Critique Blu-Ray

3 FEMMES (Critique)

5 STARS CHEF D'OEUVRE

3 femmes jaquette cliff and co

SYNOPSIS: Pinky, une jeune Texane de 18 ans, est engagée dans un sanatorium du désert californien. Elle y rencontre Millie, modèle de féminité en perpétuelle quête de perfection et de reconnaissance sociale, qui lui enseigne les ficelles du métier d’aide-soignante, l’invite à emménager dans son appartement et lui présente Willie, une mystérieuse artiste peintre. Fascination, répulsion, emprise, usurpation… De leur singularité va se tisser un lien vénéneux… Ces trois femmes en surface si différentes pourraient bien se rapprocher jusqu’à la folie…

Alors que l’on a souvent tendance à vouloir opposer des cinéastes qui seraient de purs formalistes, faisant avant tout passer le propos de leur film par la mise en scène et des cinéastes plus sensibles au travail avec les acteurs qu’ils mettent au centre de leur dispositif, ou encore les cinéastes qui s’expriment à travers le registre du drame et ceux qui le font à travers la comédie, Robert Altman a démontré tout au long de sa formidable filmographie (parmi les plus diversifiées et passionnantes du cinéma américain) qu’il est de ceux qu’on ne peut enfermer dans aucune de ces cases. Cinéaste versatile s’il en est, ayant évolué avec la même virtuosité dans des genres aussi divers, qu’entre autres, le film choral, la comédie, le drame, le film policier, le western, le film de guerre, le film politique et même la science fiction, Robert Altman a également toujours trouvé un formidable point d’équilibre entre sa sensibilité de metteur en scène et de directeur d’acteurs. Ses films sont autant de grandes leçons de mise en scène que de passionnants portraits de personnages incarnés par des acteurs qui, pour beaucoup, ont souvent livré là leur plus grande performance. De ce point de vue, même si l’on peut constater qu’il est rarement cité parmi ses plus grands accomplissements, 3 Femmes représente, à nos yeux, une forme de synthèse parfaite de tout ce qui définit son cinéma. D’abord dans la façon dont se complètent et se répondent sa mise en scène et sa direction d’acteurs, poussant très loin l’expérimentation formelle et offrant leur plus grand rôle à Shelley Duvall et Sissy Spacek. Ensuite, s’agissant du ton du film qui évolue et glisse d’un registre qui flirte avec la comédie sociale, dresse en filigrane le portrait d’une époque et d’une classe sociale  puis évolue vers le drame, le thriller psychologique nimbé de fantastique, porté par l’interprétation complètement habitée de Sissy Spacek.

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Malgré son titre, 3 femmes est avant tout une histoire de séduction, d’amitié et de fascination entre deux femmes, Millie Lammoreaux (Shelley Duval) et Pinky Rose (Sissy Spacek), colocataires et collègues au sein d’un centre de soins gériatriques en Californie. La troisième femme, Willie (Janice Rule), est la propriétaire de leur résidence et habite dans une maison perdue dans le désert californien, à côté de son bar situé entre un mini golf abandonné, un centre de tir et une piste de motocross. Elle traverse les trois quarts du film comme un fantôme, Millie et Pinky la croisant dans le bar ou en train de peindre des figures mythologiques au fond d’une piscine vide (quand elle n’est pas endormie dans cette même piscine), sans jamais vraiment s’attarder sur elle, jusqu’à ce que leurs destins viennent se percuter. Elle est en quelque sorte la vigie, l’observatrice d’un récit (né d’un rêve que fit Altman après qu’il ait peint le visage de trois femmes) qui est plongé dans une atmosphère onirique et joue beaucoup sur les points de vue, notamment par sa mise en scène. On découvre Millie par le regard et le point de vue de Pinky qui l’observe derrière une vitre. Quant à Willie, elle apparaît pour la première fois dans le reflet de la vitre du bar à travers laquelle Millie et Pinky l’observent. Tout au long de ce récit qui parle de quête d’identité, d’identification, Altman multiplie les plans sur ses personnages au travers du reflet d’une vitre ou d’un miroir, nourrissant ainsi sans cesse la thématique centrale du film.

