Critique Blu-Ray

LA VALSE DE L’EMPEREUR (Critique)

SYNOPSIS: Au tout début du XXème siècle, Virgil Smith, voyageur de commerce, parcourt les routes d’Autriche en compagnie de son chien Buttons. Il espère y vendre des phonographes, et aimerait compter l’Empereur François-Joseph parmi ses clients. Le hasard met sur son chemin la comtesse Johanna von Stulzenberg, dont le très aristocratique caniche mord le chien de Smith. Celui-ci exige des excuses, qui lui sont refusées…

Une comédie musicale-opérette dans la filmographie du grand Billy Wilder ? Le réalisateur touche à tout de génie a tenté l’expérience ici et malheureusement c’est l’un de ses films les moins connus et qu’il n’aimait pas. En effet, le tournage fut compliqué dû aux dépassements budgétaire (avec entre autres des modifications de décors naturels, comme la création d’un îlot artificiel au milieu d’un lac) et temporel (1 mois), au déplacement de l’équipe au Canada pour bénéficier de paysages montagneux ressemblant à ceux de l’Autriche, sans compter les caprices de l’acteur principal Bing Crosby : la superstar qui avait alors enchaîné plusieurs succès pour le studio Paramount faisait réécrire les dialogues du cinéaste et de Charles Brackett (scénariste et producteur, collaborateur régulier de Wilder) par ses scénaristes personnels et interprétait son personnage comme dans ses précédents films. Le chien Buttons était également difficile à diriger pour les dresseurs. Ajoutons à cela le remplacement de l’acteur pour jouer François-Joseph par Richard Haydn (qui avait 3 heures de maquillage par jour) et donc le fait de retourner les scènes où l’empereur apparaît. De plus, Joan Fontaine puis Billy Wilder tombèrent malades à différents moments, par conséquent le tournage fut retardé à chaque fois. Enfin, la censure demanda à changer de nombreux dialogues en pré-production, notamment par rapport à l’analogie entre les chiens et les rapports humains ; et la fin du long-métrage fut écrite moins de 3 semaines seulement avant la fin du tournage. C’est également le premier film du cinéaste tourné en couleurs : il ne le voulait pas mais fut contraint par le studio Paramount d’utiliser le Technicolor (dont il essaya de limiter l’éclat en post-production). Tourné en 1946 mais sorti seulement deux ans plus tard, La Valse de l’empereur fut un succès contre toute attente et put rentrer dans ses frais. Cependant, il fut désavoué par Wilder car il le jugeait trop sucré. Après avoir eu connaissance de cette odyssée, que vaut le film en lui-même ?

Le titre est celui d’un morceau de musique classique de Johan Strauss fils et nous donne un indice sur le genre qui sera mis en scène : on est ici dans la comédie musicale, avec plusieurs scènes musicales et chantées (environ 5), et plus précisément dans l’opérette, avec des chansons préexistantes. L’invention du gramophone, objet musical, a également son importance, tout comme le Yodel, chant tyrolien. Justement, Wilder est né dans une ville de l’empire austro-hongrois (qui est aujourd’hui une ville en Pologne) et voulait mettre en scène l’atmosphère de son enfance. On se retrouve donc dans un empire austro-hongrois de 1901 fantasmé et idéalisé où tout le monde chante, danse et joue du violon. Le film joue ainsi sur les clichés et le folklore tyrolien : le Yodel, la valse, les costumes traditionnels du Tyrol… Dans un folklore plus germanophone, Freud est même mentionné ! Le tournage au Canada (au Jasper National Park) pour les décors naturels sensés représentés les Alpes nous dépeint une Autriche de carte postale. Etait-ce un kitsch voulu ou parodique ? Difficile de le dire tellement on connaît Wilder plus mordant.

Dans ce cadre traditionnel intervient un personnage en décalage : un commercial américain vient en Europe pour vendre le gramophone, et c’est la rencontre entre le nouveau et le vieux continents, avec leurs mœurs et leurs traditions. Notons que ce ne sera pas l’unique fois qu’un businessman américain viendra en Europe dans le cinéma de Wilder (voir le fabuleux Un deux trois) et qu’il y aura un conflit entre le travail et l’amour pour le personnage principal masculin (La Garçonnière). Bing Crosby incarne le protagoniste : ce crooner et acteur superstar aux Etats-Unis, mais peu connu chez nous, est parfait en homme qui ne se laisse pas faire par les traditions aristocratiques. Sa partenaire est aussi irréprochable. Joan Fontaine sortait de Rebecca (1940) et Soupçons (1944) réalisés par Alfred Hitchcock, avait joué le rôle-titre de Jane Eyre (1944) et s’apprêtait à tourner dans Lettre d’une inconnue (1948) de Max Ophüls. Aidée par les magnifiques robes créées par l’immense costumière Edith Head, elle joue ici une héroïne moins romanesque mais toute aussi élégante : une comtesse rigide et acerbe qui devient une amoureuse blessée. Cependant, comme il n’y a pas eu de répétitions pour les comédiens, on assiste à un certain manque d’alchimie entre les deux acteurs dû à leurs jeux différents, à l’exception de quelques scènes dont celle magique de sérénade romantique sur la chanson I Kiss your hand, Madame sur un îlot au milieu d’un lac.

