Critiques

13 REASONS WHY (Critique Saison 1 à 4) Une tragédie moderne en 4 actes

En 2017, Netflix a brisé le coeur de beaucoup de spectateurs. Le nom d’Hannah Baker était sur toutes les bouches, et l’inconscient collectif était en train de l’ériger au rang de figure tragique moderne comme on n’en fait presque plus de nos jours. Car en 2017 est sortie la première saison de la série phénomène 13 Reasons Why, adaptée du roman écrit par Jay Asher (sous le titre français Treize Raisons) par Brian Yorkey. Ce papier se veut être un bilan dressé face à cette œuvre après visionnage de sa saison finale, et a pour but de prendre une vue d’ensemble sur la série dans son entièreté.


Acte 1 : La Tragique Histoire d’Hannah Baker

13 Reasons Why commence sur Clay Jensen, un adolescent qui se rend à son lycée de Liberty High School, comme tous les jours. Comme tous les jours ? Pas vraiment, en fait. L’ambiance y est morose, pesante, préoccupante. Des regards plein de tristesse et de questionnements s’échangent entre les élèves, et semblent révéler une terrible vérité. Cette terrible vérité, c’est Hannah. Hannah Baker, une élève du lycée, vient de mettre fin à ses jours dans la stupéfaction la plus totale. Lorsque Clay recevra anonymement une boîte contenant des cassettes enregistrées par Hannah en personne exposant les 13 raisons de son acte, il sera mis face à la réalité de ce que la jeune femme traversait à l’école, et que tout le monde ignorait. Cette première saison fut un choc total et édifiant. Là où il était simple de faire une énième série ado centrée sur ces jeunes qui passent de fêtes en fêtes tout en s’inquiétant de leurs examens et de leurs peines de cœur, 13 Reasons Why frappe frontalement, et expose des thématiques profondément douloureuses sur le mal-être adolescent. Rien que le pitch de la série met clairement en lumière cette volonté de dire des vérités, quitte à ce qu’elle heurte et blesse. Suicide, harcèlement scolaire, violences sexuelles, addictions… L’adolescence est scrutée sous ses aspects les plus cruels, jusqu’à pousser une élève à mettre tragiquement fin à ses jours. Et si nous comparons cette saison à une tragédie, c’est parce qu’il est aisé de la considérer comme telle. Après nous avoir annoncé dès l’ouverture de la série que Hannah Baker s’est suicidée seule dans sa baignoire, on passe une saison à voyager à travers des flashbacks nous faisant découvrir cette fameuse Hannah. Et plus cruel encore : on s’attache à elle. On s’identifie à elle. On l’aime. Le vide de fin de saison n’en est que plus violent, et les révélations se font donc plus terribles au fur et à mesure que l’intrigue avance. Chaque personnage étudié et accusé par Hannah dans chaque cassette se voit remettre en question ses actes et condamné – au moins par le spectateur. Le mal se fait du plus en plus présent, et nous ne savons que trop que toutes les actions de chaque personnage détaillées à travers les épisodes vont mener à la terrible décision d’Hannah. Voilà pourquoi 13 Reasons Why a marqué les esprits. Elle a bouleversé et dérangé par volonté de prévention. Elle montre frontalement des vérités trop souvent mises de côté ou ignorées pour les dépeindre avec justesse et avec une violence terrible. Cette saison 1 était une grande surprise parce qu’elle a su saisir avec précision les inquiétudes et les problèmes d’une génération toute entière, ne laissant jamais un thème sous-exploité ou survolé.




