ENTRETIENS

TABLE RONDE AVEC FABRICE LUCHINI ANAÏS DEMOUSTIER & NICOLAS PARISER : « Entre Alice et le maire il y a une connivence intellectuelle » (Entretien)

Interviewer Fabrice Luchini est un exercice périlleux. Connu pour ses indénombrables saillies verbales, ses pirouettes en tout genre et son sens prononcé de la citation culturelle pointue, le comédien français n’a pas failli à sa réputation d’histrion au cours d’une table ronde à laquelle nous avons eu la chance de participer. Localisée au salon presse du prestigieux Cinéma Comoedia à Lyon, à l’occasion de la sortie en salles de Alice et le maire, deuxième film du cinéaste Nicolas Pariser dans lequel Luchini campe le premier rôle masculin – celui d’un maire fatigué et en manque d’inspiration – aux côtés de la divine Anaïs Demoustier – qui joue Alice, une jeune philosophe recrutée en personne par le politicien pour apporter du sang neuf à ses discours et le stimuler intellectuellement – la table-ronde s’est effectuée en présence du trublion, de sa partenaire et du réalisateur. Revue de détails.

alice et le maire affiche cliff and co

Vous évoquez à travers votre film la difficulté actuelle des personnalités politiques à « penser », à formuler des idées connectées au peuple et à la vie ordinaire. Était-ce du coup un geste politique que de mettre beaucoup d’humanité au cœur d’Alice et le maire ?

Nicolas Pariser (NP) : Vous savez, il ne faut pas voir des gestes politiques partout. Il y a certes un aspect politique dans les dialogues de mon film, mais j’ai surtout voulu filmer des gens « humains » pour des questions de cinéma. Je préfère filmer des humains que des gens froids. Je préfère être bienveillant que distant. Je préfère être compréhensif que critique, ça m’intéresse plus de défendre des personnages que de les accuser.

Pourquoi avoir choisi la ville de Lyon (Fabrice Luchini joue le maire de Lyon dans le film, ndlr) ? Est-ce que vous avez bénéficié d’un soutien financier de la région Rhône-Alpes ?

NP : J’ai voulu tourner à Lyon parce que je voulais avant tout tourner dans une grande ville française, mais je ne voulais pas Paris. Je ne voulais pas tourner dans la capitale car là-bas, le maire de la ville n’est pas le roi de son royaume ; il s’agit du Président de la République. Je voulais toutefois une grande ville française pour la filmer comme un petit royaume avec un petit Versailles et Louis XIV. Lyon étant la deuxième ville française, cela m’intéressait bien. Et ce choix aussi parce que je trouvais que Fabrice aurait été moins crédible en maire de Marseille ou d’une autre ville « avec accent ».

Fabrice Luchini (FB) : Et contrairement à ce que certains peuvent penser, Nicolas a d’abord choisi une ville, puis ensuite demander un financement. Il n’a pas choisi une ville en pensant qu’il pourrait bénéficier d’argent de la part de la commune.

NP : Voilà.

Comment avez-vous procédé pour le casting ? Est-ce que Fabrice Luchini était un choix évident ?

NP : J’ai fonctionné dans le sens inverse. Je voulais faire un film avec Fabrice Luchini, je me suis demandé dans quel film j’aimerai le voir, et j’ai ensuite écrit Alice et le maire pour lui. Le casting découle généralement du scénario et du sujet. Dans mon cas, l’acteur venait avant la confection de l’histoire.

alice et le maire 1 cliff and co

Fabrice, est-ce que tourner ce film vous a donné envie de vous présenter à la mairie de Lyon ?