Pinky, Millie et Willie sont trois femmes à des étapes bien différentes de leur vie (jeune adulte partie de son Texas natal pour trouver son premier job, quasi-trentenaire indépendante mais incapable de trouver l’amour, quadragénaire mariée et délaissée) mais qui partagent au fond une même solitude, la même difficulté à trouver leur place et à être épanouies. 3 Femmes est le récit de solitudes qui se rencontrent dans les paysages arides de la Californie, mais aussi et surtout de deux personnalités fragiles et fragmentées, du lien complexe qui va se nouer entre elles. L’une a un besoin quasi pathologique d’identification quand l’autre , en apparence beaucoup moins torturée, douce et bienveillante, donne le change d’une vie heureuse et épanouie mais a des failles béantes agrandies chaque jour par l’indifférence qu’elle rencontre autour d’elle.

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La nature de la personnalité de Pinky et incidemment de la relation qui va se nouer avec Millie est magistralement établie par la mise en scène, dès l’ouverture du film. Robert Altman filme d’abord la piscine dans laquelle Millie et ses collègues font faire des exercices aux personnes âgées dont elles ont la charge. C’est lorsque la caméra recule puis panneaute à 180 degrés que l’on s’aperçoit que la scène adoptait le point de vue de Pinky, jeune femme à l’allure adolescente, assise derrière une vitre, observant fixement ses futures collègues, comme coupée de tout ce qui se passe autour d’elle, déjà fascinée/obsédée par ce monde nouveau dans lequel elle veut prendre sa place. Le film s’ouvre sur sa première journée de travail. C’est dans ce cadre qu’elle fera la connaissance de Millie (Shelley Duvall), en charge de sa formation, pour laquelle elle ressentira une fascination immédiate. Toutes deux sont originaires du Texas, portent le même prénom (on apprendra que Pinky s’appelle en réalité Mildred dont Millie est le diminutif) et partagent la même solitude, la même inadaptation au monde qui les entoure.

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Millie est un personnage lunaire, semblant vivre dans un monde déconnecté du notre, comme si elle ne voulait pas s’avouer sa solitude et jouer sans cesse le rôle de la femme populaire et séduisante qu’elle aimerait être. Elle passe notamment le plus clair de son temps à parler de ses recettes de cuisine qu’elle classe en fonction de leur temps de préparation. Plutôt coquette, elle porte toujours des tenues impeccablement assorties et semble se persuader que ses collègues et voisins l’apprécient, alors qu’aucun d’entre eux ne lui adresse la parole. Plutôt que de déjeuner avec ses collègues, elle préfère s’incruster à la table des médecins exerçant dans l’hôpital voisin, s’efforçant vainement de les intéresser/draguer avec ses conversations totalement creuses. Shelley Duvall que l’on connaît surtout pour son interprétation hallucinée de Wendy Torrance (Shining, Stanley Kubrick) apparaît sous un jour radicalement différent et son interprétation est totalement bluffante. Dans 3 femmes, elle évolue dans un tout autre registre, tout en légèreté, naïveté et douceur mais laissant paraître une fragilité, des fêlures bouleversantes. Son prix d’interprétation reçu lors du festival de Cannes de 1977 a justement récompensé une prestation parfaite de bout en bout, si ce n’est que cette chère Shelley demeurera toujours la plus mauvaise actrice du monde lorsqu’il s’agit de pleurer ou de jouer la peur (Stanley Kubrick en savait quelque chose…). On le constate dans une des scènes les plus fortes du film, où sa crise de larmes frise le ridicule et nuit quelque peu à la très grande tension dramatique. Elle arrive néanmoins à créer une grande empathie pour son personnage de fille rêveuse, saluant ses voisins et s’excusant de ne pouvoir se joindre à leur fête alors que ceux-ci cherchent à tout prix à l’éviter, coinçant systématiquement sa robe dans la portière de sa voiture, se faisant poser des lapins par ses rencards.

