Fiction Unitaire

MÉLANCOLIE OUVRIÈRE (Critique Fiction Unitaire) Une belle histoire mal servie…

SYNOPSIS: Gérard Mordillat (Les vivants et les morts, Jésus et l’Islam, La forteresse assiégée, Corpus Christi) retrace le destin de Lucie Baud, une des premières femmes syndicalistes, féministe avant l’heure, qui vouera toute sa vie au combat contre « l’infinie servitude des femmes ». Une fiction historique et engagée avec Virginie Ledoyen et Philippe Torreton, d’après l’essai de Michelle Perrot, historienne du travail et des femmes. 

Vous avez peut-être entendu parler de Michelle Perrot, historienne professeure émérite à l’Université Paris VII, spécialiste de l’histoire des femmes, peut-être même grâce à sa réponse sans appel à la tribune critique du mouvement #Metoo de Catherine Deneuve entre autres. Vous savez, cet écrit qui a fait tant couler d’encre et qui a cimenté la réputation de la France comme réfractaire au féminisme. Parce que pour Perrot, qui signe que “le manque de solidarité” de Deneuve et compagnie la “sidère”, l’histoire des femmes est l’histoire de tous. S’attelant à un travail académique rigoureux qui soutient la cause féministe, Michelle Perrot publie de nombreux ouvrages sur la place des femmes dans le monde, dont Mélancolie Ouvrière en 2012, l’histoire d’une ouvrière de la soie ayant participé à un syndicalisme ouvrier au début du XXème siècle. Tout ça pour vous dire que le téléfilm d’Arte, réalisé par Gérard Mordillat et adapté du livre de Perrot, possède un vrai point de vue qui en fera tiquer plus d’un. Le mot “féministe” passe encore très mal en France, mais Mélancolie Ouvrière assume.

Nous sommes en 1870, dans le Dauphiné, quand naît la petite Lucie Baud (incarnée à l’âge adulte par Virginie Ledoyen). Comme beaucoup d’enfants pauvres, elle est éduquée quelques années par les bonnes sœurs de l’église du coin et se retrouve très vite à travailler comme apprentie dans une filature de soie. Elle a dix ans lorsqu’elle entre dans le métier, trente lorsqu’elle s’engage dans la défense des droits des ouvrières, suite à une diminution des salaires. A ses côtés, le syndicaliste Charles Auda (Philippe Torreton) la soutient dans sa lutte, qui vise non seulement à obtenir un paiement correct pour les quatorze heures de travail par jour que ces femmes doivent fournir, mais aussi pour les protéger des viols, et des abus réguliers qu’elles subissent. Un engagement qui résonnera sans doute avec le public d’aujourd’hui, souligné par la musique de Jean-Claude Petit et la très belle photographie de François Catonné. L’histoire des gens du peuple qui s’unissent pour faire face aux injustices perpétrées par les riches et les puissants a toujours eu de quoi faire vibrer les téléspectateurs, et fait appel aussi à notre orgueil national. Nous sommes après tout, le pays de la Révolution, de l’abolition des privilèges, des droits de l’Homme, etc. L’histoire de Mélancolie Ouvrière, la détermination de Lucie Baud, sa foi dans le principe d’égalité de tous, devraient nous mettre en joie, nous transporter, nous faire atteindre le paroxysme de l’émotion. Alors pourquoi ce manque d’intérêt immédiat, cet ennui qui s’immisce dans les première vingt minutes, ce détachement apathique que même la vue d’un revolver ne peut plus venir secouer ? Parce que, malheureusement, en dépit de ses bonnes intentions, le film se heurte très vite à un hic énorme, qui le précipite dans la neurasthénie la plus totale.

Le hic en question, vient principalement de la réalisation, trop rigide, trop didactique et alourdie par un montage qui frise le soporifique. Le scénario a du mal à faire démarrer l’intrigue, empêtré comme il l’est entre une voix-off, un besoin d’expliquer ce qui se passe à tout bout de champ et ces apartés où Lucie Baud s’adresse directement à la caméra, qui interrompent les rares moments de fluidité de film. La réalisation manque d’imagination et sent le noviciat, cristallisée dans une scène d’extérieur où la voix de Lucie nous présente le patron de l’usine et sa famille, et où la caméra glisse d’un visage à l’autre, s’arrêtant cinq secondes sur chaque personnage avant de passer au suivant. Une technique qui aurait tout à fait sa place dans les écoles de cinéma, mais qui ici, ralentit ce qui aurait bien besoin d’être accéléré. Ajoutez à ça une direction d’acteurs malhabile, qui mène à des dialogues raides, une cadence peu naturelle et des interprétations qui laissent souvent trop à désirer et vous comprendrez très vite pourquoi Mélancolie Ouvrière est loin d’arriver à la cheville du livre dont elle est tirée. Heureusement, il y a le charme lumineux de Virginie Ledoyen, qui porte toute le projet sur ses épaules, et la présence extraordinaire de Philippe Torreton. Est-ce que le travail de ces deux-là suffit à faire tenir tout le film ? Hélas, non. Ce sont des acteurs, pas des sorciers. On regrette beaucoup qu’une si belle histoire soit si mal servie, mais bon, à la télé comme dans la vie, on ne peut pas gagner à tous les coups.

Crédits : Arte

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