Critiques Cinéma

DELICATESSEN (Critique)

SYNOPSIS: La vie des étranges habitants d’un immeuble de banlieue qui se dresse dans un immense terrain vague et qui tous vont se fournir chez le boucher-charcutier, à l’enseigne « Delicatessen ». 

En 1978, le français Jean-Pierre Jeunet lance sa carrière de cinéaste en co-réalisant avec son compatriote et ami Marc Caro – dessinateur rencontré 4 ans plus tôt au Festival international du film d’animation d’Annecy – le court-métrage animé L’Evasion. Les deux compères récidivent deux ans plus tard en imaginant Le Manège, nouveau court-métrage d’animation confectionné cette fois en stop-motion. Le Manège, œuvre radicale et imprégnée d’un style (déjà) identifiable, est récompensé de nombreux prix, dont le prestigieux César 1981 du meilleur court-métrage d’animation. Les deux hommes passent ensuite un temps fou à accoucher du Bunker de la dernière rafale, leur troisième bébé, délivré en 1981 et lui aussi récompensé dans de nombreux festivals, autant en France qu’à l’international. Ce court-métrage, OVNI franchement inimitable, est co-écrit et interprété par le scénariste-dialoguiste-acteur Gilles Adrien, et éclairé par Bruno Delbonnnel, deux hommes qui deviendront par la suite de fidèles collaborateurs du tandem.


C’est au début des 80’s que les trois mousquetaires (Jeunet/Caro/Adrien) se mettent à rêver de cinéma, écrivant alors coup sur coup plusieurs longs-métrages, dont une première version de ce qui deviendra plus tard La Cité des Enfants Perdus, mais aussi Delicatessen, une œuvre frondeuse et iconoclaste. Ce projet est issu d’une anecdote réellement arrivée à Jeunet, qu’il aime raconter en interview. Habitant juste au-dessus d’une boucherie et réveillé tous les matins par des coups de hachoir, Jeunet est interpelé un matin par sa copine de l’époque qui lui dit : « ils sont train de tuer les locataires là-haut, et ils descendent chaque jour d’un étage. Ça va arriver chez nous, il faut vite qu’on déménage« . C’est ainsi que nait Delicatessen, dont le formidable titre, qui fait référence à l’enseigne du boucher-charcutier du long-métrage, a été formulé par Caro pour rendre hommage aux vieux films français avec Michel Simon et Jules Berry. Un pitch fort original donc, et surtout l’idée d’un huis clos – synonyme, en coulisses, de coûts de production peu élevés – pour trouver plus aisément un financeur. Jeunet, Caro et Adrien présentent initialement La Cité des Enfants Perdus à la fin des 80’s à Claudie Ossard, artiste qui a démarré sa carrière en lançant celle de Jean-Jacques Beineix, dont elle vient de produire les deux premiers films (Diva et 37°2 le matin). Claudie Ossard n’imagine cependant pas une seule seconde dénicher le budget colossal pour financer cette Cité des Enfants Perdus, mais croit, en revanche, en Delicatessen, dont elle apprécie le synopsis et la modestie. S’ensuit alors une interminable traversée du désert pendant laquelle Jeunet, Caro et Adrien ne lâchent rien, appelant Claudie Ossard tous les deux-trois jours pour se mettre à jour sur l’avancement du projet. Claudie Ossard, de son côté, travaille d’arrache-pied, sous l’impulsion forte des trois zigotos, pour réunir les trois millions d’euros (18 millions de francs à l’époque) primordiaux pour offrir le feu vert au tournage. C’est au bout de plusieurs années seulement, après avoir essuyé d’indénombrables refus (Gaumont fut intéressé à la lecture du synopsis, mais abandonna l’affaire dès qu’ils eurent le scénario complet entre les mains) et que Delicatessen ait même connu une courte phase de production pendant laquelle les repérages avaient commencé … avant de s’interrompre brutalement faute de fonds suffisants, que la filiale UGC finit par accepter la proposition d’Ossard, lui signant alors un contrat pour cinq films, dont Delicatessen constitue le point de départ.