FL : C’est la dernière chose que j’aurai envie de faire. Je n’ai jamais compris pourquoi les politiques avaient une névrose à vouloir s’occuper des problèmes des autres. Je vais vous dire, il y a une phrase de Sacha Guitry que j’aime énormément dans son film Faisons un rêve. Il y a une femme qui lui demande : « Mais vous faites quoi comme métier ? », il répond : « je suis avocat », elle lui rétorque, stupéfaite : Mais vous êtes avocat ? On ne vous voit jamais au barreau », il lui répond cette phrase étonnante : « non, je n’arrive pas à m’intéresser aux problèmes des autres. Par contre, vous vous m’intéressez beaucoup ». Je trouve ce dialogue extraordinaire. Pourquoi est-ce que les hommes politiques sont presque des saints laïques ? Une fois qu’on a dépassés « pourris », « salauds », « qui aiment le pognon », qu’est-ce qu’il y a à dire sur les politiques ? On peut se dire « névrose », ça c’est plus intéressant déjà. Qu’est-ce qui fait que dans une structure psychique un mec a envie de s’occuper du problème infini de la déception de l’existence ? Vous voyez, à Paris, en ce moment, on est dans une ville …. (il réfléchit) … non, désolé, pour revenir à votre question, je n’ai pas du tout envie de me mêler de ça. l y a une névrose double en plus avec les politiques. Ils sont à la fois aimés et détestés, c’est très étrange. Ils sont dans du réel. Qu’est-ce qui les motive ? Alice et le maire est intéressant à ce niveau-là, permettant d’offrir quelques réponses.

Il y a ce mot « modestie » qui est présent en permanence dans le film, qui impacte beaucoup le scénario et l’histoire. Il y a des moments où on se demande pourquoi certains hommes de pouvoir s’accrochent autant et à tout prix à la politique et ne parviennent pas à décrocher. Qu’est-ce qui fait que vous, Fabrice, vous « lâchez » à la fin du film ?

FL : Tous les politiques proches de la retraite ne veulent pas décrocher parce qu’ils savent au fond qu’il n’y aura plus de portable (tous les journalistes présents se regardent alors d’un air incompris ndlr). Monsieur Gérard Collomb, par exemple, doit sentir qu’il y aura beaucoup moins d’appels sur son portable s’il part à la retraite. Aujourd’hui, il doit être vraiment submergé, mais demain, s’il lâche, il ne le sera plus, il y aura un vide. La condition humaine est très bizarre là-dessus. Je vais vous dire, j’ai rencontré un homme politique français de droite cet été, qui est aussi professeur agrégé de philosophie. François-Xavier Bellamy. Il m’a impressionné par sa culture, sa connaissance de Pascal et de Pierre Bourdieu. Bourdieu, c’est un sociologue passionnant. La bourgeoisie qui va au théâtre par exemple. Est-ce qu’ils y vont pour se retrouver entre eux ? Ou est-ce qu’ils y vont parce qu’ils partagent un même amour culturel ?

 … On peut d’ailleurs lire Alice et le maire comme un manifeste sur le pouvoir fédérateur de la culture…

FL : Très fort. Intervention qui est ce qu’elle est. Mais pour revenir à la question précédente, ce qui m’a plu en jouant le maire, c’est que j’ai touché de près l’incroyable paradoxe de mon métier. À 67 ans, il était temps que je le vois. Je dis des mots dans le film auxquels je ne crois pas une seule seconde, et pourtant, je les crois profondément quand je les dis au service de Nicolas Pariser. Cet homme, ce maire, il me touche. Tout ce qu’il raconte est fascinant. De s’occuper de ce dont il s’occupe. Le rôle que tient Anaïs Demoustier, celui de la jeune philosophe qui vient apporter des idées neuves à ce maire usé et fatigué, je le comprends déjà beaucoup mieux.

Le film sort quelques mois à peine avant les élections municipales, était-ce un choix délibéré ?

NP : On ne peut jamais contrôler à ce point-là la date de sortie d’un film quand on est réalisateur donc non, ce n’était pas un choix voulu, il n’y avait aucune volonté de ma part de coller au calendrier politique. En tout cas de mon côté. Vous savez, on est presque toujours à 6 mois d’une élection hein, donc il n’y a pas de conscience politique là-dedans. Le film aurait tout à fait pu sortir à un autre moment, ça aurait été pareil.

