Critiques Cinéma

MERCI LA VIE (Critique)

Deux jeunes filles se rencontrent sur une route. L’une pousse un chariot de supermarché avec deux goélands, l’autre, en robe de mariée, vient d’être battue puis abandonnée par un homme. Désormais amies, elles vont vivre des aventures rocambolesques.

Au moment où il reçoit le Grand Prix du Jury pour Trop Belle pour toi lors du Festival de Cannes 1989, Bertrand Blier est depuis longtemps adoubé comme l’un des plus grands réalisateurs français. Cette distinction de haut vol, qui le voit échouer à une longueur de la Palme d’Or pour son film peut-être le plus élégant, puis les Cinq César qui suivront quelques mois plus tard, vont être le déclencheur pour tenter des expériences encore plus tranchées et lui offrir une liberté créative totale, lui qui n’en manquait déjà pas. Si Trop Belle pour toi marquait ses premiers pas avec une appréhension toute personnelle du récit (« je veux faire exploser le récit conventionnel par tous les moyens. J’ai commencé cette aventure avec Trop Belle pour toi. J’ai inversé les identités, les rôles, les personnages parlaient à l’imparfait, apostrophaient le public et ça marchait…  » *), avec Merci la vie, Bertrand Blier va mettre un énorme coup de pied dans la fourmilière et passer la surmultipliée dans ses expérimentations jusqu’au-boutiste. Avec son long métrage le plus libre, le plus fou, le plus déstructuré, sorte de zapping géant avec tout ce que le cinéma offre comme possibilités, il réussit un film étourdissant, drôle et tragique, en prise avec son époque, qui est une véritable bulle d’air dans un paysage cinématographique asphyxié par la bien-pensance et la norme.

C’est bien simple, on n’a jamais vu ça. Une réplique qui en dit suffisamment long prononcée par l’une des deux héroïnes: « Là où on va c’est trop dangereux, on peut pas emmener de mecs » et Blier raconte l’amour dans les années 90, le danger que ce sentiment représente désormais, le spectre du sida sur les nouvelles générations comparant même l’épidémie à l’occupation. Il démarre son film comme un road movie jubilatoire où il nous entraîne dans le sillage de ces deux filles Joëlle (Anouk Grinberg) et Camille (Charlotte Gainsbourg), l’une revenue de tout et l’autre qui ne connait rien, avant que Merci la vie ne prenne une sortie de route et ne devienne cet ovni génial, beau, troublant et hilarant, passant de la couleur au noir et blanc sans prévenir, brisant par moments le quatrième mur, faisant jaillir une réplique tordante suivi d’un instant de poésie éblouissant.

Avec Merci la vie, Bertrand Blier réussit pour la première fois de manière aussi radicale à raconter son histoire autant par l’intermédiaire de ses images que par la grâce de son écriture, les deux se répondant magnifiquement et s’interpénétrant miraculeusement sur la base d’un  rythme tonitruant impulsé par une mise en scène fluide et décomplexée et un montage juste parfait (de la fidèle Claudine Merlin). Le réalisateur se débarrasse des conventions, fait se télescoper les époques, alterne les genres et les tonalités, passe d’une comédie dramatique à un film historique, trimballe ses personnages, triture son récit et le malaxe pour lui donner une forme inédite et littéralement réjouissante. « Merci la vie est un film qui regrouperait les éléments de plusieurs films, un soir à la télé, en zappant sans arrêt. On a pas tout compris. On a perdu quelques scènes mais on passe une bonne soirée… Dans Merci la vie, on passe du road movie au polar, de la comédie au fantastique, de la guerre au cul. Dans ce patchwork de cinéma, j’ai choisi un effet dans chaque style…« . Ainsi Blier parlait t-il du film à sa sortie. * Et le spectateur d’être balancé au cœur de cet ovni comme une bille de flipper qui viendrait rebondir de part et d’autre. Le réalisateur multiplie les angles et les points de vue, use de décalages surprenants, cite à son corps défendant de prestigieux devanciers (Godard, Bunuel, Spielberg, Lelouch et… Blier lui-même, Merci la vie pouvant s’apparenter à la vadrouille des deux héros des Valseuses) et nous invite à un voyage où la surprise et l’innovation, la poésie et le burlesque, l’amour et la mort, s’entrecroisent parfaitement. La provocation succède à l’émotion qui succède à un sourire qui succède à une situation dramatique tant et si bien que chaque césure emmène le film vers autre chose à tel point que ça en devient fascinant. La sève créative qui irrigue le film de Blier l’emmène sur des sommets vertigineux et on est ébloui par tant d’audace formelle et narrative, signes d’un créateur en pleine effervescence.

Évidemment une telle structure peut désarçonner et laisser sur la route une partie du public, mais Blier fait confiance à l’intelligence des spectateurs et leur offre comme guide pour ce gymkhana deux comédiennes à tomber, dont le talent, la détermination et la folie ne sont que quelques uns des atouts majeurs dont elles disposent. La claque Anouk Grinberg déjà, belle, lunaire, perdue et enfantine, capable par une micro-expression d’éveiller le désir, l’admiration ou la compassion. Charlotte Gainsbourg ensuite, qui commençait à imposer une présence de moins en moins timide pour laisser la place à une jeune femme fougueuse et pleine d’aplomb qui laisse béat d’admiration. Autour d’elles, Gérard Depardieu, Michel Blanc, Catherine Jacob, Jean Carmet, Annie Girardot, Thierry Frémont, François Perrot Jean-Louis Trintignant sont formidables et permettent de faire de Merci la vie, un film en forme de montagnes russes littéralement emballant. « Parfois, j’avais l’impression de tourner un Walt Disney« ** disait Blier. Si il ne s’affranchit pas toujours d’un certain malaise et d’une crudité qui peut faire grincer, Merci la vie est l’éblouissante démonstration que Bertrand Blier nous offre avec ce film un voyage euphorisant qui nous transporte vers les plus hautes cimes.

*In Actuel N°3 19 mars 1991

** In Studio Magazine  N°46 – Février 1991

Titre Original: MERCI LA VIE

Réalisé par: Bertrand Blier

Casting : Anouk Grinberg, Charlotte Gainsbourg, Gérard Depardieu…

Genre: Comédie dramatique

Date de sortie: 13 mars 1991

Distribué par: Agence Méditerranéenne de location de films (A.M.L.F)

4,5 STARS TOP NIVEAUTOP NIVEAU

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