ENTRETIENS

Table Ronde avec Félix Moati et Vincent Lacoste (Entretiens) «  »J’aime faire des films, parce qu’on travaille collectivement la fabrication d’un truc plus important que chaque individu… ».

C’est dans le salon presse flambant neuf du Comoedia à Lyon que nous avons le privilège de rencontrer Félix Moati & Vincent Lacoste à l’occasion du très bon Deux fils, premier film du premier nommé en tant que réalisateur et dans lequel joue le second.

Crédits: Fred Teper

Une famille de médecins qui s’appelle Zuccarelli, est-ce que cela a un lien avec le docteur François Zuccarelli, médecin accrédité auprès des compagnies d’assurance pour signer les certificats d’aptitude aux tournages et aux tournées ?

Félix Moati (FM) : Non non, rien à voir. C’est parce que Zucarelli, c’est le nom de jeune fille de ma mère. C’était une manière pour moi de la faire exister dans le film. J’aimais bien cette idée de faire un film avec des énigmes à tiroirs mais qui ne regardent que moi en fait. Au moment où je voulais trouver un nom de famille pour ce trio, je trouvais ça intéressant d’emprunter le nom de jeune fille de ma mère. Déjà Zuccarelli, je trouve ça très beau, il y a quelque chose d’assez flottant, on ne sait pas vraiment d’où ça vient. Ce mélange de Joachim et de Zuccarelli, c’est un peu étrange. C’était une manière de rendre un hommage personnel.

Donc de glisser une mère en contrebande dans un film où la figure du père est présente à tous les étages ?

FM : Exactement ! C’est exactement ça. C’est un film qui de toute évidence interroge les fonctions. Que ce soit celle de frère, de fils ou de père. Et est-ce qu’on occupe une fonction que dans le regard de l’autre en fait. Quand je prends le personnage de Vincent par exemple, Joachim, c’est un déserteur. Il a déserté toutes ses fonctions. Celle d’amoureux, celle de grand frère admiré, celle de fils. Et chacun va réapprendre à occuper sa fonction au fur et à mesure du film. Grace au coup de pied dans la fourmilière que va donner le petit Ivan, joué par Mathieu Capella.

Grace à des tiers aussi, puisque ce sont eux qui vont révéler à Joachim et Ivan quelles sont les places réelles qu’ils occupent dans la fratrie, dans la famille.

FM : Exactement. Et aussi grâce au secret qu’ils découvrent en écoutant à travers les portes.

Votre film évoque, en filigrane, la peur démesurée et profonde de la solitude, qui rend les personnages dépendants les uns des autres au fur et à mesure pour essayer de se « sauver » et se libérer. Est-ce un thème qui vous est cher ? Est-ce pour cette raison que vous vous êtes entouré de comédiens avec lesquels vous êtes amis dans la vie, votre « famille de cinéma » en quelque sorte, pour réaliser votre premier film ?

FM : C’est même pour ça que je fais des films. J’adore le fait que ce soit une fabrication collective. J’ai développé très tôt une peur panique de la solitude. La lutte contre ça, c’est un truc que j’admire chez les autres, moi je n’y arrive pas, j’en suis incapable. C’est pour ça que j’aime faire des films, parce qu’on travaille collectivement la fabrication d’un truc plus important que chaque individu. J’ai cette sensation là. Et c’est vrai que j’ai eu la chance de rencontrer très tôt une sorte de bande, mais pas dans le sens « excluant » du terme, on est très ouverts et chacun y est le bienvenu. Que ce soit Vincent (Lacoste), ou Antoine de Bary, qui joue le pote de Vincent dans le film, Anaïs Demoustier, voilà. C’est un métier qui permet les rencontres, de se rencontrer. Mêler affection et travail, je trouve que c’est quelque chose de très intéressant et très précieux. C’est l’un des rares métiers qui le permet. J’en suis ravi. Et je tiens l’amitié en très haute valeur. C’est un des trucs qui nous permet de tenir et d’habiter le monde. En plus quand nos amis sont talentueux, c’est pas mal (rires).

