Critiques Cinéma

ASSASSINATION NATION (Critique)

SYNOPSIS: Lily et ses trois meilleures amies, en terminale au lycée, évoluent dans un univers de selfies, d’emojis, de snapchats et de sextos. Mais lorsque Salem, la petite ville où elles vivent, se retrouve victime d’un piratage massif de données personnelles et que la vie privée de la moitié des habitants est faite publique, la communauté sombre dans le chaos. Lily est accusée d’être à l’origine du piratage et prise pour cible. Elle doit alors faire front avec ses camarades afin de survivre à une nuit sanglante et interminable. 

Allumez la télévision, vous voyez quoi ? Des news qui donnent davantage envie de se flinguer que de s’aérer l’esprit. Ouvrez la fenêtre, vous voyez quoi ? Des gens qui râlent sur tout et n’importe quoi, des manifestations qui créent des problèmes sans faire l’effort de trouver des solutions, du chaos qui se généralise à tous les coins de rue. Branchez l’ordinateur, vous croyez quoi ? Que vous êtes le héros de votre petit monde virtuel et non pas la marionnette de ce théâtre médiatique que l’on appelle le réel ? C’est peu dire si le second film de Sam Levinson (fils de Barry et déjà auteur d’un Another Happy Day totalement oublié) tombe à pic pour révéler à quel point l’actualité et le monde contemporain se valent désormais en matière de flippe contaminante. Parce que là, le déluge de fun et le jeu de massacre que semblaient vous promettre la bande-annonce du film ne manqueront pas de se noircir sous l’effet d’un arrière-plan terrifiant. Le grand film qui dissèque une Amérique génitrice de monstres en puissance et qui manquait jusqu’ici cruellement pour faire écho à une année 2018 bien chargée en désastres, on le récolte in extremis en fin d’année, tel une sorte de bilan aussi jouissif qu’alerte. On vous souhaite d’être prêt à vous manger cette grosse gifle hargneuse et subversive que vous n’aviez pas vu venir, mais dont vous allez sentir les effets secondaires longtemps après l’avoir reçue.

 

Dès son intro fracassante, l’enfilade de cartons punchy résumant les effets secondaires en question ne trompe personne sur la marchandise : c’est autant un film frénétique qu’une liste de symptômes sévères que l’on s’apprête à visionner. De bout en bout d’Assassination Nation, c’est à peine si l’on ne sent pas chez Levinson le désir de condenser en un seul film trois décennies de culture hypersexualisée, de dictature de l’apparence et de génération porno-trash érigée en modèle. A partir d’un événement cruellement tragique (le piratage informatique de 17 000 habitants d’une petite ville nommée Salem, érigeant le réseau social en tribunal expéditif des classes populaires), le film brasse mille sujets, de l’attaque en règle envers le puritanisme ambiant jusqu’au chaos urbain résultant de la paranoïa collective, en passant par le guillotinage du patriarcat et le tableau fluo-flashy d’une adolescence biberonnée aux réseaux sociaux et au culte du corps. Il y a donc véritablement une bonne dose de Spring Breakers dans ce teen-movie subversif qui, en même temps, ne manque pas de renvoyer à tout un pan d’un genre que l’on a connu capable de montrer les crocs dans le passé (ceux qui se souviennent de Heathers ou de Pump up the volume, suivez mon regard…). Filles, flingues, sexe, sang et larmes composent donc ici un tableau chaotique où le coupable, considéré à tort comme l’individu à traquer, n’est autre que le groupe tout entier, ce pays malade qui accuse son prochain sur la base de suppositions fantasmatiques et qui sort les armes à tout bout de champ au lieu de se poser un peu pour réfléchir.

Politique, le film l’est. Euphorique, aussi. Mais il fait surtout très peur, générant chez son spectateur un sentiment d’insécurité de plus en plus violent. On en prend déjà le pouls lors d’un plan-séquence stressant à souhait qui transcende avec brio le concept de « home invasion ». Et par ailleurs, en sortant de ce film, jamais l’écoute de la fameuse alerte sonore de vos notifications Facebook, Twitter ou Instagram ne vous aura donné à ce point envie de jeter votre smartphone contre le mur. Ce qui fait ici la différence, c’est que cette peur – en général celle que les couillons de Fox News et de BFM TV ne cessent de propager à des fins d’asservissement – est ici comme un virus, peu à peu mis à mal par un ton punk et une révolte féministe plus badass tu meurs. Rejetant le moralisme neuneu qu’un tel sujet aurait pu infuser, évitant le racolage gratuit en matière de chaos (on n’est pas dans American Nightmare ici) et renvoyant dos à dos tout un chacun sans chercher le manichéisme facile, Levinson frappe encore plus fort en se payant le luxe de citer un tube de Miley Cyrus comme doigt d’honneur ironique lors de son final. Parce que ces quatre héroïnes, actrices d’un système qui les compartimente avant d’en faire les boucs émissaires de sa propre bêtise, sont comme un échantillon de cette nouvelle pop-culture, élevée à la consommation de masse et aux clips racoleurs de R’n’B, noyée dans sa propre hypersexualité sans pour autant être dénuée de sens critique et de verve pamphlétaire. Elles sont la cible facile d’une communauté réduite à une allégorie de l’horreur sociale, qui cumule tous les travers (sexisme, homophobie, terrorisme, racisme, etc…) avant qu’une salve de bastos estampillée #MeToo ne vienne lui ravaler la façade.

Tout est donc ici vecteur d’ambiguïté sans se résumer à des propos unilatéraux, lesquels n’auraient pas manqué de désigner facilement des coupables et de laisser la réflexion cramer sur le grill. C’est la force de ce film insensé que de se penser en moteur de malaise, en pulsion médicamenteuse sur une menace qui ne semble pas prête de s’arrêter. Et c’est au travers de sa mise en scène kaléidoscopique que Sam Levinson réussit à incarner cette menace. Le split-screen isole des individus dans leur bulle au lieu de les relier, les jeux de lumière fluo déforment la réalité pour lui donner l’illusion d’un monde sous acide, le choix des travellings latéraux ne cessent de renvoyer chaque composante de l’univers à sa propre horizontalité (on va de gauche à droite, ou l’inverse, mais sans se tirer vers le haut). On déguste cela comme un bonbon pop, une tête brûlée qui laisse un goût violent après avoir été digérée. Et on en sort avec une boule au fond de la gorge, conscient d’avoir vu un film fort qui cristallise visuellement son propos – le rapport à l’image – tout en le condamnant par la démonstration. Ce fameux « american nightmare », le seul, l’unique, le vrai, il est là. Et il ne concerne pas que l’Amérique. Flippez, maintenant.

Titre Original: ASSASSINATION NATION

Réalisé par: Sam Levinson

Casting : Odessa Young, Suki Waterhouse, Hari Nef

Genre: Thriller, Drame

Sortie le: 05 décembre 2018

Distribué par:  Apollo Films

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