Critiques Cinéma

GRÂCE A DIEU (Critique)

SYNOPSIS: Alexandre vit à Lyon avec sa femme et ses enfants. Un jour, il découvre par hasard que le prêtre qui a abusé de lui aux scouts officie toujours auprès d’enfants. Il se lance alors dans un combat, très vite rejoint par François et Emmanuel, également victimes du prêtre, pour « libérer leur parole » sur ce qu’ils ont subi. Mais les répercussions et conséquences de ces aveux ne laisseront personne indemne.

On a si souvent reproché au cinéma français de prendre trop de temps avant d’oser affronter les démons de son pays en face que l’on est presque toujours étonné quand des cinéastes s’emparent rapidement d’affaires récentes qui ont défrayées la chronique. Ce fait divers glaçant en instance de jugement au moment de la sortie du film est, au-delà de son aspect sordide, le reflet de la protection dont a bénéficié le principal mis en cause de la part de sa hiérarchie durant des années. Un scandale qui éclabousse non seulement le diocèse de Lyon mais également l’église dans son ensemble, qui, par la voix de son Saint Père dit vouloir éradiquer la pédophilie dans ses rangs, sans que cela soit suivi de réels effets. Ce drame terrible n’a évidemment pas seulement un corollaire religieux, car chacun d’entre nous, quelles que soient ses croyances, peut se projeter dans la souffrance et la solitude que tous les enfants victimes de ce prêtre ont vécues. Voir François Ozon, adepte d’un cinéma subversif, audacieux autant formellement qu’idéologiquement s’emparer d’un tel sujet laissait quelque peu dubitatif, tant cette affaire sentait la nitroglycérine à plein nez et se devait d’être manipulée avec d’infinies précautions. A l’instar du 24 jours la vérité sur l’affaire Ilan Halimi (Alexandre Arcady, 2014), le cinéaste se devait de tendre à l’universalité afin d’éviter que son récit ne soit trop imprégné d’un repli communautaire qui n’aurait fait que de dénoncer les faits sans forcément impliquer la majorité des spectateurs. Si Arcady avait eu beaucoup de mal à sortir d’un récit froid et extrêmement factuel qui se déployait au détriment de l’émotion, Ozon signe un drame de facture très classique, très étonnant de sa part, mais il livre aussi une tragédie bouleversante qu’il ne craint pas d’aborder de front sans en diminuer la déflagration émotionnelle qu’elle provoque.

S’inscrivant plutôt dans la lignée de films comme Sleepers (Barry Levinson, 1996) ou Spotlight (Tom McCarthy, 2015), dont il  s’approprie la sobriété et la rigueur, François Ozon maîtrise magistralement le matériau sensible à sa disposition. Sans rien occulter, sans se défausser derrière des artifices narratifs, le réalisateur de Jeune et Jolie et de Une nouvelle amie, suit scrupuleusement les avancées de l’affaire et le déploiement de l’association La Parole libérée qui en sera à l’initiative. Si certains y voient moins un objet cinématographique aux ambitions filmiques affirmées qu’une enquête à la lisière du reportage, il nous semble que c’est le juste milieu qu’a choisi le metteur en scène parvenant à trouver un équilibre parfait jamais pris en défaut tout le long des plus de deux heures du film. On avance, au fur et à mesure que les victimes à l’origine de la divulgation de l’affaire se cooptent puis se liguent pour constituer une entité qui sera plus forte que les individualités. Paradoxalement, c’est en s’intéressant d’abord aux parcours individuels des figures centrales de La Parole Libérée, Alexandre Guérin (Melvil Poupaud), François Debord (Denis Ménochet), Emmanuel Thomassin (Swann Arlaud) que François Ozon nous amène à la dimension collective de son film, qui est un vibrant plaidoyer non pas contre l’Église mais pour la reconnaissance des victimes.

C’est en se drapant de dignité et de pudeur que Grâce à Dieu devient sous nos yeux un grand film, beau et fort qui ne se facilite pas la tâche en se plaçant uniquement du côté des victimes (le capitaine de police interprété par l’excellent Frédéric Pierrot ne prend jamais le leadership de l’enquête) et ce parti pris donne de la densité au film de la chair et de l’émotion. L’autre point fort de Grâce à Dieu est de ne justement pas être un film tire-larmes qui ferait monter l’émotivité de manière artificielle, mais au contraire de faire venir l’émotion proportionnellement à la force des sentiments ressentis par les protagonistes. Magnifiques dans des registres différents, Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud représentent trois facettes différentes donnant une vision périphérique de ce que les victimes ont vécues, le premier, digne et résolu, le second massif mais fragile et le troisième, brisé mais dont la douleur trouve soudain un écho. Ces trois immenses comédiens nous emportent sur des sommets de détermination et de sensibilité qui sont absolument saisissants et autour d’eux des acteurs de premier plan formidables (Eric Caravaca, Josiane Balasko, Hélène Vincent, Bernard Verley…) apportent aux rôles secondaires une force tellurique impressionnante. Mais le plus fort dans Grâce à Dieu, au-delà des thématiques multiples abordées (la douleur, le pardon, l’impossibilité à pardonner, le poids du silence, la souffrance dans la solitude, l’incompréhension… ) c’est la démarche volontaire de cinéaste menée par un François Ozon qui se glisse dans le sillage de ce récit avec la parfaite attitude. Sans jamais s’afficher en poseur, en restant à la bonne distance, Ozon signe l’un de ses films les plus forts d’une carrière déjà éblouissante, couronné qui plus est du Lion d’Argent à la Berlinale 2019. Sobre, digne et drapé d’un classicisme et d’une élégance qui sont d’indéniables atouts quand on a entre les mains une telle charge explosive, le nouveau film de François Ozon crée une déflagration émotionnelle intense propagée par trois acteurs exceptionnels.

Titre Original: GRÂCE A DIEU

Réalisé par: François Ozon

Casting: Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud

Genre: Drame

Sortie le: 20 février 2019

Distribué par : Mars Films

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