Vous vous êtes même entourés de votre famille de sang, puisque votre frère, Victor, est votre photographe de plateau, et Irène, votre sœur, est accessoiriste.

FM : Oui, c’est vrai. Je trouvais que c’était cohérent. Je pense que c’est très important qu’il existe une cohérence entre ce qu’on raconte à l’écran et la manière de fabriquer le film. Étant donné que c’est un film qui parle de sentiments et de filiation à travers une famille, c’était très important pour moi que mon frère et ma sœur soient là, à mes côtés, sur le plateau. Et sinon, Yves Angelo, le chef opérateur de Deux Fils, est quelqu’un de très expérimenté, mais il y a aussi des chefs de poste, qui, eux, sont très jeunes et débutent dans le métier. Il y a un dialogue de génération qui s’est peu à peu installé pendant le tournage, et comme Deux Fils est un film là dessus, sur le passage de relai, ça m’intéressait de constituer ça derrière le combiné. Je trouvais ça intéressant qu’il y ait une différence de générations entre les membres de l’équipe technique, qu’ils apprennent les uns des autres, parce que c’est aussi ce que j’essaie de raconter à travers mon film.

Crédits: Fred Teper

Est-ce que le fait de ne pas jouer dans votre film vous a aidé à trouver une certaine distance par rapport à l’œuvre ? Je veux dire par là qu’avec Deux Fils, vous parlez de choses très intimes, très personnelles et qu’on imagine combien il aurait été difficile de prendre du recul si vous aviez cumulé les postes en enfilant la triple casquette de scénariste, acteur et réalisateur.

FM : Je n’ai pas joué dedans parce que je l’ai vraiment écrit pour Vincent. Il y a vraiment des phrases que lui seul pouvait prononcer. Si Vincent avait refusé de faire le film, je ne me serai pas proposé le rôle parce que je n’avais aucune envie de me filmer. Peut-être que ça viendra dans d’autres films, mais ce n’était pas du tout le projet ici. C’est après avoir rencontré Vincent que j’ai voulu écrire Deux Fils. Ce n’est pas par fausse pudeur ou par crainte d’abolition de la distance que je dis ça. C’est vraiment pour Vincent.

Et comment vous est venue l’idée de lui offrir Benoît Poelvoorde comme père de fiction ?

FM : (rires). Vincent, Mathieu Capella et Benoît ont en commun cette espèce de « nonchalance concernée ». Ils sont toujours totalement le personnage, ils jouent la partition globale du film, et en même temps, ils sont aussi eux-mêmes, et donc un peu à côté. Il n’y a jamais d’esprit de sérieux, ce n’est jamais affecté, on ne tombe jamais dans une gravité un peu ampoulée. Il y a toujours une sorte de malice et de distance, comme chez tous les acteurs que j’aime. Que ce soit chez Bill Murray ou chez Marcello Mastroianni. Benoît Poelvoorde s’est imposé pour ces raisons là. On en parlait beaucoup avec Vincent lorsqu’il s’agissait de lui trouver un papa de fiction, et on a tout de suite pensé à Benoît.

Vous filmez Paris d’une façon très esthétique, avec une ambiance un peu jazzy. On pense souvent aux films de Woody Allen. C’était intentionnel ?

FM : En fait, je suis très touché en tant que spectateur par les cinéastes qui filment leur environnement. J’ai mentionné Woody Allen dans les remerciements de Deux Fils, je ne sais pas trop ce qui m’a pris (rires). J’aime bien comment les frères Larrieu filment les Pyrénées, j’adore comment Desplechin filme Roubaix, comment Sydney Lumet, Martin Scorsese et Woody Allen filment New-York. En fait, j’ai l’impression que c’est une sorte de pacte tacite qu’ils établissent avec les spectateurs. Ça me plaît. C’est comme une promesse de ne pas nous mentir. Et moi, à Paris, c’est vrai que j’y ai toute ma mémoire affective. J’y traîne beaucoup, et je suis très attaché à cette ville. J’ai envie de filmer ce que je connais, comme une espèce de pacte d’honnêteté. J’aime aussi beaucoup comment Alain Guiraudie filme la campagne par exemple, on devine instantanément qu’il parle de quelque chose de vécu, et c’est un peu ce que je voulais. Paris apporte au film une atmosphère douce, presque mélancolique, un peu comme celle qui habite les personnages que je filme.

