Critiques Cinéma

LES OISEAUX DE PASSAGE (Critique)

4 STARS EXCELLENT

SYNOPSIS: Dans les années 1970, en Colombie, une famille d’indigènes Wayuu se retrouve au cœur de la vente florissante de marijuana à la jeunesse américaine. Quand l’honneur des familles tente de résister à l’avidité des hommes, la guerre des clans devient inévitable et met en péril leurs vies, leur culture et leurs traditions ancestrales. C’est la naissance des cartels de la drogue. 

Si l’on prend la décennie en cours, on peut compter sur les doigts d’une main les films dont la découverte fut aussi fascinante que celle de L’Étreinte du Serpent (2015), troisième film du réalisateur colombien Ciro Guerra, jusque là très peu (re) connu, même si son second film, Les Voyages du Vent, avait été présenté, six ans plus tôt, dans la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes. Nous avions alors découvert un immense formaliste capable de nous entrainer dans un inoubliable voyage mental et spirituel, de nous faire lâcher prise devant la perfection formelle de ses plans, tout en nous accrochant totalement à son propos et ses thématiques. Pour Les Oiseaux de Passage, Ciro Guerra partage la mise en scène avec Cristina Gallego  (sa compagne/collaboratrice de ses trois précédents films) pour ce qui s’annonçait, sur le papier, comme un sacré changement d’univers, un saut dans le monde du genre, plus précisément du narco thriller, aux antipodes du voyage métaphysique et sensoriel en noir et blanc auquel il nous avait convié dans son précédent film.

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Si Ciro Guerra et Cristina Gallego embrassent le genre et lui payent leur tribu avec cette grande fresque criminelle sur une trame (probablement trop) classique de « rise and fall », dans lequel l’argent sale coule à flots alors que commencent à se succéder les trahisons, à se multiplier les enterrements, ils n’en oublient jamais leur sujet, ne perdent pas ce qui fait leur singularité, ce sens de l’image, la façon dont elle dialogue avec un récit se déroulant dans un univers à l’opposé de ceux que l’on rencontre le plus souvent dans ce type de films. Le prologue qui nous emmène en pleine cérémonie rituelle célébrant le passage à l’âge adulte de Zaida, l’une des jeunes filles du village, l’ancre dans ce qui sera le cadre si inhabituel d’un film de genre réalisé par d’authentiques auteurs, étant précisé que ce qui est dépeint, ce choc impensable entre une culture séculaire et le monde des narco trafiquants, s’est réellement produit au début des années 70 durant lesquelles, les familles qui subsistaient jusque là grâce à leur troupeau et au commerce de tissus, se sont lancées dans l’exportation massive de cannabis vers les États-Unis.

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La famille et les usages liés à la culture Mayùu sont au centre, au cœur de ce récit et de ses enjeux, quand l’argent va venir corrompre les esprits et faire se dresser l’une contre l’autre des familles qui vivaient en harmonie avant de devenir associées d’un business qui va casser un à un les liens qui les unissaient. De ce point de vue, faisant se croiser les enjeux intimes et ceux économiques et stratégiques liés au trafic de marijuana à la tête duquel se retrouve Rapayet, Les Oiseaux de Passage se place résolument dans le sillage d’un monument comme Le Parrain, dont il n’égale toutefois pas la puissance dramatique, la tragédie affleurant sans nous étreindre comme le faisait le chef-d’oeuvre de Francis Ford Coppola. La rencontre de Rapayet (José Acosta) et de Zaida (Natalia Reyes) peut d’ailleurs faire penser à celle entre Michael Corleone et sa première épouse Appolonia (alors qu’il était parti se cacher en Sicile suite aux meurtres des auteurs de la tentative d’assassinat de son père). Le choc des cultures, de la rencontre entre ces familles très attachées à leurs valeurs et le milieu sans foi ni loi des cartels de la drogue, se traduit aussi par un choc formel à l’écran. Celui d’un peuple, les Wayùu, profondément ancré dans une culture millénaire, vivant dans des maisons en bois de cactus, posées au milieu du désert de la Guajira, qui relie la Colombie et le Venezuela, se retrouvant à la tête d’un vaste trafic de marijuana, cachant des armes dans ses cimetières, portant des montres de luxe, roulant dans de gros 4 x 4, laissant l’argent corrompre les esprits les plus faibles et menacer la cohésion d’un peuple qui lutte pour sa survie dans des conditions de plus en plus difficiles.

