Critiques

WATCHMEN (Critique Saison 1 Épisodes 1×01- 1×06) Une expérience sensorielle et quasi-spirituelle…

SYNOPSIS: Dans une Amérique alternative, les super-héros sont considérés comme des hors-la-loi à cause de leurs méthodes violentes. Malgré cela, un groupe de justiciers décide de se réunir afin d’entamer une révolution, tandis que d’autres tentent de les en empêcher avant qu’il ne soit trop tard. Mais une question les dépasse tous : qui surveille les Watchmen ? 

En 1985, New-York se retrouvait dévastée par l’apparition d’un poulpe géant venu des étoiles. Des millions de morts plus tard, le monde, au précipice d’une troisième guerre mondiale, renouait ses liens, les États-Unis faisant la paix avec la Russie. Sous l’écriture de son auteur Alan Moore, Watchmen nous racontait, sur les ruines de la désolation, comment un poulpe avait crée « Un Monde où l’on Saurait Aimer ». Roman graphique le plus vénéré et lu au monde, Watchmen a créé un séisme dans l’univers des comics. Paru en 12 numéros, pas un de plus, entre 1986 et 1987 chez DC Comics, l’œuvre d’Alan Moore racontait notre monde s’il avait accepté que les Dieux, les vigilantes et les héros de comic-books existaient réellement. Une uchronie où Nixon était devenu trois fois président des États-Unis, et où le même pays avait en fait remporté la guerre du Viêtnam, bien aidés par le surhomme Docteur Manhattan. Cette fin poulpesque avait été zappée par Zack Snyder au moment de son adaptation pour Warner en 2009. Exit donc les tentacules et l’œil perçant, c’est finalement la technologie du Docteur Manhattan qui extermine New-York. Un complot toujours mené, cela dit, par l’ancien héros Ozymandias dans une tentative folle de réconcilier le monde au bord de l’Apocalypse. Une fin dont le sens change beaucoup de choses par rapport au comics, et qui avait déçu un grand nombre de lecteurs, frustrés de la lecture politique de Snyder, pour le moins différente de celle de Moore. En 2012, pour conserver les droits de ses personnages et surfer sur le petit succès du film, la maison d’édition DC Comics décide de raconter les débuts de chaque héros et publie donc Before Watchmen, première tentative controversée et reniée par les créateurs de l’œuvre originale. Des numéros accueillis fraîchement par le public et certains libraires qui n’avaient même pas voulu les vendre, malgré des runs solides pour les Minutemen ou même les deux Spectre Soyeux.

Dans la même période, une série Watchmen commence à être dans les cartons. En 2015, on murmure même que Snyder avait voulu revenir dans l’univers et collaborer avec HBO pour contrôler le tout. Mais le nom qui circulait le plus était celui de Damon Lindelof. Immense fan du comics, créateur controversé de  Lost  et scénariste du script de Prometheus, l’homme dit avoir refusé à plusieurs reprises de faire une série, bien même avant la sortie du film de 2009. Pendant ce laps de temps, rien n’avance. Lindelof part faire pour HBO en 2014 The Leftovers, sublime adaptation du roman de Tom Perrotta et anti-Lost par excellence, qui gagnera vite l’estime de la critique malgré un succès public confidentiel. Dès la fin de The Leftovers à l’été 2017, Lindelof et HBO annoncent alors la grande nouvelle : oui, Watchmen reviendra à la télévision, en format sériel. Mais non, il ne s’agira pas d’une nouvelle adaptation du comics original comme cela a pu être pensé et même envisagé.

Watchmen en 2019 raconte comment le monde ne va, malheureusement, pas vraiment mieux 30 ans après l’Apocalypse. Loin de New-York, Lindelof décide de placer son action à Tulsa, ville d’Oklahoma frappée en 1921 par des émeutes racistes d’une violence effroyable où des centaines de noirs ont perdu la vie.
En plaçant l’action dans cette ville, Lindelof fait un choix éminemment politique, souligné par le choix de Regina King pour être le lead de la série. Sans entrer dans les détails et les spoilers, disons simplement que le rôle de la police est des plus ambigus. Ils sont désormais masqués pour protéger leur identité, et leurs armes ne peuvent être activées qu’à distance pour éviter toute bavure. Mais en face de la police, il y a une menace bien réelle et tout aussi masquée : celle de la 7ème cavalerie. Référence pointue à ce que disait Ozymandias dans une interview parallèle au comics, la 7ème Cavalerie porte les couleurs du masque de Rorsasch, affirme un discours ultra-raciste et d’extrême droite. Un néo-Ku Klux Klan dont l’Amérique porte encore les stigmates bien profondes, qui ne se sont pas encore refermées.

