Critiques Cinéma

UTOYA, 22 JUILLET (Critique)

3,5 STARS TRES BIEN

SYNOPSIS: Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik se rend au camp d’été de la Ligue des jeunes travaillistes, sur l’île d’Utøya, pour massacrer le plus de personnes possible. Kaja, 19 ans, est sur l’île à ce moment-là, et elle cherche sa sœur quand débutent les événements…

Interrogé au moment de la sortie de Polytechnique, son deuxième long métrage revenant, 20 ans après, sur l’effroyable tuerie de l’École Polytechnique de Montréal durant laquelle 14 jeunes femmes furent abattues par Marc Lépine, Denis Villeneuve déclara avoir eu l’impression de faire un film de guerre, de filmer la guerre, sans pour autant nier être dans une démarche artistique qui lui a notamment inspiré le choix du noir et blanc. S’agissant de ce type de drame et de leur représentation au cinéma, se pose inévitablement la question du respect de la mémoire des victimes, du temps nécessaire qui doit s’écouler avant de pouvoir s’emparer de ces événements, du sens de la démarche du réalisateur et de la liberté artistique qu’il peut avoir. A l’instar de Denis Villeneuve (on pense aussi inévitablement à Elephant de Gus Van Sant même si l’approche est différente), Erik Poppe revient sur une tuerie qui a profondément bouleversé son pays, provoqué un débat et une prise de conscience au sein de la société norvégienne qui n’avait pas pris assez tôt la mesure du danger que représentait la montée de l’extrême droite. Au delà des implications politiques d’une telle barbarie qui peuvent être traitées dans la fiction la retraçant, il y a une somme de drames individuels, de vies fauchées et de familles brisées. L’une des toutes premières scènes de Utoya 22 juillet montre Kaja arriver dans le cadre fixe puis, semblant s’adresser à la caméra, dire « vous ne comprendrez jamais ». S’il s’agit en vérité d’un dialogue téléphonique avec ses parents, cette scène brise le 4ème mur et constitue clairement la note d’intention du film: il n’est pas question ici de comprendre ce qui a motivé Anders Breivik, mais de ressentir ce qu’ont pu vivre ces jeunes gens pendant 72 interminables minutes.

Montrer l’horreur d’une tuerie collective comme celle-ci, impose de faire ressentir l’effroi qui s’est emparé des victimes sans tomber dans le sensationnalisme qui flirte toujours dangereusement avec une forme de fascination malsaine face à de tels drames. Le choix fort de Erik Poppe (allant à rebours de celui de Paul Greengrass dans Un 22 juillet) est de ne pas faire du tueur un personnage de son film, de ne le faire exister à l’écran qu’à travers la conséquence de ses actes, de placer le spectateur dans la même position que les jeunes gens se trouvant alors sur l’ile d’Utoya. A ce moment là, il n’est pas question d’Anders Breivik et de l’acte de barbarie d’un néo nazi. Le mal n’a pas d’incarnation, s’abat sans explications. La seule chose qui importe est d’y échapper, le bruit des balles et les cris des victimes dont la vie est fauchée  permettant de deviner sa présence. Erik Poppe a fait le choix du plan séquence unique pour rendre compte de cette tragédie, en se plaçant dans les pas du personnage de Kaja (Andrea Bernzen, une actrice amatrice comme l’ensemble du casting), écrit à partir des différents récits de survivants qu’il a pu recueillir. Si la mode est au plan séquence et que se multiplient les films en usant et abusant, dans une sorte de concours totalement vide de sens, il est ici pleinement justifié et en aucun cas une afféterie de mise en scène. C’est un geste fort qui témoigne de la volonté d’un metteur en scène de ne pas surplomber les faits et de placer le spectateur dans la position de son personnage/narrateur (c’est son regard et son expérience qui nous « racontent » ce drame) et des camarades qu’elle croisera dans sa fuite.

utoya image cliff and co

A la stupeur des premiers instants de l’attaque dans une journée où l’angoisse commençait à poindre après l’attentat d’Oslo, succèdent 72 minutes d’effroi, de balles qui sifflent, de courses à travers les bois, de découvertes macabres, filmées en un seul plan enfermant le spectateur dans cet enfer, ne lui laissant pas d’échappatoire, pas plus que n’en ont eu ces jeunes gens venus parler politique et faire la fête. La peur étant véhiculée par le son des balles et des cris, Erik Poppe a également apporté un traitement particulier au son, saisissant dans les premières scènes, où l’on se prend à sursauter à chaque nouvelle salve de balles. La mécanique mise en place, tant en terme de mise en scène, qu’en terme narratif (récit adoptant un point de vue unique, celui d’une jeune fille luttant pour sa survie et recherchant sa sœur au milieu du chaos) est d’une efficacité qui cloue au siège et prend à la gorge … jusqu’à ce qu’elle finisse, à nos yeux, par se faire trop visible et répétitive, montrer ses limites, générant une certaine frustration quand nous aurions souhaités être en apnée jusqu’au générique de fin.

utoya image 2 cliff and co

Le parti pris narratif emmène le film dans une forme d’impasse dont il se sort dans son dernier tiers au prix de quelques entorses au « contrat » de départ. En ayant le seul point de vue de Kaja, la vision et la perception du drame est parcellaire. La plupart du temps, elle se limite à croiser des gens en fuite, ou les apercevoir entre des branchages, alors que Kaja se cache pour échapper à ce tueur sans visage. A titre personnel, nous pensons que le film aurait gagné à adopter d’autres points de vue, à quitter Kaja quelques minutes (ou définitivement selon le sort qui lui aurait été réservé) pour « passer le relais » à d’autres personnages, raconter un autre drame, casser une mécanique qui ronronne sur la durée, surprendre et peut être parfois, montrer l’horreur plus frontalement. Peut-être aussi que le poids mis sur les épaules de cette jeune actrice, convaincante mais manquant un peu de nuances dans son jeu, limite l’impact du film qui se perd un peu dans son dernier tiers dans une volonté d’en montrer plus qui n’est pas forcément très crédible dans le cadre qu’il s’est imposé. Il est certain aussi que la promesse était telle et, l’impact sur beaucoup de nos collègues tellement fort, que nous devons admettre une petite déception qu’Utoya 22 Juillet ne soit pas le grand choc attendu, un choc de la même puissance que Jusqu’à La Garde dont nous étions, pour le coup, ressortis en ayant du mal à reprendre notre respiration.

utoya affiche cliff and co

Titre Original: Utøya 22. Juli

Réalisé par: Erik Poppe

Casting : Andrea Berntzen, Brede Fristad, Elli Rhiannon, Müller Osbourne…

Genre: Drame

Sortie le: 12 décembre 2018

Distribué par: Potemkine Films

TRÈS BIEN

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