FL : Les distributeurs et les producteurs sont très hystériques sur ça vous savez. Le cinéma, c’est un art d’argent. André Bazin disait : « Le cinéma, c’est l’art le plus impur ». C’est un art extrêmement lié à l’industrie. Un film comme Alice et le maire a été fait dans des conditions très modestes, mais les investisseurs parlent un autre langage, celui de l’argent. C’est eux qui s’interrogent sur la meilleure date possible de sortie d’un film pour récolter un max d’argent. Il y a toujours une bonne et une mauvaise raison pour sortir un film à telle date ou à telle date. Dans notre cas, le distributeur a décidé de le sortir maintenant, et là, il y a vous, qui attribuez à Pariser des intentions politiques avec ça.

Charles Peguy a dit : « la politique se moque de la mystique, mais c’est encore la mystique qui nourrit la politique même. » Est-ce que vous êtes d’accord avec cette citation par rapport au film ?

FL : Oui. Tout ce qu’a dit Charles Peguy me bouleverse. Son héroïsme et sa mort en 1914, ça me bouleverse. C’était un socialiste extraordinaire. C’était un homme qui est né du miracle de la laïcité. Il était normalement fait pour devenir un petit artisan, et un prof a fait de lui le grand homme de culture qu’il est devenu, en l’orientant vers l’école normale supérieure. Peguy est l’incarnation de ce que j’appellerai l’ascenseur social. Un fils de rempailleuse de chaises devient un des intellectuels les plus brillants, c’est fascinant. C’est beau cette idée de mystique, mais là, c’est plus à Nicolas Pariser de répondre.

NP : Je n’ai rien ajouté, c’est très beau et très vrai cette citation.

FL : Du coup, comment vous expliquez que mon personnage ne se présente finalement pas à la présidentielle. Comment vous comprenez qu’il lâche l’affaire au dernier moment ?

… Je pense qu’il est encore un peu perdu. Anaïs Demoustier campe un personnage qui vient lui apporter de l’aide au départ. Elle finit par trouver à ses côtés des réponses à ses propres questions. C’est d’ailleurs ce qu’on comprend lorsqu’elle lui dit que ça lui a fait du bien de lui parler …

FL : Oui, ça c’est dément. C’est la meilleure réplique du film.

… Et donc, à la fin, même s’ils ont trouvé quelques réponses aux questions qui les tourmentent, ils n’ont pas encore atteint un point B en étant tous les deux partis d’un point A.

Et selon vous, pourquoi Paul Théraneau (le nom du maire qu’il interprète dans le film, ndlr) lâche l’affaire ?

FL : En tant qu’acteur, mon métier n’est pas de comprendre intellectuellement les personnages que j’essaie de servir.

Mais justement, on dirait que ce maire cherche du sens à sa vie tout le long, et on a le sentiment à la fin qu’il a trouvé du sens à son existence, à ses actions. Ce qui rend son comportement un peu paradoxal.

NP : C’est comme vous voulez en fait. Lorsque j’écris le film, je rédige des notes d’intention pour convaincre les investisseurs et les comédiens d’y aller. Mais une fois que le film est fait, il appartient au public. C’est à vous de l’intellectualiser, de trouver un sens au film et d’essayer de comprendre les actions de chaque individu dans le film. J’ai bien sûr une réponse à votre question, mais à partir du moment où le film existe, ça devient MA réponse et seulement ma réponse. C’est à vous de décider ce qu’il en est réellement. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il y a des réalisateurs qui ont tort sur la signification de leur film ou de telle action d’un personnage.

FL : C’est ce qu’a dit Isabelle Huppert. Elle dit souvent des choses intelligentes. Sur ce point là, elle a dit : « on tourne un film, le metteur en scène en filme un autre, et le public en reçoit un troisième ».

NP : En tout cas, vous ne pouvez pas me demander la signification du comportement du maire à la fin, car je ne sais pas si j’ai raison ou tort là-dessus.

FL s’adressant à NP : Tu as envie que la lecture de chacun soit libre en fait

NP : C’est exactement ça ! Après, toutes les lectures ne se valent pas, les meilleures lectures sont celles qui sont les plus articulées, les plus pertinentes, les plus travaillées.

FL : Mais par exemple, une dame te dirait : « j’ai vu en Paul Théraneau un homme lâche et médiocre », tu lui dirais quoi ?