Acte 2 : Faire Parler la Justice



Si l’intrigue semblait alors bien terminée, Netflix a tout de même décidé de prolonger la série en annonçant une saison 2. Mais maintenant qu’Hannah est morte et que les raisons de son acte ont été révélées, que dire ? Comment faire une suite à une telle saison ? La tâche est ardue et c’est une épreuve difficile à surmonter. Dans cette deuxième saison, Brian Yorkey explore l’après-Hannah. La série parle alors des conséquences de la mort de la jeune femme et des évènements de la première saison. Et évidemment, cette saison évoque en profondeur l’épreuve du deuil, à travers Clay qui peine toujours à se remettre de la disparition brutale de son amie dont il était amoureux, mais aussi à travers le personnage d’Olivia Baker, la mère d’Hannah. Celle-ci recherche la justice en engageant un procès contre le lycée Liberty pour avoir ignoré les appels à l’aide de sa fille avant son suicide. La saison réexplore de la même façon que la première le passé via des flashbacks soutenus par le présent dans lequel les personnages espèrent aussi que la justice sera faite. En particulier en ce qui concerne Bryce Walker, un joueur de l’équipe de football coupable de viols sur plusieurs filles, dont Hannah fait partie. Clay et sa bande sont bien décidés à faire tomber Bryce afin de l’arrêter une bonne fois pour toute. Comme nous le précisions en introduction de cette seconde partie, cette saison 2 évoque les conséquences de la mort d’Hannah sur cette bande de jeunes encore sous le choc et toujours bouleversés d’avoir appris qu’ils avaient tous plus ou moins à voir avec la décision de la jeune femme. Cette saison s’avère donc essentielle à certains égards, car elle traite de l’après, du deuil et de comment surmonter les douleurs du passé. Mais déjà, on sentait que la série commençait à partir dans plusieurs directions en même temps, n’étant plus aussi juste et précise que la première saison. Ce qui en faisait une saison en deçà de la première, mais jamais inutile. Elle arrivait en complément et s’attardait sur des thématiques plus profondes et plus matures. La preuve ultime est la place extrêmement importante qu’a Olivia Baker au sein de cette saison. Elle représente la douleur d’une mère qui vient de perdre injustement sa fille et qui découvre tous ses sombres secrets. On creuse encore plus les personnalités complexes des personnages, jouant toujours avec cette frontière très floue entre le bien et le mal. Le manichéisme n’a pas sa place dans la série, et elle continue de le montrer. La saison se termine alors brutalement, entre une agression sordide dans les toilettes qui va mener à une tentative de tuerie de masse au bal de fin d’année, et un deuil d’Hannah qui se fait difficilement chez Clay et la bande. Le cliffhanger de fin de saison rend très claire la volonté de Netflix et de Brian Yorkey de faire une troisième saison. Et celle-ci, comme la précédente, sera différente.


Acte 3 : La Limite du Concept


Toute la promotion de la troisième saison mettait en exergue l’élément déclencheur de cette partie : Bryce Walker a disparu. Que lui est-il arrivé ? Quelqu’un a-t-il pris la décision de faire justice lui-même, étant donné que le système judiciaire a échoué ? Par ces éléments, cette saison 3 prend la forme d’une série policière. Plus sombre, plus centrée sur l’enquête que sur les émotions des personnages, la série a tenté quelque chose. Quitte à perdre en partie ce qui en faisait le prix : sa justesse et sa profondeur. Ici, chacun essaie de cacher ses secrets et de percer ceux des autres. En soit, l’intrigue fonctionne, mais arrive un peu à contre-courant des deux précédentes saisons. Déjà, exit Hannah. Le deuil est fait, la série ne parle plus d’elle. Dans cette saison, Bryce, l’antagoniste, devient le centre de l’attention, jusqu’à le questionner moralement. La série explore par des flashbacks d’avant sa disparition sa volonté grandissante de rédemption. Il est au centre d’une prise de conscience quant au fait qu’il a gâché beaucoup de vies à cause de ses actes. Et même s’il ne cherche pas à ce que les autres le pardonne, il essaie – au moins en surface – de changer. Cette saison a fait grincer des dents par cette prise de point de vue. En se centrant sur un personnage violent et abusif, la série aurait très bien pu tomber du fil sur lequel elle marchait et ainsi exploser en vol. Et même si ce sujet est questionnable, cette saison a surtout la volonté de s’intéresser aux victimes de violences sexuelles, qui se baptisent ainsi les « Survivors ». A travers un puissant discours de Jessica qui s’affirme dans cette saison comme une combattante puissante qui lutte pour s’assurer qu’il n’y ait plus de personnes comme Bryce dans l’équipe de football, Tyler s’affirme comme un Survivor lui aussi. Car cette saison est aussi celle de Tyler. Lui qui a subit une terrible agression en fin de saison 2 s’est vu détruire psychologiquement par celle-ci, jusqu’à manifester le besoin vital de trouver un moyen d’évacuer la haine et la colère qu’il a emmagasiné en lui. Si les intrigues de ces personnages sont justes et rondement menées dans cette saison, il est compliqué de dire si c’est le cas de l’intrigue principale. Notre participation morale est demandée lorsque l’identité du coupable de la disparition de Bryce est révélée. En traitant autant de questions morales et de thématiques complexes, il s’avère que 13 Reasons Why a eu tendance avec cette saison à s’éparpiller et manque parfois le coche sur certains sujets primordiaux. Et cela laisse une marche de manœuvre très serrée pour la suite qui se devra absolument de répondre à ces questions morales et devra boucler toutes les intrigues. Et c’est alors qu’une annonce va remettre en perspective les attentes des spectateurs pour cette 4ème saison : ça sera la dernière.


