 50 derrière le storytelling de la super puissance au sommet de son rayonnement culturel et économique, exportant son modèle social dans tout l’occident. Au delà de la fracture raciale sur laquelle les États-Unis continuent d’asseoir un essor économique qui ne profite qu’à une partie de sa population, se dessine une fracture générationnelle entre une partie de sa jeunesse et leurs aînés, impuissants à comprendre le désir de liberté et de changement qui anime ces adolescents qui peuvent grandir dans un monde pacifié. Être adolescent dans l’Amérique des années 50, pour peu que l’on soit né du bon côté de la barrière, offrait des perspectives que n’ont pas eu leurs parents et donc des velléités de remise en cause de l’ordre établi. Ces jeunes sont de fait perçus comme des rebelles sans cause, des mauvaises graines qui ne pensent qu’à eux-mêmes en s’affranchissant de toute obligation vis à vis de leur famille ou leur nation. Au début des années 50, la montée de la violence juvénile occupe de plus en plus de place dans les débats qui agitent la société américaine et Hollywood s’empara bien évidemment du sujet. Le premier film qui marquera les esprits sera L’équipée Sauvage de Laslo Benedek (1953), inspiré des incidents qui éclatèrent quelques années plus tôt dans la petite ville d’Hollister, à l’occasion desquels l’Amérique pris conscience du phénomène de montée de la violence au sein d’une partie de sa jeunesse trouvant dans les gangs de motards une réponse à leur volonté de s’affranchir du poids écrasant des conventions sociales que la précédente génération n’avait pu (en raison du contexte de la guerre mondiale) ou voulu contester. La différence et ce qui confère à nos yeux sa puissance dramatique et sa pertinence au film de Nicholas Ray c’est que les rebelles de La Fureur de Vivre ne sont pas de mauvaises graines vêtues de cuir et déjà sorties finalement du contrat social mais il s’agit de jeunes gens scolarisés, intégrés sur lesquels leurs parents n’ont plus de prise. Le récit est ramassé sur une journée et deux nuits durant lesquelles les destins de Jim (James Dean), Plato (Sal Mineo) et Judy (Natalie Wood) vont se croiser pour le meilleur et pour le pire. Amitié, amour, violence, ces 24 heures vont bouleverser leur vie et parachever leur passage vers l’age adulte.

Nicholas Ray qui s’intéressait déjà aux questions de la délinquance juvénile se vit confier par la Warner l’adaptation du livre du psychologue Robert Lindner qui se penchait sur le cas d’un jeune prisonnier dont il essayait, par l’hypnose, de comprendre le parcours, les mécanismes qui ont fait de lui un criminel. Ray n’en aura finalement quasiment rien conservé, s’éloignant notamment des explications tenant à l’origine sociale pour s’intéresser à des jeunes gens de la classe moyenne, dont la rébellion ne trouve donc pas sa cause dans un sentiment de déclassement et de rejet par la société. Si  La Fureur de Vivre propose un état des lieux, un constat assez lucide pour l’époque sur le mouvement de fond qui traverse la société américaine, son message n’est pas révolutionnaire et même assez conservateur. La Fureur de Vivre reste un film très hollywoodien, en tout cas finalement assez conventionnel, passé ce qu’il montre du feu qui couve y compris dans les plus paisibles banlieues américaines, au cœur même de ce qui symbolise son modèle de société. Si Nicholas Ray parait regarder en face cette réalité le propos qui se dégage quant aux causes laisse songeur et peut même être considéré comme assez réactionnaire. Jim , Plato et Judy, les 3 protagonistes principaux de ce récit, appartiennent en effet à des familles dans lesquelles le père est soit absent (Plato), soit incapable de comprendre son enfant (Judy), soit totalement déficient à assumer son rôle de chef de famille, écrasé par une femme autoritaire (Jim) . Cette approche semble aller dans le sens de l’analyse simpliste souvent avancée par ceux qui ne veulent pas remettre en cause le modèle social: ces jeunes gens peuvent rentrer dans le droit chemin s’ils sont correctement éduqués et la cause de leur révolte viendrait moins du dysfonctionnement du modèle que de celui de leur famille. Ces réserves posées sur le commentaire social de La Fureur de Vivre, le film de Nicholas Ray n’en est pas moins un grand film sur le passage à l’âge adulte, traversé par cette rage propre à l’adolescence, ce questionnement sur ses propres désirs, cette recherche du dépassement du modèle parental.