NP : Je ne serai pas d’accord avec ça mais je lui répondrai : « pourquoi pas ! »

Anaïs Demoustier vient s’asseoir sur le canapé à côté de Fabrice Luchini, s’excusant poliment de son retard.

alice et le maire 2 cliff and co

Anaïs, qu’est-ce qu’Alice a de différent par rapport aux précédents personnages que vous avez joué dans votre carrière ? Qu’est-ce qui vous a stimulé avec elle ?

Anaïs Demoustier (AD) : Alice est très différente des personnages que j’ai déjà joué. Elle me plaît beaucoup parce qu’elle est intelligente, mesurée, suffisamment distante par rapport à certaines choses. Elle n’est pas hystérique comme certains personnages féminins du cinéma français. J’ai l’impression que c’est même parfois un trait de caractère valorisé, quand les personnages se tortillent et que les émotions jaillissent. J’aimais bien ici le fait que Nicolas s’attarde sur cette jeune femme qui est discrète et posée.

Justement, comment vous avez joué la retenue ? Il y a beaucoup de gros plans sur votre visage dans le film, comment vous avez approché ça ?

AD : Mon travail a consisté à être très disponible et présente pour la caméra de Nicolas. J’ai essayé d’être très à l’écoute de ses commentaires. Comme le film est très bien mis en scène et que mes partenaires, et notamment Fabrice, étaient très bons, cela a été relativement simple. J’étais souvent en état d’alerte de ce qui se passait autour de moi, de comment les choses se déroulent sous les yeux d’Alice. C’est un travail de disponibilité avant tout.

Comme vous l’avez très bien dit, Alice est assez discrète et mesurée mais parvient à faire des propositions, offrent des idées « neuves » pour le maire. Est-ce que cela a aussi été votre cas sur le plateau ?

AD : Je me sentais portée par le regard de Nicolas Pariser sur ce personnage, je n’ai pas senti le besoin de « proposer ».

NP : C’est très simple. Il y a une grosse part de travail chez les comédiens en amont. Sur le texte notamment, mais sur le plateau, la plupart du temps, ils suivent ce que je leur propose. À un moment donné, la caméra est sur Anaïs lors d’un échange avec le maire, je lui dis qu’il faut qu’elle le sauve en entamant un dialogue avec lui et lorsqu’on tourne, elle sait ce qu’elle doit faire et le fait très bien. Pour Fabrice, il y a quelque chose d’irrationnel dans son talent et son génie. Je ne saurai pas vous dire pourquoi Raimu est meilleur que tel ou tel comédien, ou pourquoi Fabrice est meilleur qu’un autre.

FL : Louis Jouvet avait pourtant une définition du pourquoi Raimu est le plus grand acteur de tous les temps.

NP : Vas-y !

FL : Jouvet dit : « Raimu, c’est le plus grand acteur parce que c’est le plus puissant sentiment. » Donc en gros, Raimu n’intellectualisait rien, il était organique. La réponse de Pariser à votre question est très belle. À un moment donné, il faut savoir quand même faire son métier, il y a quelque chose d’instinctif.

NP : Quand on me parle de direction d’acteurs, je n’y crois pas une seconde.

FL s’adressant à NP : Mais tu as quand même une note d’intention au départ ?

NP : Oui, c’est sûr.

FL : Il y a des metteurs en scène qui sont très intenses, d’autres moins. Claude Chabrol, Eric Rohmer, François Ozon, j’ai connu des cinéastes qui dirigent très différemment. Nicolas Pariser fait partie de ceux qui savent exactement ce qu’ils veulent au moment du tournage.

Il faut dire que l’écriture est extrêmement précise …

FL : … et bien voilà ! C’est l’écriture qui nous met en scène Anaïs et moi. Parce que Nicolas Pariser est d’une tradition classique.

NP : J’avais l’impression que vous étiez obligés de vous soumettre au texte.

AD : Et de nous appuyer dessus aussi.

FL : Très bon.

Anaïs, vu que les dialogues du film sont souvent très denses, est-ce que c’était pas un peu effrayant justement de jouer dans autant de scènes écrites ?

