Critiques Cinéma

CANIBA (Critique)

SYNOPSIS:  En 1981, Issei Sagawa, alors étudiant à Paris, défraya la chronique après qu’il ait – littéralement – dévoré le corps d’une de ses camarades de la Sorbonne. Affaibli par la maladie, il habite désormais avec son frère, Jun, qui prend soin de lui. Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor, cinéastes et anthropologues, sont partis à leur rencontre. Caniba est le fruit de ce face à face remarquable. 

C’était en 1981. Le 11 juin, Issei Sagawa, un trentenaire japonais venu étudier la littérature à Paris, attirait chez lui une jeune Néerlandaise de vingt-quatre ans, Renée Hartevelt, et la tuait d’un coup de fusil dans la tête avant de pratiquer sur elle pendant trois jours un acte de cannibalisme. Arrêté peu de temps après par la police française, Sagawa entrait alors dans la légende avec le surnom de « cannibale japonais ». Interné en hôpital psychiatrique à Paris pendant un an puis transféré et libéré au Japon sans jamais avoir été jugé pour son crime, le personnage tenta par la suite de profiter de sa notoriété, que ce soit en consultant la police dans la traque d’un dépeceur d’enfants, en écrivant une douzaine de livres sur son crime, en tournant des publicités pour de la viande (!) ou même en devenant le héros de quelques films érotiques. C’est cet homme, désormais retiré du monde médiatique et isolé dans un petit appartement de la banlieue de Tokyo avec son frère Jun, qui devient désormais le nouveau sujet d’étude du tandem d’anthropologues formé par Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor. Au-delà de confirmer une info que l’on savait déjà (Issei est toujours habité par sa pulsion cannibale), Caniba n’a rien d’une étude, encore moins d’un reportage d’Envoyé Spécial. Radical à plus d’un titre, son parti pris valide au centuple cette phrase du cinéaste Bruno Dumont : « La caméra est comme une sonde : quand elle filme un visage, elle rentre à l’intérieur ». Et c’est peu dire que l’apnée va ici se montrer très perturbante.

Évoquer le cannibalisme aujourd’hui, tenter d’admettre sa réalité, déceler ce qui se cache derrière la pulsion interdite : ces réflexes n’ont finalement que peu à voir avec un moteur de fascination malsaine – à moins de s’appeler Béatrice Dalle et d’avouer fièrement avoir un jour dégusté un morceau d’oreille humaine dans une morgue ! C’est au contraire les points d’ancrage d’une puissante interrogation sur le mystère du corps et de l’esprit, avec la notion de pulsion comme point d’ancrage. La pulsion, plus ou moins inavouable, est généralement une force que l’on tente d’isoler ou de refouler pour éviter sa mise en lumière, soit précisément ce que la paire Paravel/Castaing-Taylor tente de contrer dès les premiers plans du film. Sur un écran noir que l’on devine peu à peu être le dos de quelqu’un, la forme d’un visage humain tente de se frayer un chemin, et révèle son identité, inconnu au bataillon : Jun Sagawa, qui tente alors péniblement de nourrir son frère Issei (le dos, c’est lui) avec un amas de bruits de mastication et de déglutition en fond sonore. Le principe est posé : Issei représente ce qui n’est pas « montrable », et Jun devient celui par qui il sera possible d’aller au-delà du visible. Sauf que le plan suivant, très récurrent dans le film, montre les deux frères côte-à-côte : Issei au premier plan, voix aléatoire et visage immobile (il est atteint d’une maladie qui l’empêche de marcher normalement), et Jun en arrière-plan, voix bavarde et visage mobile. Deux visages ambigus, cadré par un gros plan si insistant qu’on en déduit l’intention des deux réalisateurs : filmer (à) l’intérieur.

