Critiques Cinéma

A COEUR BATTANT (Critique)

SYNOPSIS : Julie et Yuval s’aiment et vivent à Paris. Du jour au lendemain, ce couple fusionnel doit faire face à une séparation forcée. Lui à Tel Aviv, dans sa ville natale, elle à Paris avec leur bébé, ils continuent à vivre ensemble mais par écrans interposés. Cette vie par procuration va vite connaître ses limites. La distance mettra leur amour à rude épreuve… 

Après Vierges, Keren Ben Rafael nous revient, toujours accompagnée de la scénariste Elise Benroubi, avec A cœur battant, une œuvre axée sur l’amour à distance et ce qu’implique la présence de l’autre lorsqu’il n’est plus physiquement accessible. A l’heure où les relations se tissent de façon de plus en plus dématérialisée, qu’il s’agisse du stade de la simple rencontre ou celui de la construction, le long métrage fait mouche, d’autant plus en cette année 2020 où les technologies n’ont jamais été aussi sollicitées afin de donner aux uns et aux autres un semblant de sensation de réunion et de partage. A cœur battant fait le choix d’exploiter son idée à 100% en conceptualisant la distance d’une façon réaliste : le film a ainsi été entièrement tourné par écran interposé. Julie (la formidable Judith Chemla) et Yuval (Arieh Worthalter, un talent à suivre de près) échangeront donc uniquement via une application et c’est par ce biais que leur relation s’effilochera sous la charge mentale des kilomètres, face à un spectateur impuissant.


Difficile en visionnant le film de ne pas se sentir empathique envers les personnages : déjà parce qu’il est difficile à l’issue du film d’imaginer quelqu’un d’autre que Judith Chemla en Julie, l’actrice étant clairement taillée pour le rôle, à la fois drôle et sensible, même si Arieh Worthalter n’est pas en reste. Ensuite parce que si vous avez eu l’opportunité de connaître une relation à distance, avec les contraintes, le stress et la frustration que cela occasionne, les événements d’A cœur battant ne pourront que faire écho à votre expérience passée ou présente. Le film vise juste, sans jamais lasser malgré la contrainte technique qu’il s’est imposé et l’aspect forcément un peu redondant du quotidien.


Tout couple confronté à une relation à distance (celle dépeinte dans le film étant l’une de ses formes les plus extrêmes puisque les personnages ne peuvent pas se voir physiquement et ce durant une longue période) s’est déjà retrouvé dans la situation délicate de l’optimisme forcé, de la créativité improvisée, se persuadant que la déchirante contrainte pourrait éventuellement être l’opportunité de se tester ; discerner le côté positif de la configuration imposée, tempérer les choses en se convainquant qu’avec des canaux comme internet et le téléphone tout serait plus facile, est une réaction humaine et souvent logique si la distance n’a pas vocation à marquer la fin du partage mais à le prolonger coûte que coûte. Puis vient le temps où cette distance écrasante exacerbe les sentiments, jusqu’à les rendre négatifs. Après une parenthèse dorée à trouver des subterfuges pour faire vivre le couple malgré l’absence de partages physiques quels qu’ils soient, cette distance tentaculaire amène à psychoter et à faire des fixations sur des éléments qui seraient en temps normal anodins ou désamorcés rapidement s’ils survenaient en présentiel. La distance creuse les différences et les frustrations, telle une cocotte-minute elle fait cuire le mal-être sous haute pression. Dans le film l’origine de Julie et Yuval est la première raison de leur scission. Julie est française, Yuval est quant à lui Israélien. Bien qu’ils se soient aimés à Paris tout en devenant parents d’un petit garçon, leur situation n’était peut-être pas pour autant idyllique. La distance mène Yuval sur le chemin des doutes et de l’introspection lui qui ne se sentait finalement pas réellement à sa place en France, fustigeant cette dernière de lui fermer des portes professionnelles. Et si finalement la place de Yuval était à l’endroit où il s’est retrouvé exilé, loin de sa famille ? Ces écrans providentiels qui apparaissent d’emblée comme l’outil évident visant à compenser le manque et l’absence de contact physique finissent par devenir des réceptacles d’affection qui tournent alors parfois au mirage éphémère.


Le film pose la question de la place de cette fameuse technologie prétendument salvatrice : est-elle réellement au service du couple, tandis qu’elle occasionne rapidement des dérives, comme ce moment où Yuval s’en sert pour surveiller le baby-sitter ? Des personnages secondaires sont néanmoins présents pour faire vivre le quotidien de ce couple séparé par les frontières. Noémie Lvovsky interprète de façon très juste et malaisante la mère de Julie ; elle irradie de sa présence les quelques scènes où elle apparaît, comme à chaque fois que cette talentueuse actrice officie dans un film. L’occasion d’appréhender la place de l’entourage au milieu de la tempête. Lorsque la distance s’est immiscée dans un couple, les proches sont le vecteur de culpabilisation tout trouvé. Ici, tant du côté de Julie que de celui de Yuval, la famille va profiter de cette séparation forcée pour semer le doute quant à la viabilité d’une telle relation. Comme si l’absence de l’autre était justement le bon moment pour réaliser qu’il fallait passer à autre chose. Comme si la distance était finalement la panacée, l’illustration parfaite qui fait que de toute façon ça n’aurait jamais marché. L’apogée du film étant cristallisée dans une brillante scène où la charge émotionnelle de Julie finit par atteindre son paroxysme, le spectateur angoissé se retrouvant à observer une situation pouvant déraper à tout moment. A cœur battant est un film porté par un casting formidable. Si quelques maladresses sont présentes, l’ensemble demeure pertinent. Le concept est assumé jusqu’au bout, le couple ne se côtoyant en chair et en os que lors d’événements passés. La distance est-elle une simple épreuve ou la fin d’un monde ? Le film de Keren Ben Rafael n’a pas la prétention d’y répondre, chaque histoire étant bien évidemment différente ; elles se retrouvent néanmoins toutes à un moment ou à un autre sous le même dôme : celui de la frustration et de la désincarnation…où comment aimer une présence virtuelle qui ne reflète guère plus qu’une image biaisée. A découvrir ce 30 septembre au cinéma.

Titre original: THE END OF LOVE

Réalisé par: Keren Ben Rafael

Casting: Judith Chemla, Arieh Worthalter, Noémie Lvovsky…

Genre: Drame, romance

Sortie le: 30 septembre 2020

Distribué par : Condor Distribution

TRÈS BIEN

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