Comment avez-vous procédé pour la composition musicale, très jazzy justement?

FM : En fait, c’est pour rester cohérent avec les personnages et le choix des acteurs pour les interpréter. Il me fallait une musique qui nous protège, nous en tant que spectateurs, du drame, du trop plein de sérieux, d’une gravité ambiante. Je trouve que la musique composée par Limousine est à la fois mélancolique, enveloppante, sensuelle, chaleureuse et malicieuse. Elle pétille. Et je trouve qu’elle se prêtait parfaitement à cette errance, à cette dérive nocturne que traversent les personnages. La musique a même aidé à la construction du film, qui suit davantage des émotions et la vérité des personnages plutôt que des événements précis. Ce côté décousu et fleuve du jazz de Limousine s’y prêtait beaucoup.

Pourtant, le premier son qu’on entend dans Deux Fils est une espèce de saxophone un peu agressif…

FM : Pour la scène d’ouverture, c’est Mulatu Astatqé, le père de l’éthio-jazz. Mais c’est une texture musicale qui est finalement assez proche de celle de Limousine. Il fallait que je crée un truc d’ensemble, une matière musicale enveloppante. Mais je dois tout à Woody Allen cela dit, le saxophone pour démarrer, ça vient de lui !

Les personnages de Deux Fils ont l’air très anxieux, ils filment clope sur clope. Etait-ce aussi votre cas sur le tournage ? C’est votre premier film en tant que réalisateur, est-ce que vous étiez assez anxieux ?

FM : La vie est angoissante de toute façon. Je pense que tout le monde connaît des moments d’angoisse. Mais chez moi, la réalisation du film, c’est le moment où je sors de l’angoisse justement. Parce que je ne suis pas seul. Un réalisateur, il est entouré de plein de gens. La fiction a un fort pouvoir libérateur de ce point de vue, un pouvoir de nous sortir de nous-mêmes. Et surtout quand on réalise des films. On est une équipe d’une cinquantaine de personnes, et le tournage était joyeux. L’angoisse, c’est aussi une manière de ridiculiser les personnages dans le film. Ils sont à la fois très honnêtes et vaillants dans leurs angoisses, mais je voulais aussi les « ridiculiser », avec toute la tendresse que les êtres humains méritent. Je tourne un peu en dérision leur anxiété.

Si le tournage était un moment de confort, d’ambiance récréative à plusieurs, qu’en fut-il du montage ? Était-ce éprouvant ?

FM : C’était très douloureux. Je n’avais plus personne à galvaniser (rires). C’est un moment donné où on se rend compte des thèmes véritables du film. Par exemple, la « peur de la solitude », je ne m’en étais pas du tout rendu compte à l’écriture. Je crois que toi Vincent, tu t’en étais rendu compte lors de la lecture du scénario et quand tu le tournais.

Vincent Lacoste (VL) : Ah bah oui (rires).

FM : Alors que moi, pas du tout. Le vrai sujet d’un film, c’est très mystérieux en fait. J’ai l’impression qu’il jaillit seulement vers la fin. Je me suis rendu compte seulement au montage que Deux Fils est vraiment un film sur le manque et l’absence. Ça, je me l’étais jamais dit. Le montage, c’est douloureux parce qu’on est tout seul. Et aussi parce qu’on découvre sur le tard les vrais sujets du film.

Crédits: Fred Teper

VL : En fait, il y a un truc très concret à définir au montage j’ai l’impression. Enfin, je n’ai jamais monté un film donc je n’en ai aucune idée (rires) et ce que je dis est totalement théorique, mais c’est l’impression que j’ai. Ça a l’air d’être un truc où il faut choisir une voie vers laquelle aller. Alors qu’au tournage, on peut essayer plein de choses.

FM : C’est ça.

VL : Le montage, ça fixe les choses.

Vous aviez écrit voiles, les fondus au noir ?