Dans l’intervalle de toutes ces années, Jean-Pierre Jeunet se fait la main en signant, en solo, quelques vidéo-clips (tous des pépites!) pour des artistes musicaux en vogue (on retiendra de cette faste période La fille au bas nylon de Julien Clerc en 1984,  Tombé pour la France d’Etienne Daho en 1986, ou encore Souvenez-vous de nous et Cache ta joie de Claudia Phillips, en 1988 et 1989), tout en continuant à travailler de temps à autre avec Marc Caro (il lui offre le rôle principal de Pas de repos pour Billy Brakko, court-métrage sorti en 1984, et et co-réalise avec lui l’année suivante le vidéo-clip de Zoolook, de Jean Michel Jarre). Le tournage de Foutaises, excellent court-métrage réalisé en 1989, avec la participation de Claudie Ossard à la production, récompensé du prix convoité du public au festival de Clermont-Ferrand et véritable préambule à la poésie du Fabuleux destin d’Amélie Poulain, notamment avec le concept fort des  » j’aime / j’aime pas  » qui sert à présenter et caractériser les personnages, lui fait rencontrer Dominique Pinon, qui devient alors son acteur fétiche, mais aussi Chick Ortega, Marie-Laure Dougnac et Maurice Lamy, tous présents par la suite au générique de Delicatessen. C’est donc à l’aube des 90’s, un an à peine après que Dominique Pinon ait clamé avec dégoût qu’il « n’aimait pas les étalages des boucheries » au début de Foutaises, que la production de Delicatessen, premier film de Jeunet et Caro, assistés à l’écriture de la plume de Gilles Adrien, est lancée. Le tournage a lieu sur 16 semaines dans les anciens entrepôts de la Seita, à Pantin. Sur le plateau, Caro supervise tout particulièrement les créations visuelles (couleurs, lumière, ambiance, costumes, décors) tandis que Jeunet s’occupe plus spécifiquement de la direction d’acteur, de la mise en cadre et de la gestion d’équipe. Le casting et les techniciens se composent d’indénombrables talents. Les deux cinéastes se sont entourés de véritables « gueules » de cinéma pour interpréter, face caméra, les personnages atypiques de leur film. Christophe Salengro, président de Groland, est un temps envisagé mais c’est finalement le plus inattendu Dominique Pinon qui obtient le rôle principal, celui de Louison. Un ex-clown un peu naïf et traumatisé (par la mort de son singe et acolyte Livingtone), mais débrouillard et serviable qui, dans un futur dystopique où la guerre fait rage et où la nourriture manque, se trouve engagé comme homme à tout faire dans un vieil immeuble en ruines, dressé sur un immense terrain vague désolé et peuplé de marginaux aux destins croisés : un boucher-charcutier obscène, tenancier de la bâtisse et nourricier de ses résidents (Jean-Claude Dreyfus, 3ème choix de Jeunet/Caro après Jean Bouise, décédé entre temps, et Michel Bouquet, qui refusa le rôle), sa maîtresse-bimbo Madame Plusse (Karin Viard) et sa fille Julie (Marie-Laure Dougnac), dont Louison tombe amoureux, un raniculteur-héliciculteur (Howard Vernon), des frères fabricants de boîtes à meuh (Rufus et Jacques Mathou), un facteur-biker rustre (Chick Ortega), une suicidante qui entend des voix et son mari gaslighter (Silvie Laguna et Jean-François Perrier), une famille pauvre (les Tapioca) composée d’un couple (Ticky Holgado et Anne-Marie Pisani), de leurs enfants et de leur grand-mère couturière (Edith Ker), et enfin des troglodytes affublés de longs imperméables et de gants en latex. Des troglo..quoi ? Des troglodytes, ou locataires révolutionnaires des égouts dont deux d’entre eux sont joués par Dominique Bettenfeld, futur habitué de Jeunet, et Marc Caro en personne. Derrière la caméra, on recense Darius Khondji, chef opérateur de génie, Philippe Le Sourd, habile assistant caméra qui deviendra plus tard un directeur photo émérite, Jean Rabasse, décorateur hors pairs, Pitof, superviseur surdoué des effets visuels (mais plus tard réalisateur médiocre), et enfin Carlos d’Alessio, brillant compositeur à qui Jeunet devait déjà les délicieuses notes de piano accompagnant Foutaises. A l’arrivée, que vaut Delicatessen ? C’est simple, c’est immanquable !Une première œuvre imparfaite mais profondément originale et inventive, particulièrement audacieuse et maîtrisée, plastiquement bluffante, d’une générosité exemplaire dans le fond et la forme, et qui marque indéniablement les esprits par son culot et son univers unique.