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Quant à Pinky, on ne sait pratiquement rien sur elle, sur son passé et ce qui l’a amenée à quitter le Texas pour travailler en Californie. Elle évolue dans son monde comme une petite adolescente à peine sortie de l’enfance, dévisage et s’amuse à suivre les jumelles travaillant avec elle, regarde ses autres collègues du coin de l’œil, fait des bulles dans son coca après s’être assurée qu’on ne la regarde pas, grimace, s’amuse avec un fauteuil roulant et ne semble avoir d’intérêt que pour Millie, dont elle n’aura de cesse que d’essayer de se rapprocher.  Sa fascination pour  elle est totale et au premier tiers du film, on en vient à se demander si Pinky est bien une gamine perdue qui se cherche un modèle ou une psychopathe.. Après avoir visité son appartement elle lui avouera même qu’elle est la personne la plus parfaite qu’elle n’ait jamais rencontrée. Elle veut tout partager, tout connaître d’elle et au delà elle donne progressivement l’impression de vouloir absorber sa personnalité pour lui voler son identité. Ce thème de la fascination entre deux êtres nous inspire une digression à propos de celui que l’on a très rapidement présenté comme l’héritier d’Altman. Il s’agit en effet d’un des thèmes centraux de la filmographie de Paul Thomas Anderson, lequel a toujours clamé son admiration pour celui avec lequel il collabora sur The Last Show). Si on les a souvent comparés pour leur maîtrise du film choral (Boogie Nights, Magnolia, Mash, Short Cuts, Nashville…), Paul Thomas Anderson semble également avoir été profondément influencé par Trois Femmes.  La fascination de Pinky pour Millie , ce rapport de maître à élève, renvoie à la fascination de Freddie pour Lancaster (The Master) à celle de John pour Sydney (Hard Eight), à celle d’Eddie pour Jack (Boogie Nights)… Sissy Spacek (qui comme Shelley Duvall a connu son heure de gloire grâce à un film déversant des flots d’hémoglobine) est magistrale dans ce rôle extrêmement complexe qui ne cesse de prendre de l’épaisseur tout au long du film. La versatilité de sa personnalité se dévoile au cours du récit jusqu’à semer le trouble dans une deuxième partie opérant un basculement dans une inversion des rôles et une fusion troublante des personnalités.

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La mise en scène de Robert Altman est un modèle de fluidité et de précision, directement connectée à l’intériorité de ses personnages et aux thématiques du récit. Elle démontre une nouvelle fois tout son art dans son utilisation du zoom, toujours justifiée et intelligente, permettant d’entrer subtilement au cœur d’une scène et de la psyché de ses personnages. Si le scénario cultive un certain mystère autour de la personnalité et du passé de Millie, Willie et Pinky, la mise en scène s’attarde elle au moindre détail, permettant d’appréhender les situations et l’environnement du récit.  Altman passe avec une grande virtuosité de scènes réalistes traversées par des petites touches d’humour féroce à de grandes scènes dramatiques et même à des scènes flirtant avec le fantastique, dans laquelle la bande originale composée par Gerald Busby joue un rôle central et crée un pont avec le très troublant et passionnant Images réalisé 5 ans plus tôt (pour revenir à notre lien avec Paul Thomas Anderson, il y également une vraie parenté avec le travail de Jonny Greenwood dans The Master). Gerald Busby, dont ce sera la seule incursion au cinéma, compose des sonorités très travaillées, stridentes, intriguantes créent souvent le malaise et confèrent à certaines scènes une ambiance quasi fantastique jusqu’à atteindre son point culminant dans une scène clé qui établira le lien entre ces trois femmes. On se perd et on se laisse emporter dans ce fascinant objet cinématographique comme, avant lui, dans Persona de Bergman ou quelques années plus tard dans les œuvres de David Lynch. Le tour de force d’Altman est toutefois, dans le même mouvement, de composer une galerie de personnages attachants, complexes, ancrés dans le réel, de proposer une expérience sensorielle qui nous pousse à une forme de lâcher prise tout en nous renvoyant aussi à nous-mêmes par ses thématiques. 3 Femmes trouve un point d’équilibre parfait entre l’ambition formelle d’un metteur en scène cherchant à matérialiser sa vision et la construction d’un récit dans lequel le spectateur peut s’identifier. Perdu au milieu des sommets de la filmographie de Robert Altman, 3 Femmes doit absolument être redécouvert, considéré comme le chef-d’oeuvre qu’il est et sa sortie dans la superbe édition proposée par Wild Side devrait y contribuer.

DETAIL DES SUPPLÉMENTS :

 UN FILM DE RÊVE(S) : ENTRETIEN AVEC DIANE ARNAUD, ESSAYISTE ET UNIVERSITAIRE

– LIVRET DE 60 PAGES : UN TEXTE DE FRÉDÉRIC ALBERT LEVY SUR LA GENÈSE DU FILM ILLUSTRÉ DE PHOTOS D’ARCHIVES RARES

3 femmes jaquette cliff and co

Titre Original: THREE WOMEN

Réalisé par: Robert Altman

Casting : Sissy Spacek, Shelley Duvall, Janice Rule …

Genre: Drame

Sortie : en combo DVD et Blu-ray le 08 mai 2019

Distribué par : Wild Side Video

CHEF-D’ŒUVRE

 

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