Critiques Cinéma

SUEURS FROIDES (Critique)

SYNOPSIS: Scottie est sujet au vertige, ce qui lui porte préjudice dans son métier de policier. Rendu responsable de la mort d’un de ses collègues, il décide de quitter la police. Une ancienne relation le contacte afin qu’il suive sa femme, possédée selon lui par l’esprit de son aïeule. Scottie s’éprend de la jeune femme et se trouve ballotté par des évènements qu’il ne peut contrôler.

S’attaquer au “Master of Suspens” à de quoi donner des sueurs froides à la critique tant la littérature est abondante sur le sujet pour le cinéphile curieux. Car si Vertigo, lors de sa sortie en salle en 1958 a plutôt été reçu fraîchement par la critique presse et le public, en parler en 2018 revient à marcher dans les pas de Scottie (le personnage de James Stewart), à savoir se lancer dans une entreprise perdue d’avance tant la montagne est haute. Comment est il possible d’ajouter quelque chose de pertinent aux moultes analyses et réflexions que suscite le chef-d’œuvre d’Hitchcock, celui là même qui est désormais régulièrement considéré par la presse spécialisée comme un des meilleurs, si ce n’est LE meilleur film de l’Histoire du 7ème art ? Comme nous sommes des indécrottables romantiques et fétichistes du cinéma du grand Hitch, nous affrontons donc notre acrophobie face à ce monument qu’est Vertigo. La difficulté, au delà trouver quelque chose de nouveau à dire sur le film est de savoir par quel bout le prendre sans totalement déflorer l’intrigue pour le profane (nous resterons vague mais il est toutefois impossible de parler du film sans évoquer certains retournements de son histoire) ni oublier les nombreux niveaux de lecture qu’il offre. Hitchcock n’est pas n’importe quel cinéaste et Vertigo n’est pas n’importe quel film au sein de sa filmographie exceptionnelle. On parle ici d’un film matriciel, de ceux qui ont lancé des vocations à l’instar de Brian De Palma dont la filmographie est en partie une relecture maniériste de la carrière d’Hitchcock et plus particulièrement de Vertigo dont on retrouve des pans entiers dans Obsession ou Body Double mais qui a aussi influencé (et continue d’influencer) les plus grands cinéastes (pêle-mêle Marker, Lynch, Fincher, Almodovar, les sœurs Wachowski…).

On peut commencer par évoquer l’histoire du film, inspirée du roman policier français D’Entre Les Morts des auteurs Boileau-Narcejac qui, sur fond d’intrigue policière classique n’aura de cesse de surprendre le spectateur en alternant les genres, passant d’une ambiance fantastique frôlant le gothique à une histoire d’amour tragique lorgnant vers le mélodrame psychanalytique. Cet homme rongé par la culpabilité dès le début du film et qui va se voir offrir une seconde chance en tentant de sauver une mystérieuse inconnue dont il va tomber amoureux offre tout un champ des possibles en terme de péripéties et de suspense… Bien que ces ingrédients soient présents, l’intrigue elle même intéresse finalement peu le cinéaste qui n’aura de cesse de mettre la suspension d’incrédulité du spectateur à rude épreuve tant l’histoire ne tient pas debout face à un examen à peine poussé de sa crédibilité (toute la machination dans laquelle tombe Scottie repose sur un postulat irréaliste). Elle est ici prétexte à faire exploser les règles de son cinéma, du genre codifié qu’il aborde mais surtout de creuser toutes ses obsessions à travers le médium cinématographique. Ainsi, l’enquête policière est finalement vite expédiée pour laisser place à un état de simili rêve/cauchemar éveillé ou l’obsession n’aura de cesse de disputer à la culpabilité des protagonistes dans leurs actions. En résulte un rythme bâtard que l’on qualifierait même de “ralenti” pour un film du maître, en témoigne la magnifique partition de Bernard Hermann, bien plus romantique et sereine qu’à l’accoutumée. Il n’hésite pas à diviser son film en deux parties distinctes et déséquilibrées, la première partie occupant les deux tiers du métrage quand la seconde, écho de la première, remplit le dernier tiers. Toute bonne intrigue policière se conclut généralement par la résolution du mystère et de l’intrigue dans son climax… Ici Hitchcock envoie valser les règles et donne toutes les clés au spectateurs au détour d’un flashback à la trivialité déconcertante pour ne pas dire décevante, dès le début de la seconde partie, pour mieux faire monter le suspense dans un climax anti-spectaculaire mais profondément émotionnel.

Dans Vertigo, l’important ce sont les personnages, pas l’intrigue et la lenteur du film se justifie en suivant le point de vue émotionnel de Scottie. D’ailleurs, tout est fait pour que nous nous identifions un maximum à lui, à commencer par le choix de son interprète, le toujours excellent James Stewart, sorte de John Smith discret et humain qui n’a rien d’un héros mais qui nous rappelle plus un voisin ou un collègue de bureau qu’une star hollywoodienne ou un super-héros (l’équivalent actuel serait sans doute Tom Hanks). Son traumatisme, sa peur du vide, sa compréhension de l’intrigue (et de fait la nôtre) dans la première partie, tout concourt à notre identification à ce personnage qui n’aura de cesse de se faire manipuler pendant la quasi totalité du film et à appréhender son obsession du personnage de Madeleine Elster. Comment ne pas comprendre la fascination dérangeante de Scottie dès la première apparition du personnage de Kim Novak (fabuleuse de magnétisme et qui trouve ici un des plus beaux rôles de sa carrière et sans doute le plus beau rôle féminin de la filmographie d’Hitchcock).