Il est assez manifeste à nos yeux que tout le film est imprégné par la relation que Nicholas Ray a su nouer avec James Dean qui lui fut présenté par Elia Kazan qui l’avait découvert sur les planches de Broadway et avait su le « dompter » pour en faire l’inoubliable star de A l’Est d’Eden (qui lui vaudra un oscar quelques mois après son décès tragique).  Dean est un acteur instinctif qui se repose moins sur le travail et des méthodes d’acting que Marlon Brando, l’autre grande star de sa génération, bien qu’ils ait comme lui suivi les cours de l’Actor’s Studio. Ray a tenu à nouer une vraie relation avec Dean en amont du tournage, à comprendre son parcours, la fascination qu’il exerce aussi bien sur les hommes que les femmes et cette fragilité qui transparaît jusque dans son jeu. Comme son personnage Jim, Dean a par ailleurs eu une relation assez compliquée avec son père après avoir perdu sa mère très jeune et avoir été envoyé vivre chez son oncle et sa tante. Jim est désespérément en demande de ce père totalement effacé et même ridiculisé et « émasculé » dans une scène qui aurait pu être très gênante (le père portant un tablier de femme au foyer, ramasse à 4 pattes le repas qu’il portait à sa femme et vient de faire tomber) mais devient poignante uniquement par la grâce de l’interprétation de Dean. Cette scène est aussi assez symbolique de l’équilibre fragile sur lequel s’est construit le film en choisissant un acteur de 24 ans pour jouer un adolescent de 17/18 ans, au milieu d’un casting d’acteurs qui ont l’âge des personnages. Dean ne fait jamais moins que son âge. Ni Ray, ni lui n’ont cherché à tricher.  Cela participe à la fascination que son personnage exerce sur nous comme sur ses camarades mais aussi au sentiment de décalage entre le corps et l’esprit qui est propre à cet âge charnière. Natalie Wood est elle aussi employée à contre emploi, dans un rôle pour lequel le studio voulait Lois Smith (A l’Est d’Eden) et surtout Jayne Mansfield (qui deviendra l’un des sex symbol des années 50). C’est Nicholas Ray qui l’imposera finalement malgré ses propres réticences sur son jeune âge et l’image trop sage qu’elle avait alors. On ne peut passer sous silence le fait qu’il est  établi qu’elle devint sa maîtresse avant même le tournage et que cela a probablement orienté, sinon confirmé le choix de Ray, de 25 ans son aîné.. Mais comme Dean, manifestement aussi du fait de sa relation privilégiée avec Ray, Wood explose dans ce rôle et l’ambiguïté née du décalage entre son image et son personnage, se révèle finalement une force pour le film.