Comme dans toute comédie sentimentale qui se respecte, les deux personnages principaux se détestent au début puis finissent par tomber amoureux l’un de l’autre, mais ce qui fait tout le sel pour le spectateur est bien le cheminement des personnages et de leurs sentiments. Ici, il y a une analogie entre les chiens et leurs maîtres : en effet les chiens de races différentes tombent amoureux l’un de l’autre tout comme leurs maîtres qui sont de classes et de pays différents. La Valse de l’empereur est bien un film de Noël (les chiens sont très mignons et bien dirigés), un conte de fées (l’aristocrate et le roturier peuvent-ils s’aimer ?), mais peut-être surtout un film d’après-guerre, avec la volonté de remonter le moral du public après les horreurs de la seconde Guerre Mondiale et sans doute une certaine nostalgie de la part du cinéaste de recréer un temps où tout allait mieux. Wilder a en effet réalisé Death Mills en 1945, un court-métrage documentaire sur la découverte des camps de concentration par les Alliés qui l’a particulièrement bouleversé. Ce qui nous intéresse en revanche dans ce film mineur est sa structure, construite en flashbacks. En effet, le personnage de Virgil Smith (Bing Crosby) fait intrusion au début pour retrouver la comtesse Johanna (Joan Fontaine) durant un bal – cadre où il est un intrus, oubliant même d’enlever son cache-oreilles – et ils se disputent. Le côté mélodramatique de cette première scène contrebalance avec les flashbacks et la mise en place du récit raconté et commenté par quatre personnages âgés qui assistent au bal sans danser, assis dans des fauteuils à un balcon : une duchesse, un comte et le curé de la ville racontent ce qu’il s’est passé à une autre noble. Assis comme à un spectacle, ces personnages extérieurs au récit racontent, commentent et donnent leurs avis sur les actions de chacun des protagonistes de l’histoire, certains défendant le personnage américain, d’autre le condamnant. Leur point de vue est par conséquent biaisé et participe peut-être volontairement à l’image d’Epinal de ce long-métrage.

Par ailleurs, il est impossible de ne pas penser au cinéma d’Ernst Lubitsch, pour lequel Wilder et Brackett travaillèrent d’ailleurs en tant que scénaristes sur La Huitième femme de Barbe Bleue (1938) et Ninotchka (1939) : on pense surtout au magnifique film La Veuve Joyeuse (The Merry Widow, 1934) avec Maurice Chevalier et Jeanette MacDonald. En effet, il s’agit également d’une opérette se déroulant dans le milieu de l’aristocratie européenne, avec des décors somptueux (voir la séquence finale) et au sujet d’une jeune et riche veuve (qui rappelle un peu le personnage de Joan Fontaine ici). Les points communs sont donc nombreux. Cependant, Billy Wilder déclarera plus tard que le genre de la comédie musicale ne lui correspondait pas, malgré l’envie d’en faire une, et désavoua le long-métrage. Pour se remettre, il enchaînera avec une comédie en noir et blanc qui se passe aussi en Europe (toujours accompagné de son scénariste Charles Brackett) : La Scandaleuse de Berlin (A Foreign Affair, également sorti en 1948), se déroulant au sortir de la seconde Guerre Mondiale. Le réalisateur a toujours besoin de parler de l’Allemagne et de l’Autriche, mais cette fois-ci il le fait de façon plus noire et caustique, dans les ruines de la capitale.

La Valse de l’empereur est par conséquent un film très (trop ?) sucré tout en restant divertissant, plutôt léger mais pas toujours très fin (l’aspect folklorique, l’analogie avec les chiens), charmant bien qu’un peu vain car prévisible. Il demeure néanmoins un film de Noël idéal pour petit.e.s et grand.e.s qu’on recommande volontiers. Le vitriol (et donc l’humour) se trouvent dans les dialogues (ceux de Wilder et Brackett sont toujours très bien) même s’ils restent assez politiquement corrects. On imagine la pépite que ça aurait pu être s’il n’y avait pas eu tous ces soucis avant et pendant le tournage. Le long-métrage n’est donc pas nécessaire dans l’incroyable filmographie du maître Wilder, mais pas désagréable non plus grâce aux musiques, aux comédiens et à quelques jolies idées notamment celle du gramophone ou de la narration par des personnages très secondaires. Wilder remettra le couvert quelques années plus tard en tournant un autre conte de fées sur les classes sociales (en noir et blanc et sans chansons !), situé entre l’Europe et les Etats-Unis cette fois, et avec une grande réussite : Sabrina (1954), avec le trio Audrey Hepburn, Humphrey Bogart et William Holden.

Titre Original: THE EMPEROR WALTZ

Réalisé par: Billy Wilder

Casting : Bing Crosby, Joan Fontaine, Richard Haydn…

Genre: Romance, Musical

Sortie le: 24 décembre 1949

Sortie en DVD et Blu-ray le 19 novembre 2019 

Distribué par: Rimini Editions

BIEN

 

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