FM : Non, pas du tout. Ça, ça s’est vraiment écrit au montage. Il y avait un truc involontairement chapitré en fait dans le film, et ces  fondus se sont imposés au montage. Le montage, c’est une lecture très « neuve » du film qu’on a fait, c’est aussi un deuil du film rêvé. Il y a une phase d’acceptation de la matière réelle qu’il y a en face de nous, et de ce qu’on a voulu, volontairement ou non, raconter. La vérité du film jaillit toujours.

Il y a un genre que vous traversez aussi avec Deux Fils, à travers le personnage d’Ivan, c’est le teen-movie. Tous les deux, avec Vincent, vous avez démarré dans des teen-movies (Les Beaux Gosses pour Vincent, LOL pour Félix Moati, NDLR), est-ce un genre que vous affectionnez tout particulièrement ?

FM : Carrément ! J’adore l’enfance au cinéma. En règle générale, un enfant, c’est une figure très cinématographique. C’est tout de suite de la fiction. On peut projeter toutes nos émotions, surtout avec un visage qu’on ne connaît pas. J’aime bien cet âge-là, c’est un mélange de férocité et de tendresse. Il y a un conflit permanent entre les deux, mais j’aime bien quand la tendresse l’emporte quand même (rires). C’est quoi la vérité de l’enfant qu’on était ? C’est toujours dur à dire, c’est pour ça que j’aime bien l’idée de faire jouer un enfant, pour essayer de retrouver qui on était. Le film s’est d’ailleurs bâti comme ça, avec le désir d’établir un dialogue entre le souvenir fantasmé d’un gamin de 13 ans et le jeune adulte que j’étais en train de devenir, qui était un peu tenté par le vide. Et de mettre cet adulte tenté par le vide face à un enfant qui a un cœur fanatique et qui est en quête d’absolu et d’architecture.

En parlant d’Ivan, comment vous avez casté son interprète, le jeune Mathieu Capella ? C’est la vraie révélation du film selon moi.

FM : On a mis énormément de temps à le trouver. Il ne voulait pas du tout être acteur, je crois d’ailleurs qu’il ne veut toujours pas (rires). Il était scolarisé au collège François Truffaut, c’est un petit hasard (rires). Ça a été un très long casting, on a reçu beaucoup de candidatures qui venaient de toute la France. Et après, j’en ai rencontré une cinquantaine à titre personnel, mais aucun ne collait vraiment. Lui, il s’est imposé par sa curiosité, son attention, sa malice. Il était vif, il n’était pas du tout replié sur lui-même. Et puis, il a une proximité de jeu avec Vincent. Ils arrivent tous les deux à faire ressentir des choses sans être nécessairement intenses, ou plutôt sans montrer leur intensité. Et moi ça, c’est des acteurs que je trouve assez fascinants. Mathieu Capella, il a un sens de l’observation très développé. Sur le plateau, il regardait tout, il était curieux de tout et notait les habitudes de chacun.

Vincent, est-ce que vous avez senti que le fait d’être aussi comédien a aidé Félix à mieux vous diriger ?

VL : Oui, complètement. Il a la compréhension de ce qu’est le métier d’acteur, donc ses directions étaient très justes, très fines. Félix en plus, il a fait je-ne-sais-combien de films, donc il a vraiment l’habitude d’être entouré de comédiens, il a l’habitude du plateau. Être réalisateur, c’est une équipe, mais Félix a géré ça naturellement. Il était comme un poisson dans l’eau. Il prenait en compte énormément de paramètres, et je pense que Félix, ce qu’il aime précisément dans la vie, c’est d’être entouré et de faire confiance aux gens, donc ça lui allait très bien d’être réalisateur.

FM : Je suis sensible au moment de frayeur des comédiens sur un plateau. Je l’ai moi-même vécu.

Est-ce qu’on peut considérer Deux Fils comme le « prolongement »d’Après Suzanne, votre court-métrage ?

