Critiques Cinéma

DESTRICTED (Critique)

SYNOPSIS: Sept court métrages au travers desquels des réalisateurs et des artistes, parmi les plus visionnaires et provocateurs de leur génération, font se rencontrer l’art et le sexe :
Balkan Erotic Epic de Marina Abramovic
Hoist de Matthew Barney
Sync de Marco Brambilla
Impaled de Larry Clark
Death Valley de Sam Taylor Wood
We Fuck Alone de Gaspar Noé
House Call de Richard Price

Qui peut encore se sentir choqué à la simple écoute du mot « pornographie », voire même à la simple visualisation de ce qu’il peut représenter ? Plein de monde, visiblement, si l’on en croit l’armada d’individus qui surjouent les pupilles outrées à la moindre ébauche de sexe explicité déballée sur grand écran – la réception du dernier film de Kechiche au festival de Cannes en est un bel exemple. Tentons donc de laisser cette hystérie de côté, et de trouver un film qui, sans prétendre régler le problème, permettrait de dénicher un autre regard et/ou de remettre en perspective notre propre regard. Le projet Destricted figurait en tête de liste de notre recherche, et comme affaire, on pensait que les dés étaient jetés dès le départ : toujours cette astuce de producteur flemmard consistant à réunir des artistes confirmés, en leur offrant une liberté créative totale et des budgets de courts-métrages, pour que l’assemblage de plusieurs courts-métrages autour d’un même sujet finisse par donner un film à peu près sortable. Très généralement, ça foire (on préfère oublier la grosse opération de blanchiment d’argent Paris je t’aime), et très rarement, ça marche (on garde encore en mémoire le passionnant triptyque Tokyo). Parce qu’au fond, le problème est toujours le même : trop de registres différents qui ne se rejoignent pas, et aucune hétérogénéité à la clé. On n’en rajoutera pas davantage concernant Destricted, histoire de se focaliser sur ce qui nous intéresse : peut-il y avoir de nouvelles perspectives autour de la représentation du sexe explicite au cinéma ?

destricted 1 cliff and co

Au-delà d’un assemblage de courts-métrages qui n’ont aucune chance d’être accueillis de la même façon pour untel ou untel (plus que jamais, c’est à vous de picorer et de juger), les questions soulevées par ce projet sont passionnantes, ne serait-ce que sur l’éternel hiatus entre art (peut-il être pornographique ?) et pornographie (peut-elle être artistique ?). À défaut d’offrir des réponses directes et précises, Destricted explore plusieurs méthodologies de mise en scène pour filmer l’acte sexuel, pour le rendre excitant ou dépourvu de toute émotion, pour se la jouer équilibriste entre le fait de montrer et celui de suggérer, et surtout, pour désamorcer cette vieille rengaine puritaine qui rendrait l’acte sexuel infiniment plus obscène que la mort simulée d’un être humain.

destricted 2 cliff and co

On passera très vite sur Balkan Erotic Epic, signée par la célèbre et suicidaire performeuse Marina Abramovic, dont la volonté d’explorer la fusion homme/nature en revisitant un vieux folklore balkanique n’aboutit qu’à un pensum arty et vaniteux, à mi-chemin entre rites absurdes et surréalisme de pacotille. Richard Prince, de son côté, offre avec House Call un bidouillage de vieux film porno des années 80, à base de recadrage et d’altération de la bande sonore, pour mieux altérer le rapport entretenu par le spectateur vis-à-vis de la représentation télévisuelle du sexe explicite. Intéressant sur le papier, le résultat est pourtant d’un ennui sans nom. Même verdict – quoiqu’un peu plus nuancé – pour l’intriguant Death Valley de Sam Taylor-Wood, où la future réalisatrice de Cinquante Nuances de Grey filme la lente masturbation à genoux d’un jeune cowboy en pleine Vallée de la Mort. Lent et nihiliste, ce plan-séquence unique met sur un pied d’égalité l’aridité de l’homme (dont le désir est ici vecteur de souffrance) et celle d’une « nouvelle frontière » à conquérir (on est en plein décor de western). Là aussi, on s’ennuie, mais le concept reste fascinant.

destricted 3 cliff and co

Le reste du programme élève toutefois le niveau. D’abord grâce au plasticien Matthew Barney (ex-mari de la chanteuse Björk !) dont l’étrange Hoist explore la fusion impossible de la mécanique et de la chair, via un homme recouvert de matière végétale qui atteint un fort degré d’érection en tentant de faire corps avec un camion de déforestation. C’est bizarre et c’est barré. Tout comme le fulgurant Sync, orgie filmique d’une minute chrono qui déroule à toute vitesse un montage d’images issues de pornos et de films hollywoodiens (on glisse du simple baiser à l’étreinte explicite), le tout chapeauté par un vidéaste (Marco Brambilla) dont on était sans nouvelles depuis l’hilarant Demolition Man avec Sylvester Stallone !

Mais les deux grands gagnants, sans surprise, sont bien ceux qui avaient déjà pu se frotter à la question du sexe explicite tout au long de leur carrière. Il y a d’abord notre Gaspar Noé national qui préfigure ici avec son segment We Fuck Alone quelques-unes des futures audaces sensitives d’Enter The Void. Grosso modo, on y voit un homme en train de baiser avec une poupée gonflable devant un film X (dans lequel jouent Katsuni et Manu Ferrara !), mais shooté à la manière d’un cauchemar halluciné que la science du stroboscope propre au cinéma de Noé rend très nauséeux. Même si le résultat est à déconseiller fortement aux épileptiques, on applaudit toutefois des deux mains l’audace et la force viscérale de cette vision solitaire de l’homme face au plaisir. Enfin, il est évident que Larry Clark est celui qui offre à Destricted son plus beau zénith. Avec Impaled, le cinéaste controversé de Ken Park ne manquera pas de faire l’unanimité : via un parti pris qui évoque celui d’une audition de télé-réalité, Clark recueille les témoignages de plusieurs adolescents américains sur la sexualité et le rapport au porno, puis finit par en choisir un avant de le filmer en pleine action avec une star du cinéma X (la hardeuse Nancy Vee). En moins de 40 minutes, Clark dresse un portrait fort de la jeunesse trash et des effets de la culture porno sur elle. Une façon brillante d’interroger le rapport d’une génération entière avec le sexe, d’autant plus que le cinéaste filme in fine l’acte sexuel avec crudité et distance, trouvant ainsi le juste équilibre entre l’excitation et la frustration. Le point d’orgue, en somme, de ce tour d’horizon des mille et une façons de cuisiner la pornographie sur grand écran.

Titre Original: DESTRICTED

Réalisé par: Cecily Brown, Sante D’Orazio

Casting : Céline Tran, Manuel Ferrara, Chris Raines…

Genre:  Drame, Érotique

Sortie le: 25 avril 2007

Distribué par: Tadrart Films

2,5 STARS MOYEN

MOYEN   

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