On devine derrière chaque réplique, chaque plan, chaque scène du film le culte que vouent Jeunet/Caro à l’artisanat et au cachet d’une époque révolue : le tandem accumule les accessoires improbables mais vachement cools (comme les inventions mécaniques de Ticky Holgado ou le boomerang surnommé l’Australien de Dominique Pinon), ou les trouvailles narratives (les grains de maïs comme monnaie, les rustines mises sur la capote pour réutilisation) ou visuo-auditives bien senties (comme le morceau de musique composé en rythme avec les coups de reins du boucher sur le lit grinçant et montés en parallèle des agissements bruyants mais adaptatifs des autres pensionnaires). On sent aussi dans ce film l’amour – nostalgique mais pas réac’ – que Jeunet et Caro portent aux œuvres d’antan. Si leur inspiration est plurielle, aussi bien picturale (les tableaux de George Bellows par exemple) que photographique (Robert Doisneau), littéraire (les BD des 70’s, cf le générique introductif complètement délirant) ou cinématographique (Buster Keaton, Sergio Leone, Marcel Carné et son Jour se Lève, mais aussi Terry Gilliam et son Brazil intemporel), Delicatessen, avec ses décors astucieusement sélectionnés, se profile avant tout comme une véritable ode au(x origines foraines du) cinéma (et à l’un de ses premiers émissaires, Georges Méliès). Au-delà de ses influences parfaitement digérées, Delicatessen saisit immédiatement le spectateur par la noirceur de son intrigue – relecture moderne du célèbre conte de Charles Perrault, Le Petit Poucet – contrebalancée par une poésie réaliste magnifique, un univers poisseux et foisonnant, ainsi que des personnages hauts en couleurs.


Et s’il est relativement sombre et macabre dans le fond, le film demeure tout de même traversé d’un humour appréciable bâti sur un comique efficace de situations, d’une poésie enivrante (le duo violon/scie musicale par exemple) et d’un discours concerné et juste sur l’acceptation des timides face à la cruauté des ogres de notre monde, et la galerie de personnages secondaires, tous plus lâches et abjects les uns que les autres avec leurs tics et leurs habitudes exécrables, est en effet truculente. De Ticky Holgado, parfait en inventeur prolétaire, à Rufus, irrésistible fabricant de boîte à meuh, en passant par Chick Ortega, savoureux en brute épaisse, ou encore Silvie Laguna, hilarante en fausse psychotique aux tentatives de suicide élaborées mais qui échouent toujours lamentablement. Et aussi Jean-Claude Dreyfus évidemment. Le comédien, repéré par Jeunet/Caro dans la série de pubs pour la marque Marie où il campait un coach culinaire déjanté, est exceptionnel en antagoniste puni par une cruelle ironie et un couteau qui se retourne contre lui – élément narratif qui deviendra d’ailleurs une marque de fabrique chez Jeunet, cf le sort sadique réservé aux sœurs siamoises de La Cité, à l’épicier Collignon dans Amélie Poulain, aux responsables du décès de l’amant de Tina Lombardi dans Un long dimanche, ou aux fabricants d’armes de Micmacs à tire-larigot. Sa « gueule » à part, sa prestance instantanée, son timbre de voix particulier, ses actes immoraux en font un personnage de cinéma inoubliable. Quant aux rôles principaux, Dominique Pinon, avec sa douceur, son air de clown jovial et sa trogne atypique, campe un opprimé diablement attachant (il fallait vraiment oser lui attribuer le rôle du prince charmant !), et Marie-Laure Dougnac s’avère terriblement touchante en femme maladroite mais intelligente (c’est elle qui échafaude le plan pour libérer Louison des griffes de son père) et indépendante (elle n’est jamais « dévouée » à son boucher de père ou à Louison, choisissant toujours ses comportements plutôt que de les subir). La paire est bien assortie, et c’est à eux qu’on doit les scènes les plus poétiques et émouvantes, comme celle, par exemple, de ce rendez-vous galant qui finit par un geste tendre sur un œil blessé. On se réjouit enfin de voir Marc Caro lui-même jouer un troglodyte libertaire (dont le design sera repris pour les cyclopes de La Cité des enfants perdus), rôle un peu meta si l’on se réfère au côté contrebandier de l’œuvre.