FM : Oui et non. Il y avait déjà le personnage de Joachim joué par Vincent, et en même temps, c’est deux trucs très autonomes, puisque je mets à Joachim un père et un frère dans Deux Fils. C’est même le thème central du film. Mais la tentation du « vide » de Joachim est la même dans le film et dans le court-métrage. Je voulais « prolonger » son histoire, parce que j’avais eu plaisir à filmer sa vie, son ami. Vincent, je ne sais même plus dans quel sens ça va, si j’ai été ami parce que je suis admiratif de son talent, ou si je suis admiratif de son talent parce que je suis son ami. Tout ça s’entremêle en fait. J’avais vraiment une volonté d’écrire pour quelqu’un qui m’est proche. Vincent Lacoste, c’est une boîte à produire du romanesque (rires). Il a cette qualité-là. Dès qu’on met une caméra devant lui, on passe instantanément dans une fiction. Mathieu Capella aussi d’ailleurs.

Crédits: Fred Teper

Chacun des personnages de Deux Fils est-il une projection de vous-même ?

FM : Je ne sais pas. En tout cas, c’est un film très personnel. J’espère que je suis derrière chaque personnage, derrière Vincent, derrière Anaïs Demoustier. Non pas qu’ils sont des porte-voix ou des fragments de moi, mais je les ai filmés de la manière dont j’envisage la vie. J’aime bien que la caméra soit comme une caresse sur leur visage, parce que je pense que personne ne mérite des regards durs dans la vie quotidienne. A part certains vraiment très méchants. Et encore, il faudrait vraiment y aller quoi (rire de Vincent Lacoste).

Joachim qui veut devenir psychanalyste, est-ce un hommage à Woody Allen ?

FM : Non, pas vraiment. La psychanalyse, c’est juste un truc qui me passionne énormément. Je lis beaucoup d’articles dessus, je suis moi-même en analyse, comme beaucoup de gens. C’est un truc qui m’intéresse beaucoup, parce que c’est quelque chose qui agrandit l’espace. Les textes de Freud sont très éclairants. Je dois beaucoup à Freud, et aux autres. J’ai bien aimé mettre dans le film les ingrédients que j’aime bien et qui composent ma vie.

On a justement l’impression que vous avez filmé des scènes de « thérapie », quand Poelvoorde se confie à sa nouvelle compagne et commence à pleurer par exemple, on sent que c’est thérapeutique …

FM : Oui, après il y a les deux fils qui écoutent à la porte quand même, donc c’est pas totalement la même chose. C’est un peu immoral ce qu’ils font, de voler des secrets si intimes comme ça. Et en même temps, c’est comme si Poelvoorde avait l’intuition que ses deux fils allaient écouter et qu’il avait envie d’être entendu. Je pense que ça fait du bien à Joachim ce qu’il entend derrière la porte, et que ça fait aussi du bien à Ivan d’entendre ce que dit Joseph de Joachim. Par exemple, « quand tu es né, il dormait en te regardant », ce genre de choses. C’est des choses qu’on ne sait jamais en fait, c’est des choses qu’on a besoin d’entendre. Ou plutôt on les sait, mais on a besoin de les entendre. Toute notre vie. On a toujours besoin que nos parents nous regardent, nous parlent. On a toujours besoin qu’ils nous signifient leur amour.

… Un peu comme Ivan lorsqu’il apprend, par hasard, que Joachim est allé voir l’éditeur de son père, il a besoin d’une preuve et demande confirmation de cet acte auprès de Joachim.

FM : C’est exactement ça. « Qu’est-ce que tu es capable de faire pour me protéger ? », c’est ça en fait qu’il questionne. Dans le but de l’admirer à nouveau. C’est une mise au défi de la part du petit Ivan, un truc que je trouve valeureux. Il tape dans la fourmilière dès le début du film, puis il attend que les deux aînés se débrouillent.

Et pourquoi le côté religieux d’Ivan, cette espèce de quête mystique ?