Jim, Judy et Plato viennent de la classe moyenne supérieure, voire très aisée pour Plato, pour autant c’est au commissariat que Nicholas Ray nous les fait rencontrer, chacun ayant, durant la même soirée, quitté/fuit le cocon familial pour se retrouver finalement dans ce lieu où l’on s’attend plus à retrouver des blousons noirs, dans la représentation qui était alors celle du cinéma américain. Leur rencontre est celle de trois âmes perdues, le film assumant ses aspects romantiques, faisant de Jim et Judy de jeunes gens cherchant à échapper à leur famille pour trouver enfin le chemin vers la construction de leur propre identité. Si Jim et Judy attirent toute la lumière lorsqu’ils apparaissent ensemble à l’écran, Plato est un très beau personnage dont la destinée tragique ne fait guère de doutes dès les premiers instants. Délaissé par son père depuis son enfance, puis par sa mère qui l’abandonne seul avec sa gouvernante dans sa grande maison, il est fasciné par Jim dès leur première rencontre dans l’observatoire Griffith. Nicholas Ray laisse peu d’ambigüité sur la nature réelle de ses sentiments même s’il est moins guidé par un désir sexuel que par un désir de réconfort, de recherche de la chaleur humaine dont il a toujours été privé. Là encore on peut y voir aussi l’habileté de Ray a jouer avec l’image de Dean, peut être la première icône métrosexuelle du cinéma américain bien que sa bisexualité animait alors les discussions de salon et n’était pas affichée. On peut surtout admirer son talent de directeur d’acteurs dans des rôles versatiles, complexes, jouant sur une très large palette de sentiments, apparu depuis son premier film (Les Amants de la Nuit) et confirmé à travers quelques performances inoubliables (Joan Fontaine dans Born to Be Bad, Humphrey Bogart dans Le Violent, James Mason dans Bigger Than Life).  Autre élément à mettre au crédit de Nicholas Ray, son insistance auprès des studios pour que le film initialement destiné à être tourné en noir et blanc soit tourné en couleur, même si la Warner a aussi alors perçu tout le potentiel économique d’un tel choix sur un sujet très porteur avec un acteur dont la légende commençait alors déjà à s’écrire. Il en joue pleinement aidé par le fantastique travail du directeur de la photographie du multi-nominé (Mildred Pierce,L’Étrangère, Jezebel ..) et oscarisé (Autant en Emporte le Vent) Ernest Haller. Le rouge devient la couleur de la rébellion de ces adolescents et remplace le symbolique blouson de cuir noir. C’est vêtue d’un manteau rouge que Judy fugue et c’est en abandonnant sa veste de geek mal taillée pour revêtir son blouson rouge (devenu l’un des accessoires les plus iconiques de l’histoire du cinéma) que Jim va s’affranchir de sa famille pour rencontrer son destin lors d’une nuit tragique concentrant tous les drames et sentiments qui font définitivement basculer un adolescent dans l’âge adulte. De même l’on découvrira que Plato porte une chaussette rouge durant cette fameuse nuit.

Si La Fureur de Vivre se veut réaliste dans son portrait de cette jeunesse, qu’il a valeur de témoignage sur son époque, ce qui élève le film et le rend intemporel, outre son approche romantique, c’est ce pas de côté opéré régulièrement par Nicholas Ray, une forme d’insolence et de jeu avec le spectateur, dans des scènes « bigger than life » où il pousse le curseur plus loin pour créer un sentiment de malaise et introduire un sous texte. On pense évidemment à la scène déjà évoquée entre Jim et son père mais aussi à celle où l’on perçoit un malaise très troublant chez le père de Judy lorsque celle-ci veut simplement l’embrasser. De fait, au delà du récit qui s’articule autour de cette nuit débutée par un événement tragique, La Fureur de Vivre est un film en mouvement, qui s’ouvre sur beaucoup de thématiques très peu traitées à l’époque, alors même qu’il se place dans un cadre très conservateur (zemmourien dirions nous aujourd’hui) qui semble dire que la solution viendra toujours d’une réaffirmation du rôle du père. Sa conclusion peut  même laisser un drôle d’arrière goût, revue sous le prisme de nos débats actuels, en tout cas ouvrir encore sur une autre thématique très actuelle sur laquelle le regard du spectateur des années 2020 n’est certainement pas celui du spectateur des années 50.

la fureur de vivre

Titre original: REBEL WITHOUT A CAUSE

Réalisé par: Nicholas Ray

Casting: James Dean, Natalie Wood, 

Genre: Action, Drame

Sortie le: 28 mars 1956

Distribué par : Warner Bros Picture

 EXCELLENT

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