Le casting est aux petits oignons d’accord, mais Delicatessen ne serait rien sans ses attributs techniques. La photographie léchée de Khondji, « flash » combiné à un traitement particulier de la couleur – technique qu’il a directement héritée du travail prodigieux de Vittorio Storaro sur Apocalypse Now – confère aux images leur tonalité chaude, un peu soufrée, et participe indéniablement à créer l’ambiance bizarroïde du film. Le découpage de Jeunet est précis, ses mouvements de caméra fantasques (et jamais vus à l’époque!) mais pertinents pour traduire visuellement les émotions des personnages, la direction artistique de Caro est soignée, les cadres minutieusement préparés, les dialogues de Gilles Adrien délectables (avec le don évident du bon mot et de la bonne phrase qui font mouche), la musique de Carlos d’Alessio enthousiasmante. Et pour donner vie à l’imagination débordante et aux idées folles de Jeunet et Caro, le studio Duran Duboi, fondé entre autres par Pitof, s’est surpassé : par exemple, pour truquer certains plans, notamment celui du jet en l’air de l’Australien, Pitof et son équipe ont développé un système qui permettait de superposer plusieurs images issues de différentes prises de vues. Résultat à écran tout simplement bluffant ! Dix années de gestation douloureuse auront été nécessaires à Jeunet et Caro pour fabriquer Delicatessen. Mais ce chemin de croix a fini par payer : sorti en salles en France le 17 avril 1991, le long-métrage culotté et étrange du duo connaît en effet un triomphe. D’abord public, avec plus de 1,4 millions de spectateurs (à la fois extraordinaire pour l’époque et inimaginable aujourd’hui !), puis au marché du film de Cannes ensuite, où le film se vend facile dans 45 pays, et enfin à travers une immense reconnaissance du milieu, l’année suivante, lorsqu’il décroche la timbale aux César. Lauréat de 4 prix (dont celui de la meilleure première œuvre, sacré pied de nez de la productrice Claudie Ossard aux gens de la profession qui ne croyaient tellement pas en elle et au pedigree du film au point qu’ils lui riaient souvent au nez, notamment lors d’une projection-test épouvantable), Delicatessen propulse les carrières de Jeunet et Caro, et sert, au passage, de fer de lance pour autoriser la mise en chantier de premiers films « risqués » de cinéastes marginaux, tels que Gaspar Noé (Jeunet et Caro sont d’ailleurs remerciés au générique de Seul Contre Tous), Jan Kounen, Mathieu Kassovitz, ou encore Albert Dupontel (dont il partage avec Jeunet le socle commun « Terry Gilliam« ).


Quatre ans après Delicatessen, le duo Jeunet/Caro récidive ensemble et signe un véritable chef-d’œuvre, une fable glauque intitulée La Cité des Enfants Perdus. Ils se séparent ensuite après que le premier traverse l’Atlantique pour mettre en scène Alien, la résurrection (après la défection de Danny Boyle), sur lequel le second reste tout de même crédité (« design supervisor »). Jean-Pierre Jeunet connaît par la suite un fabuleux destin en solo avec … Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (et Un long dimanche de fiançailles), tandis que Marc Caro, de son côté, réalise un premier long-métrage décevant en solo, Dante 01, des années plus tard seulement, en 2008, après avoir œuvré sur de nombreux projets comme directeur artistique. Célébration de l’enfance, de l’amour, de l’importance des contacts humains et de l’évasion d’un monde décevant par le pouvoir de l’imagination (cf la haute valeur symbolique du somptueux plan final), Delicatessen fait partie de ces films de genre qui, aujourd’hui, ne pourraient certainement plus être financés. Sortie heureusement au bon moment et avec un soin tout particulier de la part de sa productrice Claudie Ossard, cette œuvre de Jeunet et Caro a laissé une empreinte indélébile dans la pop-culture. De L’étrange histoire de Benjamin Button (David Fincher) avec l’idée de l’événement providentiel qui amène des réactions en chaîne en forme de jeu de dominos à Hugo Cabret (Scorsese) et sa magnifique déclaration d’amour à Méliès, ou encore La forme de l’eau (Guillermo Del Toro) et son baiser subaquatique dans une salle de bains remplie d’eau … beaucoup d’artistes lui ont rendu hommage, et ce n’est sans doute pas un hasard !

Titre Original: DELICATESSEN

Réalisé par: Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro

Casting: Dominique Pinon, Karin Viard, Ticky Holgado

Genre: Comédie, Drame, Epouvante-Horreur, Fantastique

Sortie le : 17 avril 1991

Distribué par: –

EXCELLENT

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