Cadrer la fratrie Sagawa d’aussi près, en allant même jusqu’à faire se fondre les deux visages en une sorte d’hydre à deux têtes (on comprend bien que l’un dépend de l’autre, et vice versa), est un geste qui offre à lui seul la clé du film : sonder l’innommable par un principe radical de mise en scène qui joue sur le mental. Largué sans mode d’emploi dans un système d’observation qu’il pourrait juger bâclé ou erratique au vu d’un trop-plein de flous et de tremblements de caméra (les habitués du cinéma de Philippe Grandrieux penseront exactement le contraire), le spectateur passe ici une heure et demie à tenter de reconfigurer son propre regard, a fortiori sur quelque chose qui semble appartenir au domaine de l’abjection pure et simple. Film d’expérimentation autant que film physique (au sens le plus évident du terme), Caniba filme l’entité humaine (peau, visage, morphologie…) comme un mystère à échelle déformée, une sorte de paysage brouillé, étrange, monstrueux, imperceptible, dont la surface paraît désormais assez translucide pour dégager une très forte abstraction. Zoomer sur le visage et jouer exclusivement sur les perceptions sonores, c’est comme planter une seringue à travers la peau pour en aspirer la psyché. Et se sentir mal à l’aise face à ce qui est alors disséqué – la pulsion interdite et la réflexion sur le visible – n’en devient que plus logique.

A mesure que le film avance, les souvenirs reviennent par fragments : des archives de l’enfance des deux frères par-ci (où l’on joue déjà avec le « corps » de l’Autre), un extrait de film porno par-là (où Issei Sagawa fait mine de dévorer les fesses d’une actrice avant que celle-ci ne lui offre son urine à boire en pleine éjaculation !). Et surtout, la personnalité du frère Jun explose alors : on l’imaginait en sentinelle alerte qui protégerait le monde extérieur de son frère (et vice versa), on le découvre encore plus taré que ce dernier, car animé d’une pulsion sadomasochiste sans limite qui le pousse à se scarifier avec du fil de fer barbelé, à se poinçonner la peau avec l’extrémité d’un couteau de boucher ou même à se coincer un feu d’artifice sous les aisselles ! Les images, authentiques et frontales, sont si crues et si extrêmes qu’on en vient à comprendre l’interdiction aux mineurs qui a frappé le film. Mais elles invitent paradoxalement à une autre lecture, censée mettre en lien la pulsion cannibale d’Issei et la pulsion autodestructrice de Jun afin de disséquer et de reconfigurer cette « hydre à deux têtes » que les deux frères incarnent. Le doute est alors entretenu : on croit voir le monstre et son frère gardien, d’accord, mais ne s’agirait-il pas plutôt du monstre et de son « jumeau » pris de jalousie, la folie du second n’égalant jamais celle du premier en matière d’abjection et de monstruosité ? La fascination malsaine de Jun, qui répète souvent « Je ne peux pas voir ça ! » à mesure qu’il tourne les pages du manga dessiné par Issei (en gros une description de l’acte cannibale pratiqué sur Renée Hartevelt), est aussi la nôtre. D’autant qu’Issei y est dessiné en petit diable cannibale qui se jette sur un corps nu féminin. Toujours cette idée d’une anomalie humaine, d’un « monstre » qui se décrit comme étant en dehors de la normalité. Le spectateur, lui, est alors saisi d’une tension terrible qui le pousse aussi bien à fermer les yeux qu’à les garder ouverts autant que possible, et cette hésitation fait toute la grandeur du film. Caniba fonctionne ainsi : faussement terrorisant mais extrêmement insidieux (parce que d’une douceur assez inédite), nourri à l’empathie vis-à-vis de ce qui semble être un mystère irrésolu, dérangeant par les abîmes qu’il ouvre sur les recoins les plus tabous de la psyché humaine. C’est un vrai geste de cinéma, et quoi qu’on puisse en penser, il est impressionnant.

Titre Original: CANIBA

Réalisé par: Verena Paravel, Lucien Castaing-Taylor

Casting: Issei Sagawa

Genre: Documentaire

Sortie le: 22 août 2018

Distribué par: Norte Distribution

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