Avec un tel postulat, forcément, les échelles de lecture sont multiples. Loin de rendre, comme certains l’ont écrit, la police sympathique, Watchmen re-questionne notre rapport à la police, au racisme, et à la manière dont la société américaine n’arrive pas à prendre ses responsabilités vis-à-vis de ses crimes. Choisissant d’aborder cette uchronie avec cette fois un gouvernement de gauche mené par l’activiste et écologiste de toujours Robert Redford, Watchmen montre qu’en fin de compte, le chaos régnera toujours, et que Dieu n’est plus là pour nous écouter. On se gardera d’ailleurs bien de vous dire si un Dieu bleu rend visite aux personnages dans les 6 premiers épisodes que l’on a eu la chance de visionner. Mais il est évident que le Docteur Manhattan se veut être le Dieu et la présence invisible – à moins qu’elle n’existe plus ? – que l’on retrouvait déjà dans The Leftovers et à qui les personnages tentaient vainement de rendre des comptes. Cette sensibilité toute particulière se retrouve encore ici. Après tout, comme dans Watchmen, The Leftovers aussi abordait la difficulté de survivre dans un monde post-apocalyptique après un événement surnaturel, en plaçant l’action dans une zone rurale, loin de la grande ville. Le traumatisme est encore palpable chez certains, qui culmine dans un épisode 5 qui fera le bonheur des fans de Leftovers dans son approche très Nora Durstienne de l’un des personnages principaux de la série. Inspiration également dans la mise en scène qui refuse le spectaculaire qu’avait choisi Snyder, au profit d’une épure qui sert le récit et ses personnages, et n’esthétise rien, comme le faisait Moore en ne rendant pas la violence stylée, mais brutale et cruelle. Comme elle devrait l’être.

Mais Watchmen est loin de virer dans le slice of life de Leftovers. Se déroulant sur ce qu’on devine être une poignée de jours, la série n’en oublie pas des scènes d’action décoiffantes, et possède un sens de l’urgence comme le comics original. Truffée de références et d’easter-eggs incroyablement pointus qui feront le plaisir des fans, la série se perd cependant dans ses premiers épisodes à accumuler les clins d’œil parfois gratuits et envahissants . Oui, Lindelof est un fan absolu, et cela se voit, mais cela finit par considérablement ralentir l’intrigue qu’on sent volontairement étirée pour durer sur les 9 épisodes que comporte cette première saison (et qui se suffit à elle-même, dixit le maestro). En cela, cependant, la série se révèle être un bien meilleur testament que le film de Snyder. En réhabilitant la fin originelle du comics, et en ré-incorporant la figure tentaculaire du poulpe de base, Lindelof rappelle qu’Ozymandias n’a jamais voulu prétendre vouloir dépasser Dieu en utilisant ses pouvoirs comme dans le film, mais qu’il aspirait simplement à une paix mondiale. C’est un rappel crucial que Lindelof délivre une suite non pas au film, mais au comics. Un rappel prompt à perdre les plus néophytes, qui se seront peut-être arrêtés simplement au film de Snyder et seront donc perdus devant la série. Elle en devient de fait assez excluante, et se destine aux fans invétérés en priorité.

Pour autant, le rendu esthétique et musical (score diablement efficace signé Trent Reznor et Atticus Ross) ainsi que ses thématiques traitées frontalement font de ce Watchmen un objet détonnant dans un paysage super-héroïque de plus en plus prompt à remettre les agissements de ses héros en question. On rapprocherait davantage la série de Legion, pour son expérience sensorielle et quasi-spirituelle qui laisse toute latitude au spectateur pour se faire son idée sur les questions posées, plutôt que d’un The Boys qui sur les mêmes questions d’éthique propres aux super-héros, versait davantage dans la parodie (même si la série de Lindelof se permet un sens de l’humour assez jubilatoire par moments). C’est donc une drôle d’expérience télévisuelle à laquelle nous convie Damon Lindelof avec Watchmen. Portée par un casting impeccable, une imagerie saississante et des idées promptes à lancer des discussions nourries et controversées, ce n’est peut-être finalement pas la suite du comics d’Alan Moore qu’on voulait voir, mais c’est celle dont on avait besoin en 2019.

Crédits: OCS / HBO

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