FM : C’est l’architecture du personnage. La vie d’Ivan perd toutes ses bases, il est en colère contre ses deux modèles qu’il admire tant et qu’il voit s’effondrer. Il va chercher un repère, une architecture qui lui est offerte, celle de la religion et de la spiritualité. Il y a ça, et puis il y a de la comédie avec cet aspect-là je trouve aussi. J’ai trouvé ça drôle qu’un petit de 13 ans ait des passions très sophistiquées, comme la pratique religieuse ou l’apprentissage du latin. C’est cette idée de jouer avec les limites du sérieux et du risible. Moi à son âge, j’étais très religieux aussi. Mais ça a duré peu de temps (rires). Et puis la religion, ça questionne les origines. Le mystère des origines très exactement. Pourquoi on est là ? C’est une question qui hante Vincent d’ailleurs (éclats de rire de Vincent Lacoste).

Il y a aussi la foi d’artiste. Avoir foi en sa création, en ses idées, en ce qu’on fait.

VL : Oui, oui, moi je pense oui (rires collectifs). On parle uniquement de la foi religieuse, la religion c’est extrêmement à la mode depuis la nuit des temps (rires). J’ai jamais eu foi en une quelconque religion, mais j’ai foi en l’amitié, en l’amour, en la famille, et dans le cinéma aussi (rires). J’adorerai être religieux, ça me faciliterait beaucoup de choses. Déjà, je me dirai pas qu’à la fin, je vais finir sous terre alors qu’il y aura rien du tout quoi (rires). Personnellement, je pense vraiment que je serai sous terre et qu’il y aura rien du tout. Pendant très longtemps. Bien plus longtemps que la vie. C’est assez déprimant ce que je dis, alors j’essaie d’avoir foi en la vie (rires).

FM : Comme Vincent, je suis un athée qui regrette de l’être. Je suis un croyant sans système. Notre génération, on est quand même mal barrés politiquement. On sait plus à qui s’identifier, vers qui se projeter. C’est particulièrement compliqué quoi. Vincent, il est l’incarnation très forte de cette foi parce qu’il a fait très jeune des choix de cinéma très marquants. On met beaucoup de temps normalement dans notre métier à déployer notre désir, mais Vincent, il a fait les choses bien très tôt, il savait très tôt exactement quel genre de cinéma il avait envie de faire. C’est éblouissant de sa part d’avoir un tel désir et une telle foi dans un métier si incertain.

C’est peut-être pour ça que vous êtes athée Félix, lorsque vous faites dire de la bouche d’Ivan : « Lorsqu’il y a du désir, il n’y a plus besoin de Dieu ».

FM : Exactement ! C’est une phrase que je ne comprends pas totalement, logiquement, mais elle est belle (rires). Je la comprends intuitivement, je crois savoir ce qu’elle veut dire. D’ailleurs, rien à voir, mais c’est Pierre Guyard, mon producteur, qui joue le prêtre dans la scène dont vous parlez.

VL : Lui est très religieux par contre (éclats de rire).

FM : Pour revenir à la réplique, il y a l’idée derrière de trouver une voie d’expression de son désir. C’est fondamental dans la vie.

Combien il y a eu de versions du scénario à peu près ?

FM : Beaucoup. Je suis passé par plein de versions. Il y a une version criminelle.

VL : Une version criminelle ? (interrogeant Félix avec étonnement).

FM : Ben oui, tu te souviens pas, dans la première version du court-métrage ? C’était très inspiré de De Battre Mon Cœur S’est Arrêté. Le père, il avait des dettes de jeu, le fils il buvait.

VL : Je me souviens d’une version où Joachim, mon perso, matait à la fenêtre sa voisine d’en face.

FM : Alors celle-là, je ne m’en souviens pas du tout (rires). Pour revenir aux différents stades d’écritures, j’ai tâtonné avant de trouver la voie qui me semblait la plus proche de moi. Il y a eu beaucoup de tergiversations, mais en gros, c’était le même film quand même. D’ailleurs le prochain sera un peu la même chose je pense. Ce sera pas deux fils de …

VL : Deux Fils De … Deux Fils 2 (éclats de rire).

Vous êtes pour quelque chose dans le choix de la superbe affiche de Deux Fils ?

FM : Non, non, tout le mérite revient à l’illustrateur et affichiste Floc’h. Il a fait des affiches de Woody Allen.