APARTÉ : Questionner le Rapport à l’Art de Netflix

Avant de s’attaquer à cette dernière saison, précisons quelque chose. En parallèle de la sortie de cette troisième saison, une polémique a éclaté. A la suite de controverses, Netflix a décidé de remplacer certains épisodes de la série par des versions remontées, retirant certaines scènes jugées trop choquantes. Comportant notamment cette scène clé de l’épisode final de la première saison, qui a choqué et bouleversé le public en filmant frontalement l’acte d’Hannah dans sa baignoire. Même si ce n’est pas la seule scène qui a retourné les spectateurs en les poussant hors de leur zone de confort, il y a quelque chose de l’ordre de la censure dans cet acte de Netflix. Si la scène a été pensée, tournée, ajoutée au montage et diffusée au sein de l’épisode, c’est que c’était la volonté des têtes pensantes de la série de l’inclure. Et la décision de la retirer malgré les multiples avertissements de la violence crue ajoutés à chaque début et fin d’épisode reste d’autant plus incompréhensible qu’elle était dans le sens de la volonté de la série de montrer sans filtre tous les éléments susceptibles d’amener à réfléxion et à se questionner. Mais malgré tout, cette décision a au moins le léger mérite de prouver que la série a réussi à provoquer chez le public ce qu’elle voulait provoquer. Cela reste juste préoccupant. Si le public a la possibilité de faire plier Netflix en parvenant à faire supprimer certaines scènes clés, c’est particulièrement inquiétant pour le futur. En quoi un public a-t-il le droit d’outrepasser la volonté artistique primaire de créateurs ? La question se pose et se réfléchit.


Acte 4 : Finir en Grande Pompe



Quoi qu’il en soit, nous sommes début Juin 2020, et vient de sortir sur la plateforme la saison 4 de 13 Reasons Why, la saison finale qui voit ses personnages préparer leur départ du lycée et leurs futurs incertains. On retrouve donc la bande, à savoir Clay, Justin, Jessica, Tyler, Alex, Toni, Ali, Zach et Charlie, et vont devoir faire face à Winston, Estela et Diego, bien décidés à retrouver le responsable des disparitions mystérieuses de Bryce Walker et Monty De La Cruz. Et comme si cela ne suffisait pas, Clay se découvre des problèmes psychologiques qu’il tente de soigner face au Dr Ellman, incarné dans cette saison par Gary Sinise. Et à l’instar de ses saisons passées, cette saison 4 tente de nouvelles choses et évite ainsi soigneusement de marcher en terres connues. Déjà, première remarque, cette saison est plus courte. 10 épisodes plutôt que 13 précédemment. Et de la même façon que dans le passé, les thématiques brûlantes et primordiales défilent, en étant traités avec plus ou moins de justesse au fil de la saison. De la peur des attaques armées dans les lycées dans ce très puissant et très viscéral épisode 6 qui fait naître une paranoïa et une tension étouffante, à la thématique des abus de pouvoir policier (terriblement d’actualité, ce qui est d’autant plus frustrant que la série aborde le sujet sans le creuser assez profondément pour avoir un vrai propos dessus). La série piétine encore un peu et reste confuse dans certains éléments de sa narration, mais on se surprend à continuer de suivre. Pour les personnages, pour savoir ce qui les attend, pour se retrouver quelques fois face à des superbes moments terriblement justes qui apportent leur lot d’émotions pures. Notamment son épisode final d’une durée étonnante de 1h38. Et malgré cette très longue durée, l’épisode se montre ainsi très sobre, et par conséquent très juste pour signer la fin de la série. Elle se termine comme elle a commencé, dans le silence. C’est ainsi que se concluent les intrigues de nos personnages qui se réunissent une dernière fois pour se dire leurs adieu, et également pour nous dire adieu. Cette fin est évidente, si l’on met de côté les quelques incohérences de scénario et les thématiques parfois maladroitement exploitées, qui laisse quand même un léger arrière-goût d’inachevé.