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Quand Rapayet se lance dans le trafic de Cannabis c’est au départ pour payer la dot de Zaida (constituée de chèvres, vaches, colliers …) alors qu’il peine à gagner sa vie avec le commerce de café et quelques petits trafics d’alcool. Son parcours, son ambition et ses mauvaises fréquentations l’emmèneront sur la mauvaise pente mais il n’est pas, au départ, un personnage faible ou négatif voué à faire le mal. Cela donne plus de poids au récit, une dimension tragique qui aurait été absente s’il n’avait été qu’un personnage comme Moises, son acolyte et associé, qui est lui, clairement, l’archétype de l’ambitieux incontrôlable qui court à sa perte et entraine les autres avec lui, comme on en trouve dans quasiment chaque film du genre. Rapayet est le personnage pivot du récit avec celui d’Ursula, la mère de Zaida, gardienne des valeurs de son clan (elle détient symboliquement un collier qui matérialise ce rôle). Le rôle de la femme chez les Wayùu est central dans l’organisation de la vie des clans, dans les décisions aussi bien politiques, qu’économiques et de fait cela se matérialise dans le récit à travers Ursula (Carmina Martinez), contribuant, là aussi, à donner toute sa singularité aux Oiseaux de Passage par rapport aux autres films du genre où la femme est reléguée au rôle d’observatrice patiente ou de figure sacrificielle (à quelques exception près, notamment Animal Kingdom). On aurait toutefois souhaité que le personnage d’Ursula soit plus développé, quand la structure du récit, la laisse souvent trop à l’écart et que la relation avec sa fille est un peu laissé en friche. Avec un récit se déroulant sur douze années, Ciro Guerra et Cristina Gallego embrassent le destin de leurs personnages et de ce peuple corrompu par l’argent. Léonidas, le jeune frère de Zaida, va à lui seul incarner tous les méfaits de cette nouvelle vie, de cet argent qui permet d’accéder à un luxe qui fait perdre de vue les vraies valeurs. Sa transformation fait écho avec le changement de vie qu’a permis ce très juteux trafic de cannabis.

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La structure du film dit clairement l’intention de ses deux cinéastes qui déroulent douze années d’un récit dont il n’est pas fait mystère de la fin tragique, dès son prologue, avec ce vieil homme chantant l’histoire de Rapayet et de ce qui le mena à sa propre perte. Divisé en 5 chapitres, renommés chants, Les Oiseaux de Passage se présente comme l’un de ces récits édifiants racontés par le vieux sage d’un clan, gardien de sa mémoire et de ses valeurs, mettant en garde les plus jeunes sur les tentations du monde moderne, ce qui est évidemment particulièrement pertinent dans un récit se passant chez un peuple chez lequel la transmission et la culture orale sont centrales. C’est parce que le film prend le temps de nous immerger dans la culture de ce peuple et nous faire comprendre ce qui l’unit, que la violence qui surgit a tant d’impact.  Les Oiseaux de Passage démontre ainsi que l’on peut faire un film de genre sans céder aux  facilités narratives et habituels tics de mise en scène et ne pas être tenté de perdre ce qui fait sa singularité pour enfiler les habits d’un autre.   Ciro Guerra et Cristina Gallego ont peut être pris un chemin qui paraît très opposé à celui de L’Étreinte du Serpent, mais le propos de ces films se rejonent pour former une œuvre passionnante dont on est très curieux de découvrir les nouveaux chapitres.

Titre Original: PAJAROS DE VERANO

Réalisé par: Ciro Guerra, Cristina Gallego

Casting :  José Acosta, Carmiña Martínez, Jhon Narváez ….

Genre: Drame, Thriller

Sortie le: 10 avril 2019

Distribué par: Diaphana Distribution

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