… et celle, sublime, de Diabolo Menthe aussi …

FM : Ah ouais ? Je ne savais pas. Le mérite revient aussi au Pacte, le distributeur. J’ai seulement dit que je voulais un dessin. Et après Floc’h a vu le film et se l’est approprié en fait. Elle est vachement cool cette affiche, je l’aime bien. En plus, le film sort au mois de février, et j’aime bien l’idée de cette couleur rouge, assez chaude, pour contraster.

Vincent, est-ce que le fait de voir Félix réaliser, ça vous a donné envie de franchir le cap vous aussi ?

VL : Pas vraiment. Félix m’a toujours dit qu’il voulait être réalisateur, donc je n’étais absolument pas surpris quand il m’a parlé de Deux Fils. J’ai toujours connu Félix voulant faire des films. Ce qui me plaît en tant qu’acteur, c’est de voyager dans l’univers de différentes personnes. J’aime énormément le cinéma, et ce qui me plaît, c’est de faire des rencontres. D’entrer dans des univers différents, c’est ça qui m’intéresse. Pour l’instant, je n’ai jamais eu le désir de réaliser un film. Peut-être que ça viendra un jour. J’adore être acteur

FM : Je ne sais pas ce qu’en pense Vincent, mais moi j’ai la sensation qu’il est presque co-auteur de Deux Fils. De son personnage au moins. Pas forcément du film en entier, mais de Joachim. Il a inventé plein de choses autour du personnage. Et il y a des dialogues du film, je sais très bien que je n’aurai jamais pu les faire dire par un autre acteur que Vincent. Ce serait impossible. Après, ce n’est pas une obligation pour un acteur de faire des films, il faut avoir un désir à la base.

VL : Oui c’est ça, parce qu’il y a plein d’acteurs, ils auraient mieux fait de ne pas faire de films (rires). Ce n’est pas une absolue nécessité pour chaque acteur de passer à la réalisation. J’adore être acteur. Autant à la base, avant Les Beaux Gosses, je n’avais pas forcément imaginé être acteur. Autant depuis que je suis acteur, je n’envisage en aucun cas de faire autre chose. Quand on est acteur, on est dépendant du désir des autres, mais c’est agréable et réjouissant.

FM : Un pur plaisir de midinette (éclats de rire).

VL : Pour l’instant, je m’épanouis énormément à jouer dans des films.

Baya Kasmi a joué avec vous dans le film de Michel Leclerc, La vie très privée de Monsieur Sim. Elle a participé à l’écriture d’Hippocrate, dans lequel vous jouez tous les deux. Vous lui avez attribué un rôle ici, était-ce une façon de la remercier ?

FM : Michel Leclerc, il est très important pour moi dans l’histoire du cinéma parce que c’est lui, vraiment, qui m’a appris l’importance de la comédie. Et de plein d’autres choses. Le sens de l’engagement par exemple. C’est une figure tutélaire, et je trouvais ça amusant que Baya Kasmi, sa femme à la ville, joue dans mon film la compagne de mon père de fiction interprété par Poelvoorde, je trouvais ça cohérent. Baya Kasmi, c’est une super actrice. Elle joue dans Les Fauves de Vincent Mariette, qui vient de sortir. C’est aussi l’une des héroïnes de La Lutte des Classes, le prochain film de Michel Leclerc avec Edouard Baer, Leïla Bekhti et Ramzy. Elle a un truc très enveloppant, très sensuel. C’est très compliqué ce que je lui ai demandé de faire dans Deux Fils, d’être seulement dans l’écoute et en même temps d’exister dans le cadre. Et elle le fait à merveille. Elle m’a fait la grâce de venir deux jours par pure amitié. C’était aussi une manière pour moi d’inclure Michel Leclerc dans mon film. Michel et Baya ont été les premières personnes à lire mon scénario.

Et Jérôme Bonnell aussi, vous l’incluez indirectement à travers le choix d’Anaïs Demoustier ?

FM : Oui, en effet. J’ai volé à mes réalisateurs leur acteur/actrice. Toutes ces personnes sont très inspirantes pour moi. Chacun à leur manière.

Vous êtes prêt à lâcher votre film dans la nature maintenant ?