AD : Au départ, quand j’ai lu le scénario, j’étais un petit peu inquiète. Je me disais, avant d’accepter, qu’il va falloir que ce ne soit pas indigeste pour le spectateur, que ses mots (à Pariser) deviennent les nôtres. Quand j’ai vu le film fini, j’ai été étonnée de la fluidité des dialogues et de nos discussions. Je trouve que c’est plaisant d’assister à des conversations et qu’un metteur en scène prenne le temps de filmer des gens qui échangent simplement des idées. Je trouve ça très agréable.

Fabrice, votre personnage dit à un moment donné croire en « l’infinie ingéniosité humaine », qu’est-ce que vous en pensez à titre personnel ?

FL : C’est exactement le contraire de ce que je pourrais dire moi. Je lis Arthur Schopenhauer en ce moment, ça ressemble vraiment pas à une phrase de Schopenhauer. Lui, il croit à l’inutilité de l’existence même de l’Homme. Il comprend pas pourquoi on est là. Nietzsche écrit : « on peut dire de l’Homme qu’une chose, c’est un animal malade ». Pour Nietzsche, les animaux ont un génie qui n’est jamais traversé par le ressentiment, alors que l’Homme est toujours traversé par ….

… Fabrice, troublé depuis le départ de l’interview par la présence d’un dictaphone posé sur un chapeau lui-même flanqué sur la petite table face au canapé sur lequel il est assis, se lance alors dans un long monologue frénétique pour essayer de comprendre …

Justement Anaïs, comment c’est de tourner aux côtés du grand Fabrice Luchini ?

AD : C’est très amusant (rires collectifs). J’avoue que j’appréhendais un peu à cause de mauvais dires que j’avais eu sur lui ; on me disait que Fabrice prenait énormément de place sur un plateau et que c’était difficile d’exister en face. De mon côté, je me suis détendue, j’étais assez sereine, je me disais : bon, on va voir. Et ça s’est immédiatement bien passé quand on s’est rencontrés. On a fait des lectures de texte en amont. Ça a été tout de suite un plaisir de voir son engagement. Fabrice est quelqu’un de très engagé quand il joue. Fabrice est très enthousiaste et impliqué quand il campe un personnage. Il avait un grand enthousiasme sur ce projet, une joie qui était communicative et agréable. Après, il y a le jeu du comédien en soi, c’est toujours une surprise quand on arrive sur un plateau, on ne sait jamais trop comment ça va se passer, si ça va matcher. C’est comme deux enfants qui jouent dans une cour de récréation. Il se trouve qu’avec Fabrice, j’ai tout de suite eu un plaisir immense. Il est très généreux et ludique, il joue littéralement avec son partenaire. Et puis je n’avais aucun doute qu’il était un homme politique. Sur le plateau, il était le maire de Lyon. Je croyais complètement à son personnage, parce qu’il avait une aisance incroyable avec le texte, cette dextérité et ce sens du rythme. Le rythme, c’est quelque chose dont on ne parle pas très souvent lorsqu’on évoque le travail d’un comédien, mais c’est très important. Jouer avec quelqu’un, c’est comme composer un morceau de musique. Je crois que nos rythmes ont bien marché ensemble.