Un BILAN : Que retenir de 13 Reasons Why ?

En vient alors le temps de la conclusion, du bilan. Et pour ce bilan, il y a une question à laquelle il convient de répondre : 13 Reasons Why, c’est quoi ? De qui est-ce l’histoire ? Celle d’Hannah ? Vraisemblablement pas, elle n’apparaît plus après la saison 2. Celle de Clay ? On pourrait le penser, mais son ambivalence morale dévoilée au fur et à mesure des épisodes nous fait nous questionner sur le sujet. En fait, il semblerait plus clair que ce ne soit pas la série d’un personnage, mais le portrait d’une génération. 13 Reasons Why explore l’adolescence sous plein d’angles différents pour en faire la fresque la plus complète et la plus précise possible. En 4 ans, elle a réussi à évoquer avec justesse toutes ces thématiques aussi sensibles que la fragilité psychologique, le deuil, le sexisme symptomatique d’une société patriarcale allégorisée par la structure scolaire, le suicide et les violences sexuelles. Tout en cherchant à questionner tous les points de vue, 13 Reasons Why s’affranchit du manichéisme et dissèque ses personnages et son propre rôle de série de prévention. Mais surtout, 13 Reasons Why provoque des émotions. Des ras-de-marées d’émotions. Son aspect profondément mélancolique calqué sur la personnalité de Clay permet des séquences terriblement marquantes et efficaces, notamment soutenues par des musiques pop et explosives ainsi qu’un casting impeccable. Dylan Minette campe un Clay solidement interprété, piégé au fur et à mesure de la série dans une spirale infernale dans laquelle il tombe lentement et qui menace fortement de lui faire perdre pied. Notons aussi la performance de Katherine Langford qui campe la désormais célèbre Hannah Baker (son « Salut, c’est Hannah. Hannah Baker… » signant le début de sa toute première cassette audio restera toujours en tête chez les spectateurs teintée de toute la mélancolie et de la tristesse véhiculée par la série) qui flotte au-dessus de la série en incarnant ce personnage à la dimension terriblement tragique, condamnée à mourir quoi qu’il arrive. Le casting d’ensemble est nourri de talents qui se révèlent tous au cours des saisons, comme Brandon Flynn (Justin Foley, un jeune toxicomane qui cherchera la rédemption à cause d’actes terribles qu’il a commis), Alisha Boe (Jessica Davis, une jeune femme victime d’un viol qui s’affirmera comme une fervente et charismatique défenseuse des droits des femmes et dénonciatrice du système patriarcal qui fait naître des comportements abusifs dans ses rangs), Christian Navarro (Tony Padilla, un jeune mexicain qui se bat pour rester sur le territoire américain avec sa famille), Miles Heizer (le complexe Alex Standall, fils du Shériff), Ross Butler (le sportif Zach Dempsey), Devin Druid (Tyler Down, un ado réservé qui sera victime de harcèlement scolaire), Justin Prentice (la « Brute » du lycée Bryce Walker), et tant d’autres. L’alchimie entre eux est évidente et permet des intéractions justes et percutantes.

Nous n’avons pas compté, mais il y a dans ce papier au moins 13 raisons de regarder cette série importante – ou au moins sa première saison – sous forme de cri libérateur poussé par une génération qui a besoin de parler. Au moins a-t-elle eu le mérite de faire parler. Depuis sa sortie, de nombreuses structures ont été mises en place pour aider les personnes en difficulté qui se reconnaîtraient d’une façon ou d’une autre dans la série, notamment le site 13reasonswhy.info. Des Hannah, des Clay, des Tyler, des Jessica, il y en a des tas à travers le monde. 13 Reasons Why fut importante car elle a eu comme volonté de libérer un dialogue. Dans ce cas très précis, la fiction sert le réel. Et c’est une des raisons principales pour laquelle les histoires sont aussi importantes dans le monde actuel. Ces histoires qui transposent le réel pour le dépasser jusqu’à le marquer de sa patte. C’est tout ça, 13 Reasons Why.

Crédits : Netflix

2 réponses »

  1. Très chouette article qui rend justice à la série souvent critiquée pour les saison 3 et 4 souvent jugées « de trop ». À mon sens, la série dans son ensemble à son importance même si chacun pour avoir un avis et un ressenti différent sur la forme.

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