Critiques Cinéma

UN MONDE SANS PITIÉ (Critique)

un monde sans pitié affiche cliff and co

SYNOPSIS: Un monde sans pitié, celui des jeunes hommes, des jeunes filles qui vivent l’aube des années quatre-vingt-dix. Un monde ou semble-t-il il ne reste plus que l’amour comme unique aventure.

On a beaucoup qualifié ce long-métrage de « film d’une génération », par sa représentation d’une jeunesse diverse, entre bosseurs et glandeurs, primesautiers et pessimistes. Cette comédie sociale fait en effet une description de la jeunesse parisienne et du milieu étudiant, de ses galères et de sa débrouillardise (voir cette scène d’anthologie du contrôle EDF). Elle dépeint aussi le pessimisme des jeunes gens par rapport au monde et à la société d’aujourd’hui (toujours pertinent aujourd’hui, peut-être encore plus), l’héritage de mai 68 qu’on réfute, le chaos et le manque d’espoir laissés aux jeunes générations. Mais ce film drôle et jamais aigre ne manque pas de poésie, voire même de romantisme,  avec cette scène magique où Hippo éteint la tour Eiffel d’un claquement de doigt et où il explique à Nathalie le monde de la nuit. Hippo, le personnage principal, réunit tout cela, et est même un cas à part : ni étudiant, ni chômeur, il ne fait rien de ses journées, à part draguer les filles. On a envie de lui mettre des baffes et en même temps il est absolument irrésistible par son honnêteté : il assume de ne rien faire et de se faire entretenir par son frère lycéen (qui deale de la drogue), faisant de la glande à la fois son atout et son activité principale, prônant le « je-m’en-foutisme » comme règle d’or. Ce personnage de loser magnifique, dandy au jour le jour est un pessimiste cool, presque un poète contemporain et porte-parole de la misère de la jeunesse et de son désespoir. Refusant de s’engager ou de se motiver pour quoi que ce soit, ce bandit de la glande et voleur de séduction va tomber amoureux (d’une bosseuse en plus !)  et sa routine va s’en trouver bouleversée. Il va devoir apprendre le courage, l’engagement et le compromis.

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34 ans au moment de la sortie d’Un monde sans pitié, Hippolyte Girardot dans son premier « premier rôle » est fabuleux, reprenant la gouaille de la jeunesse parisienne d’un certain Jean-Paul Belmondo dans A bout de souffle. Il faut juste l’entendre (avant de le voir) au début du film, de sa voix traînante et nasillarde : « Si au moins on pouvait en vouloir à quelqu’un… Si même on pouvait croire qu’on sert à quelque chose, qu’on va quelque part… Mais qu’est-ce qu’on nous a laissé ? Les lendemains qui chantent ? Le grand marché européen ? On n’a que dalle ! On n’a plus qu’à être amoureux comme des cons, et ça c’est pire que tout. » Il s’en faudrait de peu pour qu’il regarde la caméra et balance aux spectateurs « Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville : allez vous faire foutre ! ». A bout de souffle de Jean-Luc Godard n’est pas seulement une influence dans le jeu d’acteur mais aussi dans la façon de filmer les rues parisiennes à l’arraché, que ce soit en caméra à l’épaule ou en travelling, probablement dans une voiture (on voit des passants se retourner et regarder vers l’objectif). Le montage est néanmoins beaucoup moins cut que le film de Godard et nous permet de bien voir Paris, ses rues et ses monuments, mais on peut trouver des parallèles entre la déambulation amoureuse des deux couples dans chaque film.

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Le réalisateur a co-écrit le scénario avec Arnaud Desplechin, camarade de l’IDHEC (aujourd’hui l’école de cinéma La Fémis), ce dernier a d’ailleurs officié en tant que directeur de la photographie sur les 3 premiers courts-métrages de Rochant. Celui-ci s’est ensuite tourné vers le polar et le film d’espionnage avec talent (Les Patriotes), jusqu’à sa série Le Bureau des légendes. On regrette un peu parfois qu’il ne soit pas retourné à la comédie sociale qu’il faisait avec tant de verve dans ce premier film, pendant étudiant de Marche à l’ombre (1984) avec Michel Blanc et Gérard Lanvin. Cette veine de comédie sociale (pourtant plutôt un sous-genre attribué au cinéma anglais) a continué avec Les Trois frères des Inconnus en 1995. Les humoristes ont d’ailleurs parodié le film de Rochant dans leur sketch Les Escarres (pastiche de la cérémonie des Césars du cinéma) : en effet, le lauréat scénariste-dialoguiste n’est autre que « Eric Rochy« , qui parle avec un langage très fleuri comme les jeunes personnages de son film dont on voit un extrait dans un petit appartement parisien avec le fameux « pu***n,  me**e, fais ch**r » (très similaire à Un monde sans pitié). On peut également penser que le long-métrage a influencé certains films postérieurs sur la jeune génération : que ce soit les films de Cédric Klapisch avec Le Péril Jeune et peut-être plus avec Chacun cherche son chat, les premiers films de Desplechin, mais aussi peut-être plus récemment le film Five d’Igor Gotesman ou Libre et assoupi de Benjamin Guedj.

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Un film sur la galère (matérielle, amoureuse…) dont ironiquement le tournage fut aussi… galère. En effet, il vécut les deux extrêmes : tournage difficile (petit budget, interruption au milieu) puis reconnaissance critique et publique (plus d’un million d’entrées en France et distribution à l’étranger), ainsi que de la profession. Un monde sans pitié remporta en effet le Prix Louis-Delluc 1989 et reçut pas moins de sept nominations aux César (dont film, acteur, espoir féminin, scénario, musique) obtenant deux récompenses : Meilleur Premier film et Meilleur Espoir Masculin pour Yvan Attal. Le réalisateur retrouva d’ailleurs ce dernier dans ses deux films suivants, Aux yeux du Monde et Les Patriotes, sa première incursion (mais certainement pas sa dernière) dans le film d’espionnage. La merveilleuse Mireille Perrier incarne Nathalie, l’étudiante à Normale Sup’ dont Hippo tombe amoureux. L’actrice avait été révélée par le cinéaste Leos Carax dans Boy meets girl et Mauvais Sang, et on l’a retrouvé cette année au générique du film de Judith Davis Tout ce qu’il me reste de la révolution, qui parle également de l’héritage de Mai 68 (si ce n’est pas une boucle…). Bien qu’ayant légèrement vieilli (le traitement musical par exemple), Un monde sans pitié reste charmant et pertinent car parle d’une jeunesse pessimiste avec humour, montrant les combines pour s’en sortir dans cette société peu accueillante et cet environnement grisâtre (la photographie est volontairement grise monochrome), dans des appartements réalistes. On est bien loin du cinéma français bourgeois et de ses questionnements futiles, et ça fait du bien ! On parie même que le film pourra trouver un nouveau public avec les nouvelles générations et leur colère, un (re)visionnage étant fortement conseillé !

Titre Original: UN MONDE SANS PITIÉ

Réalisé par: Eric Rochant

Casting : Hippolyte Girardot, Mireille Perrier, Yvan Attal …

Genre:  Comédie dramatique

Sortie le: 22 novembre 1989

Distribué par: Mars Distribution

EXCELLENT

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