Là aussi, Hitchcock use de tous les artifices pour que l’on devienne obsédé par ce personnage entouré d’une nimbe de mystère. Du travail époustouflant d’Edith Head sur les costumes, jouant sur les coupes et les couleurs pour donner une aura surnaturelle au personnage, la démarquant toujours au sein des décors de San Francisco là aussi extrêmement travaillés (alternant décors féeriques et expressionnistes, renforçant l’aspect de rêve éveillé du film), à la photographie de Robert Burks n’hésitant pas à utiliser des filtres à brouillard en plein soleil, donnant une image éthérée et irréelle à chaque apparition de Madeleine… Tout élément placé dans le cadre devient un motif d’envoûtement supplémentaire auquel le malicieux réalisateur donne un sens second, égrenant les indices symboliques (l’utilisation des couleurs, le vert représentant la mort, le rouge la passion qu’elle soit amoureuse ou funeste) ou psychologique (les multiples reflets de miroirs, réfléchissant les personnalités multiples des protagonistes, un chignon devient ici symbole de sexe mais aussi d’abandon). Cet envoûtement passe aussi par la forme circulaire, métaphore du sentiment de vertige du héros mais aussi symbole du propos du film, parfaitement encapsulé dans la légendaire affiche et générique du film créé par Saul Bass (Vertigo marque le début de la collaboration mythique entre le réalisateur et le graphiste). Ce cercle représente autant les tourments amoureux de nos protagonistes (à ce titre, le traveling circulaire à 360° du dernier baiser du couple est un modèle de mise en scène expressionniste) que le cercle vicieux qui les anime. La culpabilité de Scottie entraîne son obsession vers Madeleine, qui amènera inéluctablement à un nouveau sentiment de culpabilité face à son échec à la sauver, amenant une nouvelle obsession vers le personnage de Judy… L’histoire est amenée à se répéter et à former un cercle dont les héros hitchcockien sont prisonniers, le plan final du film étant un retour au point de départ du héros face au mal qui le ronge. Même les interactions des personnages rentrent dans ce motif circulaire puisqu’au fil de l’intrigue, le spectateur comprendra que chaque protagoniste en aime un autre mais que cet amour n’est jamais réciproque, puisque l’être aimé en aime un(e) autre, maintenant cette spirale infernale dans laquelle nos héros s’abandonnent, conférant un aspect tragique plutôt inattendu pour Hitch.

De là à dire que Vertigo est à la fois un film sur le vertige amoureux mais aussi, de manière plus insidieuse, l’impossibilité de l’amour partagé, une illusion qui à l’instar du 7ème art est une expérience collective mais que nous vivons finalement forcément seul, il n’y a qu’un pas que nous franchissons allègrement. La deuxième partie du film pousse même le vice à son extrémité, car si l’amour ne peut être réciproque, il doit devenir nécrophile. En souhaitant transformer Judy en Madeleine, Scottie s’abandonne à ces pulsions morbides et le fantasme inaccessible de la “blonde hitchcockienne” prend ici tournant beaucoup plus sombre et méta. Dans la première partie du film, nous sommes Scottie, nous fantasmons sur cette femme mystérieuse avec lui, Hitchcock nous manipulant pour nous transformer en voyeur obsessionnel incapable de communiquer avec ce fantasme, nous renvoyant ainsi à notre condition de simple spectateur. Dans la seconde partie, Scottie devient acteur, il modèle Judy pour retrouver son fantasme perdu… Il devient ainsi créateur, se muant en Hitchcock himself, donnant vie à la femme perdue, au rêve inaccessible, transformant le spectateur passif que nous sommes en spectateur actif. En nous révélant le dénouement de l’intrigue policière, nous ne subissons plus la manipulation machiavélique à côté de Scottie mais au dessus de lui, tel un créateur omniscient face à son œuvre, attendant de voir où celle ci le mènera…

Le film mute aussi en auto-analyse/célébration du médium cinéma où le réalisateur s’amuse avec tous les moyens à sa disposition, usant des parallélismes entre la première et la seconde partie dans la composition de ses cadres, transposant l’artificialité de l’utilisation d’’écran de projection dans les gros plans pour mieux isoler ses protagonistes de la réalité, inventant le traveling compensé pour illustrer les effets de vertige, le tout au service d’une mise en abyme prodigieuse alliant la difficulté de communiquer que cela soit en Art (vers le spectateur) ou en Amour (vers l’être aimé) pour Hitchcock, donnant un cachet personnel au film insoupçonné. Tel un musicien jouant des variations d’une même symphonie pour en filigrane mieux réécrire les règles de son art, Hitchcock tisse ici une toile (de cinéma) dans laquelle chaque spectateur ne peut que plonger, ou chaque fil (thématique) remonté mène à 3 autres fils (niveau de lecture) différents, nous emprisonnant en interprétations et conjectures sur les intentions du maître. Et si la plus grande réussite de Vertigo se trouvait là, dans ce vertige que provoque les possibilités du cinéma dans la (in)conscience du spectateur ?

Titre Original: VERTIGO

Réalisé par: ALFRED HITCHCOCK

Casting : James Stewart, Kim Novak, Barbara Bel Geddes…

Genre: Thriller, Drame

Date de sortie : 30 janvier 1959

Distribué par: –

CHEF-D’ŒUVRE

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