Critiques Cinéma

WAVES (Critique)

5 STARS CHEF D'OEUVRE

waves affiche cliff and co

SYNOPSIS: Le parcours des membres d’une famille afro-américaine, menée par un patriarche protecteur, mais très exigeant, sur les eaux troubles du malheur et du deuil. Un chemin douloureux qui finira par les rassembler sur les rives de l’amour et du pardon, si tant est qu’ils parviennent à accepter de lâcher prise.

Si, pour porter un jugement sur la filmographie d’un cinéaste, on s’attache notamment à la cohérence thématique de ses films, au propos qui parcoure ainsi son oeuvre et lui confère sa singularité, il est indéniable que le début de carrière de Trey Edward Shults a semé de grandes promesses et révélé une sensibilité devenue extrêmement rare et, ô combien précieuse, dans le paysage cinématographique américain. Ses deux premiers films étaient empreints de son histoire personnelle, de ses traumas, du regard qu’il porte sur les rapports familiaux et offraient ainsi un condensé de sentiments parfois excessifs, contradictoires, de ceux qui peuvent unir mais aussi déchirer une famille. La famille est le lieu qui condense, plus que tout autre, tous les sentiments parfois complexes, contradictoires et violents qui parcourent nos vies et nous rendent parfois insaisissables y compris aux yeux de nos proches, de ceux qui sont sensés le mieux nous connaitre. Trey Edward Shults en a fait sa matière première en lien direct avec son histoire personnelle et tout son travail d’écriture comme de mise en scène en est imprégné. Krisha a été tourné dans sa maison d’enfance et met en scène plusieurs membres de sa famille dont sa tante qui est au centre du film. Son retour dans sa famille, espéré comme le point d’arrivée de son parcours pour se défaire de ses addictions, fissurera encore un peu plus le très fragile équilibre de cette femme confrontée à ses erreurs passés et l’impossibilité de les effacer quand on est trop souvent jugé par ses proches à travers le seul prisme de l’image qu’ils se sont fait de vous et qu’il leur est impossible, même avec les meilleures intentions, de comprendre qui vous êtes vraiment. It Comes At Night a été écrit après la mort de son père et traite à nouveau de notre impuissance face à la maladie ou aux traumas d’un membre de sa famille, de la nécessité de lâcher prise et d’accepter ce qui nous échappe.

waves image cliff and co

Waves est dans la parfaite continuité thématique et formelle de ses deux premiers films et pousse encore plus loin tous les curseurs en proposant un déferlement constant de vagues d’émotion différentes qui parcourent le récit, à mesure qu’il suive l’un ou l’autre des membres de cette famille en apparence parfaitement heureuse. Il est clair que si on ne se laisse pas porter par elles, on aura vite fait de boire la tasse. Pour peu, comme nous, que ces vagues ne vous submergent pas, Waves est une expérience cinématographique aussi étourdissante, puissante et inoubliable, que celle vécue, 20 ans plus tôt, avec Magnolia, qui avait tout autant divisé et valu à Paul Thomas Anderson d’être jugé par une partie de la critique comme un simple petit malin au style et à l’ego boursouflé. Il y a dans le cinéma de Shults quelque chose de miraculeux de par ce qu’il parvient à transmettre comme émotion, à saisir de la versatilité des liens familiaux qui peuvent tout aussi bien vous protéger que vous détruire. Il y aussi, indiscutablement, quelque chose de fragile pour peu qu’on ne parvienne pas à capter la fréquence très particulière sur laquelle il émet et qu’on veuille se tenir à l’écart des matières hautement inflammables avec lesquelles il compose dans ses films. Shults embrasse les codes de son époque, de ses personnages et son film peut donner un sentiment de trop plein: trop  de musique, trop de filtres de couleurs, trop d’effets. Loin d’être la béquille d’un metteur en scène qui n’aurait pas grand chose à raconter et essayerait de draguer son audience, ces partis pris de mise en scène ne dévient jamais de leur objectif: nous faire ressentir viscéralement ce qui anime les membres de cette famille et ce qu’ils vont ressentir quand s’effondre ce qui les maintenait jusqu’alors soudés.

