Critiques Cinéma

GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRULANTES (Critique)

SYNOPSIS: En Allemagne, dans les années soixante-dix, Léopold séduit Franz, un jeune homme de trente ans son cadet. Il l’installe chez lui. Tout se passe bien jusqu’au jour où un petit rien provoque une divergence entre eux deux… 

Les sales gosses qui saccagent tout, ça aide en général à secouer ce grand cocotier encadré et emmuré qu’on appelle le cinéma français. Le plus triste, c’est quand ils finissent par ranger leur chambre et rentrer dans le rang. On ne vise pas uniquement François Ozon, mais tout de même : après un début de carrière qui faisait écho aux premières années provocatrices d’un grand cinéaste issu du pays des tapas (Pedro Almodovar, pour ne pas le citer), c’est peu dire que le bonhomme aura roulé sa bosse dans un certain auteurisme à la française, cadré et contrôlé, à contre-courant de cette agitation subversive qui lui faisait si bien porter son nom de famille – si l’on met de côté un Amant double mal-aimé que l’on persiste à défendre bec et ongles. Il suffit de revoir ses trois premières propositions de cinéma pour en prendre le pouls : hilarité totale devant un Sitcom transformé en jeu de massacre des familles bourgeoises et conservatrices (avec un trait volontairement appuyé), terreur viscérale devant des Amants Criminels reliant la cruauté du fait divers à celle – plus perverse – du conte de fées, haussements de sourcil devant cette adaptation d’une pièce de jeunesse de Fassbinder qui porte le nom de Gouttes d’eau sur pierres brûlantes. Ce troisième long-métrage, justement, il faut le dire, n’est pas facile d’accès. Se forger une opinion claire et nette à son sujet n’est pas simple. Parce qu’il est conceptuel – huis clos anxiogène, précis d’absurdité, mélo minimaliste, scénographie théâtrale. Parce qu’il dérange à peine – à part ceux que la vue d’un organe sexuel et l’écoute d’un râle de jouissance choqueraient encore. Parce qu’il amuse autant qu’il exaspère – il y a de quoi dire.



La pièce de Fassbinder étant à la base de l’ordre de la confession (il l’avait rédigée à 19 ans en pleine crise d’identité sexuelle et familiale), on ne met pas longtemps à déceler son profil derrière celui de Franz (Malik Zidi), petit gringalet au look de Colargol qui succombe au charme de Léopold (Bernard Giraudeau), quinquagénaire tyrannique et propriétaire d’un vaste loft du Berlin des années 70. Une fois passé le temps de l’idylle naissante vient alors celui de l’envers du décor : colère, mesquinerie, domination, etc… Il faudra alors les venues successives de la petite amie de Franz (Ludivine Sagnier dans l’un de ses tous premiers rôles) et de l’ex-compagne transsexuelle de Léopold (Anna Thomson dans l’un de ses tous derniers rôles) pour que de la tension naisse un étrange ménage à quatre, toujours plus pervers derrière l’apparence du jeu et de la convivialité. Pour un huis clos riche en perspectives cruelles et pulsionnelles, le programme annonce du lourd. La surprise vient des partis pris d’Ozon. Sans jamais essayer d’imiter le style de Fassbinder (on lui en sait gré), le jeune cinéaste a au contraire opté pour une certaine forme de distanciation stylisée, finalement assez proche de celle qui irriguait les décors pastel et la scénographique théâtrale de Sitcom. Le problème, c’est qu’à l’inverse de ce premier film qui allait très loin en matière de drôlerie provocatrice, le rire que cherche Ozon dans ce troisième film se retrouve sans cesse figé par la vanité du dispositif.


D’abord les points forts, tout de même. Très proche de la farce et très éloigné du réalisme, Gouttes d’eau sur pierres brûlantes vise très juste dans son tableau d’une smala que l’on sent toujours bloquée au stade de l’enfance, l’artifice ambiant et l’idéal infantile n’étant ici que les signes d’une atroce impossibilité à grandir. Les signes sont partout : avec leur appartement inondé de totems 70’s, leur garde-robe tirée à quatre épingles et leurs habitudes du quotidien (on fait des goûters d’enfant, on joue aux petits chevaux, on danse comme Claude François, etc…), les personnages ressemblent à des Playmobil que le cinéaste fait s’agiter dans un intérieur assimilable à une maison de poupées. Incarné par un Bernard Giraudeau dont l’interprétation sidérante mériterait un paragraphe entier, le personnage de Léopold, regard corrosif et tempérament incisif, n’est au fond qu’un gamin ayant revêtu la panoplie d’un dictateur, régnant sur son petit cocon totalement coupé du monde extérieur. Et la fantaisie qui s’y joue peine toujours plus à cacher ce qui tracasse secrètement chacun des quatre personnages, à savoir une peur terrifiante de la mort que seul le jeu du pouvoir (ou le pouvoir du jeu ?) semble capable de contrer. La bonne idée d’Ozon pour entretenir l’illusion aura d’ailleurs consisté à clore chaque acte du récit – le scénario respecte jusqu’au bout la division de la pièce de théâtre – par un petit rituel dénudé sur fond de berceuse enfantine. Sourire et mélancolie mêlés, regards croisés, deux ou trois plans – pas mal du tout. C’est hélas la seule grande audace de mise en scène dont le cinéaste fait ici preuve.


Fragilisé par une radicalité qui s’affirme trop pour ne pas être suspecte, le dispositif d’Ozon ne met pas plus d’un quart d’heure à révéler ses limites. A force de voir le cinéaste amplifier autant la dimension théâtrale de son film et reléguer son quatuor d’acteurs au rang de petites figurines, c’est tout juste si l’on ne se sent pas piégé au cœur d’une installation plus conceptuelle qu’émotionnelle. Au point de se demander si l’écart entre le cinéma et le modélisme serait plus mince qu’on ne le croit. Et si un théâtre de marionnettes de cet acabit ne serait pas uniquement destiné à amuser celui qui tire les ficelles. Le degré zéro d’amusement et de stimulation qui caractérise Gouttes d’eau sur pierres brûlantes découle ainsi moins de son décorum ripoliné et de ses gesticulations infantiles (tous deux passés au hachoir de la ringardise) que d’une artificialité interdisant tout feedback entre l’auteur et son spectateur. On regarde donc passer les minutes et les secondes de ce petit manège désenchanté, en attendant patiemment le moment où quelqu’un ouvrira la fenêtre. Pas de bol, le plan final révèlera que toute issue est impossible. La caméra, elle, sera en revanche déjà placée à l’extérieur, nous prouvant ainsi que notre regard était constamment placé à distance de l’action. Et que ce cirque d’intérieur n’avait d’autre fonction que d’être regardé d’abord de loin, et ensuite de haut. Faut-il en dire plus ?

Titre Original: GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRULANTES

Réalisé par: François Ozon

Casting : Bernard Giraudeau, Ludivine Sagnier, Malik Zidi…

Genre: Comédie dramatique, Drame, Romance

Sortie le: 15 mars 2000

Distribué par: Haut et Court

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