FM : C’est trop bien. J’ai vraiment hâte de voir quelles vont être les réactions des spectateurs. Je suis prêt à abandonner le bébé là. Je suis très heureux qu’il appartienne au public, à ceux qui vont le voir. Au moment où je l’écrivais, au moment où je le tournais, je savais qu’il ne m’appartiendrait plus tôt ou tard. Je n’arrêtais pas de me dire : « un jour, les gens verront peut-être ça sur grand écran », c’était incroyablement stimulant. C’est un mélange de stress, de joie, d’autres émotions, mais j’ai hâte. Vous savez, j’ai un tel plaisir de spectateur moi, j’adore regarder les films et j’adore que les gens en regardent.

Je me permets de rebondir là-dessus : est-ce que, en tant que spectateurs, vous avez regardé et apprécié la Saison 1 de la série Hippocrate, après avoir joué dans le film mère ?

FM & VL : On ne l’a pas vu, c’est abusé (rires).

FM : Mais j’ai lu le scénario, j’étais à fond. C’est tellement bien écrit. Thomas Lilti, il est tellement talentueux. C’est un acharné de travail. Il sait ce qu’il raconte. Il aime tellement ses acteurs. Je ne l’ai pas encore vu. Mais mes parents sont très fans, ma mère, elle en peut plus, elle a binge-watché la saison (rires). Ces derniers temps, je travaille énormément, j’ai pas trop pu voir des séries ou aller au ciné.

Crédits: Fred Teper

Vos derniers coups de cœur par exemple ou vos cinéastes préférés ?

FM & VL : James Gray.

VL : James Gray, c’est le premier cinéaste dont on a parlé avec Félix, dont on a apprécié le cinéma en même temps et qui nous a réuni. Woody Allen aussi.

FM : Mais surtout James Gray. Two Lovers, c’est formidable. La nuit nous appartient, c’est génial aussi. Moi je suis complètement obsédé par le cinéma de James Gray.

Vous devez beaucoup attendre Ad Astra du coup ?

FM : Il sort le 23 mai 2019, je suis au taquet. Film de SF dans l’espace avec Brad Pitt et Tommy Lee Jones, ça va être dément. Je suis beaucoup trop chaud pour ce film. Ça raconte l’histoire d’un père et de son fils en plus. Comme tout le temps avec James Gray. Je suis allé à sa MasterClass à la Fnac, on était 15 à tout casser dans la salle, c’est incompréhensible. Quand on a la chance de pouvoir parler avec un tel metteur en scène, on y va ! Il n’est pas si connu, c’est fou. Aux USA, personne ne le connaît, c’est quand même dingue. Quand ses films sont projetés à Cannes, on lui reproche d’être réact’, ce qui est quand même un total déficit de compréhension de ses films. Et sinon, pour revenir à la question des réalisateurs qu’on admire, il y a John Cassavettes aussi. Formidable. Cassavettes, il m’a appris à vivre en fait. J’ai appris à boire devant des films de Cassavettes. J’ai envie de ressembler aux personnages de ses films. Et à cette masculinité-là, celle qui ne montre pas ses gros bras.

Et pour finir, une petite question subsidiaire, vous jouez vraiment dans The French Dispatch, le prochain Wes Anderson actuellement en tournage à Angoulême ? Vous pouvez nous en parler ?

FM : Oui, mais on a des petits rôles.

VL : Et pas ensemble.

C’est-à-dire ?

VL : C’est une sorte de film à sketches en fait. Et on ne joue pas dans la même histoire. Je crois qu’on ne peut pas trop en dire plus désolé.

FM : Mais voir un cinéaste comme Wes Anderson au travail, c’est juste merveilleux. J’ai terminé de tourner de mon côté. Tous les soirs, quand je rentrais dans ma chambre d’hôtel, je prenais des notes.

Et dans sa peinture de famille dysfonctionnelle, Deux Fils fait un peu penser à La Famille Tenenbaum, de quoi boucler la boucle de notre rencontre.

Merci à toute l’équipe du Cinéma Comoedia (en particulier Coline et Sarah), ainsi qu’à la société Le Pacte et tous les autres journalistes/blogueurs présents à cette table-ronde.

Propos recueillis par Robin Fender

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