waves image 2 cliff and co

Ce qui pourra paraître par instant, si l’on se lasse de ces incessantes vagues d’émotion, comme un trop plein d’effets, une récitation de grammaire cinématographique, comme on en fit le reproche  à Darren Aronofsky et Paul Thomas Anderson, nous semble en effet toujours justifié, connecté avec ce que vivent alors les personnages. Waves est protéiforme, sans cesse en mouvement, fébrile parfois, intense puis apaisé, léger puis chargé de toute la gravité et la douleur des membres de cette famille, que l’on apprend d’abord à connaître par Tyler (Kelvin Harrison Jr), personnage solaire qui pense-t-on a tout pour lui jusqu’à ce que l’on mesure à quel point son équilibre était extrêmement fragile. Les pulsations du film sont celles de ses personnages et l’on passe de scènes qui s’enchaînent sans le moindre temps mort par un jeu de montage dans un même mouvement de la caméra, à des scènes beaucoup plus dialoguées, posées durant lesquelles nous nous retrouvons suspendus au moindre mot ou regard échangé. Devant la radicalité et la sincérité des partis pris de Shults, nous reviennent en mémoire ces mots de John Cassavetes: « Mes émotions ne sont pas à vendre. Mes pensées ne peuvent être achetées. Elles m’appartiennent. Je ne veux pas qu’un film me vende quelque chose. Je ne veux pas que l’on me dise ce que je dois ressentir ». Il y a ce même désir de mettre à l’écran les émotions les plus intimes de ses personnages avec tout ce qu’elles peuvent avoir d’excessives.

waves image 3 cliff and co

A la fois par la qualité de son écriture et la sensibilité de sa mise en scène Shults parvient à déplacer le centre de gravité émotionnel de son film sans nous perdre en chemin, sans nous frustrer de laisser pendant un temps un personnage auquel on s’était attaché pour se connecter à un autre qui évoluait jusqu’alors au second voire au troisième plan. C’est bien de cela dont il s’agit et qui vient confirmer ce qui nous avait le plus marqué dans ses deux premiers films: une incroyable capacité à capter ce qui traverse ses personnages et nous le faire viscéralement ressentir par sa mise en scène. Il peut s’agir du choix d’un cadre, d’un subtil mouvement de caméra, du travail sur le son qui isole le spectateur avec le personnage et le fait basculer avec lui, le laisse suspendu à ses gestes et son regard. C’est ce qui permet au film de ne pas nous perdre lorsqu’il part sur d’autres chemins, qu’il se charge de tendresse et d’une certaine naïveté après avoir embrassé le drame le plus lourd, avoir exploré les aspects les plus sombres et complexes de l’âme humaine. Entre d’autres mains, ce genre de changement de tonalité et de point de vue aurait assurément ressemblé à un assemblage hétéroclite d’intentions compilées de force dans la durée d’un long métrage alors que le format d’une série télévisée aurait été bien plus adapté. Il est en effet beaucoup plus habituel de voir une série se poser le temps d’un épisode sur un personnage jusque là secondaire , opérer un changement de personnage principal en cours de saison ou embarquer une telle gamme de sentiments. L’exercice du film polyphonique est autrement plus périlleux, le jeu sur toute la gamme des sentiments débouche rarement sur une symphonie. Se pencher sur le nom de  quelques un de ceux qui s’y sont essayés avec succès (Wong Kar Waï dans Chungking Express, Paul Thomas Anderson dans Magnolia, Lars Von Trier dans Melancholia…) permet de prendre la mesure de l’immense talent de Trey Edward Shults. Mais c’est surtout en écoutant son cœur à la sortie de la séance, en réalisant que le film nous colle encore à la peau plusieurs jours plus tard et continue de grandir en nous que l’on peut l’affirmer : Waves est une expérience de cinéma inoubliable.

waves affiche cliff and co

Titre original: WAVES

Réalisé par: Trey Edward Shultsessica Palud

Casting: Kelvin Harrison Jr, Taylor Russell McKenzie,

Sterling K.Brown, Alexa Demie …

Genre: Drame

Sortie le: 29 janvier 2020

Distribué par : Universal Pictures International France

5 STARS CHEF D'OEUVRE

CHEF-D’OEUVRE

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s