FL : C’est drôle quand même comme tout est bizarre dans cette société. Les bruits que tu as eu sur moi : « il prend de la place », certaines personnes confondent la passion avec « il prend de la place ». Alors qu’être acteur, surtout après 50 ans, c’est simplement vénérer l’altérité de l’autre, c’est essayer d’illustrer ce qu’Emmanuel Levinas, le philosophe, dit : « il y a un miracle, c’est le sourire et le visage de l’Autre. Le visage de l’Autre rend n’importe quelle personne humaine ». Et Alain Finkielkraut commente en demandant : « Comment se fait-il que les nazis ont pu envoyer les juifs se faire exterminer simplement en voyant leur visage ? ». Un acteur qui est digne d’être un acteur, il n’est plus là pour lui, il n’est là que pour ses partenaires. S’il est encore là pour lui à plus de 50 ans, c’est pathétique ! Je suis là pour qu’Anaïs soit contente. Il n’y a pas de secret, la phrase du jour, c’est : « Sais-tu ce que c’est l’Art du Comédien ? Si tu parles, je t’écoute ; si je parle, tu m’écoutes ». Ça n’a l’air de rien, mais on met 50 ans à le comprendre. Être acteur, c’est alterner la présence et la disparition. Et ben, faut disparaître face à Anaïs Demoustier, et puis faut être présent à l’Autre, s’oublier et rien vouloir, abandonner tout le vouloir. Il y a un esprit de sérieux dans l’époque dans laquelle on vit, on est sérieux pour dire peu de choses finalement. Ce qui est merveilleux dans le travail de Pariser, c’est qu’il offre aux acteurs beaucoup de difficultés. Il faut être capable de rendre des monologues qui durent 6 minutes comme si ça durait 5 secondes. Il faut beaucoup d’années pour faire ça. On oublie que c’est bavard, sinon ce serait une tragédie. Or c’est pas une tragédie, c’est une fable.

nicolas pariser

 … Justement, le titre Alice et le maire renvoie un peu aux fables de La Fontaine, non ?

NP : Oui. Au début, il y avait un titre provisoire qui était faible. C’était Lyon, mais c’était pas bien. J’ai cherché un titre qui fasse écho à l’aspect de fable du récit. Mais le problème, c’est qu’à l’époque, le personnage principal s’appelait Claire. Je n’aimais pas trop Claire et le maire, j’ai cherché un anagramme imparfait de Claire et j’ai trouvé Alice. Alice et le maire.

Nicolas, vous vous êtes inspiré de quelqu’un en particulier pour écrire ce personnage de maire ?

NP : L’écriture est assez instinctive, je n’ai personne véritablement en tête. C’est sûr que j’ai regardé des campagnes parlementaires filmées à Besançon et ça m’a sans doute inspiré, mais je me suis pas inspiré de tel ou tel homme politique.

FL : Je me permets d’ajouter que ce qu’il y a d’assez unique, d’exceptionnel dans le film, c’est qu’il parvient à parler d’un milieu qu’il ne connaît pas. On sent que Pariser filme l’engrenage des mairies et de tout ce bordel là comme quelqu’un qui sait de quoi il parle. Alors, est-ce que c’est parce qu’il a un ami qui faisait les discours de Bertrand Delanoë ? Ça n’a l’air de rien, mais Pariser parle de ce qu’il connaît du réel. Alice et le maire, c’est un film qui n’est pas un produit avec une image ou un clicheton des mairies et de ce qu’est le milieu politique. Pariser, c’est vraiment quelqu’un qui sait de quoi il parle.

Nicolas, à un moment dans le film, vous faites dire à un de vos personnages : « je sais pas si c’est la folie qui lui permet de voir la vérité ou si c’est la vérité qui la rend folle », est-ce que vous pensez justement qu’il faut un peu de folie pour trouver la vérité en politique ou au cinéma ?

NP : Non, il ne faut pas être trop fou pour faire des films. Et en général, il ne faut pas être fou dans la vie.

FL : Un acteur est tout sauf fou. Notre métier, c’est de contrôler à heures fixes, de savoir exactement à quel moment on va déclarer notre amour ou notre haine à tel personnage.

NP : Il y a une phrase de Jaime Semprun que j’aime beaucoup et qui dit : « ce n’est pas de folie dont l’époque manque aujourd’hui. »

FL : Jouvet donnait la recette parfaite pour être acteur : « mettre un peu de comédie dans sa vie, et un peu de vie dans sa comédie ».

Fabrice, vous avez confié suivre avec beaucoup d’assiduité l’émission « C dans l’air », vous vous intéressez à la politique ? Est-ce que vous vous êtes inspiré d’une personnalité en particulier pour jouer le maire de Lyon ?

FL : Oui, j’écoute les débats mais je n’y comprends rien. Je suis complètement démuni, je lis Pascal après pour me rafraîchir. On a des hommes politiques puissants dans le monde, des hommes qui s’appellent Trump, Johnson, Bolsonaro … mais on n’y croit pas. Ils tweetent comme des ados qu’il faut faire caca tous les deux jours, c’est Bolsonaro qui a dit ça. On te dirait que c’est un lycéen en souffrance qui a tweeté ça, il serait taxé d’être réac’. Pour Alice et le maire, je ne me suis pas inspiré de quelqu’un en particulier. Je ne suis pas très branché Actor’s Studio à l’américaine. À moi de vous poser une question, qu’est-ce qu’il y a à votre avis entre Alice et le personnage du maire ? Entre lui qui est vieux et elle qui est jeune ?

… Une connivence intellectuelle ….

FL : C’est exactement ça. Qui dit connivence dit érotisation !

Nicolas, vous aviez déjà en tête le montage du film lorsque vous avez filmé les passages silencieux au tournage ?

NP : Oui, j’avais en tête des moments de parole et d’autres plus silencieux. On ne peut pas créer du « silence » au montage si on ne l’a pas filmé avant. C’est une erreur que j’ai commise sur mes premiers courts-métrages, j’avais peur de créer de l’ennui et donc j’avais envie de combler en permanence. J’essaie aujourd’hui de penser davantage au montage en tournant, et je pense à ces moments de silence qui devront être dans le film.

Alice et le maire apparaît très « réaliste ». Est-ce que vous l’avez tout de suite conçu comme une fiction, ou est-ce que vous aviez un temps imaginé en faire un documentaire ?

NP : J’ai beaucoup de respect pour les documentaristes et pour ceux qui regardent des documentaires, mais moi je n’ai aucun attrait pour ce genre, c’est pas mon truc du tout. Donc non, pas du tout, c’était clair dès le départ. Ce qui m’intéresse, c’est le texte, les comédiens, le découpage … donc non, vraiment pas le documentaire. Je dirai même que c’est un genre qui m’ennuie.

François Ozon a superbement filmé Lyon dans Grâce à Dieu cette année, comment vous avez approché la ville de votre côté, quelle était votre démarche artistique pour la filmer ?

NP : Je vous ai dit que je ne voulais pas tourner à Paris, je voulais donc filmer Lyon comme un petit royaume avec un petit Versailles. L’idée que j’avais, c’était de filmer Lyon comme un petit pays avec son roi. En toute honnêteté, j’aurai pu tourner à Bordeaux, à Lille ou à Nantes, ça n’aurait pas changé grand-chose.

Fabrice, qu’est-ce que vous avez trouvé d’inédit chez Paul Theraneau ? Qu’est-ce qui vous a stimulé à accepter de le jouer ?

FL : Vous savez, ce qui me fait choisir les films, c’est avant tout les gens qui les tournent. Nicolas Pariser a été un compagnon de route pendant quelques mois. J’étais très heureux de parler avec quelqu’un d’intelligent, et qui me parlait justement pas trop de son film. Je n’aime pas les metteurs en scène qui me parlent de leur film. Avec Nicolas, on a parlé de Nietzsche, de Marx, de Guitry, puis après très naturellement on en est arrivés au tournage. Je sais pas trop ce qui me pousse à accepter tel ou tel rôle, j’aime surtout quand les cinéastes sont déterminés.

Propos recueillis par Robin Fender

Un immense merci au chaleureux Cinéma Comoedia, à Frédérique Duperret et Coline David, ainsi qu’à tous les journalistes et blogueurs présents à mes côtés.

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1 réponse »

  1. Excellente interview de Robin.
    Après avoir vu le film, j’adhère complètement à la vision de la politique présentée, très en vogue aujourd’hui, il faut le dire.
    Mais, il manque juste un petit développement, sur la fin de la démocratie évoquée à la fin, ce qui est un problème capital dans notre monde en pleine déréliction.
    Luchini ne peut pas s’empêcher de parler de Nietzsche, Levinas, Peguy enfin, ses auteurs favoris. Il a de la culture le grand acteur !! Un peu de modestie !
    Bon. Excellent film qui permet aux incultes de sortir du « tous pourris » (s’ils regardent le film).
    Gros bisous. Marraine.

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