Evénements/Festivals

JOURNAL DE BORD CANNES 2018 Saison 5 Épisode 6

Festival de Cannes, Saison 5 épisode 6

Petite séance d’écriture matinale aujourd’hui, avant de voir Le monde est à toi, le nouveau film de Romain Gavras projeté au Théâtre Croisette – situé au sous-sol du casino J.W. Mariott – dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs. Le résultat est tonitruant, le générique de fin est accompagné d’une standing-ovation longue et méritée à l’occasion de la montée sur scène du réalisateur Romain Gavras et de ses comédiens principaux, Karim Leklou, Vincent Cassel, Isabelle Adjani et Oulaya Amamra.

 

Au palais, les différents stands Nespresso sont pris d’assaut par les festivaliers. La présence continuelle de caféine dans le sang s’avère en effet indispensable pour tenir le rythme des séances quotidiennes pendant la période du festival.

L’énorme morceau cinéphile de la journée est la MasterClass du talentueux réalisateur britannique Christopher Nolan (Le Prestige, Trilogie The Dark Knight, Inception, Interstellar, Dunkerque) animée par le journaliste Philippe Rouyer, de la Revue Positif et du Cercle.

Les fans du cinéaste sont venus en masse, et de nombreuses personnes, forcément déçues, n’ont pas pu entrer dans la salle Bunuel. Dans la salle s’agglutinent journalistes, vidéastes, photographes, blogueurs, des gens du milieu et quelques personnalités.

Denis Villeneuve et Dany Boon sont en effet assis au premier rang, drôle de combinaison mais c’est aussi ça la force et l’universalité du cinéma. Katharina Kubrick, présente elle aussi, est saluée.

Après une brève introduction de Thierry Frémaux, délégué général du festival de Cannes, Christophe Nolan est accueilli chaleureusement, sous des applaudissements sincères, et prend place.

L’échange démarre tranquillement sur la copie 70mm restaurée de 2001 : L’odyssée de l’espace, que Christopher Nolan présentera demain sur la croisette, à l’occasion des 50 ans du chef d’œuvre de Stanley Kubrick.

Interrogé sur son premier visionnage de 2001, Nolan répond qu’il avait 7 ans lorsqu’il a vu le film pour la première fois à Leicester Square, à Londres, à l’occasion d’une ressortie en salles. Il s’agissait là d’une copie 70 mm montrée 1 an tout pile après le carton de Star Wars pour surfer sur la vague du succès du film de George Lucas. En le voyant pour la première fois, Nolan explique avoir été transporté, s’être senti partir en voyage, un périple dont il n’est jamais réellement revenu. Le cinéaste vient donc cette année à Cannes avec l’espoir de transmettre cette idée de « voyage » aux jeunes générations d’aujourd’hui. Nolan explique que ce film a forgé sa personnalité, lui permettant de réaliser que le cinéma était capable de tout, et lui donnant l’envie de s’y mettre, pour repousser à l’extrême les cadres et les limites.

Il a eu la chance de commencer à participer à la restauration de la copie 70 mm de 2001 l’été dernier, après le succès en salles de Dunkerque. Le cinéaste anglais venait de travailler sur des versions 4K HDR de ses films en partenariat avec la Warner, et évoque avoir reçu une proposition du studio pour participer à la restauration du film de Kubrick, relatant ensuite son travail technique et la difficulté d’avoir dû faire des choix. Les planètes se sont néanmoins alignées pour lui, cela s’est passé dans la bonne humeur, lui procurant une immense joie qu’il espère voir perdurer demain, lors de la projection officielle au festival de Cannes.

Philippe Rouyer s’attache à rappeler à l’audience que Nolan fait partie du club, avec Paul Thomas Anderson et Quentin Tarantino, des cinéastes qui se battent pour l’exploitation des films en 70 mm, et interroge Nolan sur ce choix, demandant alors au passage au cinéaste s’il bénéficie du soutien des laboratoires :  » l’évolution aujourd’hui est qu’il ne s’agit plus d’une querelle entre le numérique et l’argentique, on donne un choix légitime entre deux types de supports selon le desiderata des cinéastes. Je vais décomposer une idéologie quant à la restauration des films de patrimoine : il ne s’agit pas de numériser les films, le numérique est un outil formidable, il s’agit ici de conserver les supports d’origine ». Nolan explique toutefois préférer le support argentique, refusant d’avancer les avantages techniques de ce dernier (les variations de couleurs illimitées, la résolution spectaculaire qui permet de percevoir tous les détails d’une image…) pour se concentrer sur des considérations purement personnelles, subjectives, qu’il relie à des valeurs émotionnelles et l’impression d’un plaisir décuplé au visionnage, par rapport au numérique.

Philippe Rouyer rappelle avec justesse que Nolan a permis de démocratiser, grâce au succès monumental de The Dark Knight, l’introduction de l’IMAX à Hollywood. Nolan reprend modestement l’idée en rappelant qu’il a découvert l’IMAX ado (en regardant des documentaires de 40 minutes filmées dans ce format), ayant ensuite voulu partager sa passion pour ce support dès lors qu’il est devenu notoire à Hollywood. C’est d’ailleurs lui qui a suggéré à la Warner de sortir The Dark Knight en IMAX, puis qui a eu la chance d’accéder aux caméras IMAX sur le tournage du blockbuster super-héroïque (l’ouverture avec l’introduction du Joker et le fameux plan sur le camion qui se retourne sont tournés en IMAX) et aussi d’accomplir son rêve d’ado, plus tard, à l’occasion du tournage 100% IMAX de Dunkerque.

Christopher Nolan explore ensuite la dichotomie existant entre les trucages numériques et les effets mécaniques, évoquant sa plus grande appétence pour les seconds, qui lui permettent de mieux diriger ses comédiens sur le plateau (en faisant appel à la profondeur des comportements humains) et de conditionner de la meilleure manière possible toutes les étapes créatives. Nolan fait partie des rares réalisateurs hollywoodiens contemporains à ne pas faire appel à une seconde équipe (souvent employée pour les inserts et les plans sans stars), préférant diriger l’intégralité des plans de son film. Venant du ciné indépendant, Christopher Nolan évoque au décours de la MasterClass son incompréhension du phénomène aux USA, justifiant cela par son désir d’être totalement dévoué au film sur un plateau, et ainsi de ne pas laisser courir le risque d’un potentiel bâclage de plans.

Questionné sur Following, son premier essai en qualité de réalisateur, le metteur en scène d’Inception se permet de citer Stanley Kubrick :  » la meilleure façon d’apprendre à faire un film, c’est d’en faire un «  pour évoquer la manière dont il a approché son métier, n’ayant jamais fait d’études de cinéma, et ayant voulu apprendre la technique et la gestion d’équipe « en direct » sur le plateau.  » En fait, à dire vrai, ce n’est pas moi qui n’ait pas voulu de l’école de cinéma, c’est l’école de cinéma qui n’a pas voulu de moi «  rappelle avec amusement le cinéaste, s’étant ainsi dirigé, presque par défaut, vers des études de littérature, qui lui furent toutefois profitables pour l’apprentissage des symboles.

Nolan épluche ensuite sa carrière, passant en revue chaque film pour évoquer un processus de création différent. Dans Following, on retrouve déjà le principe du leurre, de l’illusion, et l’immersion du spectateur dans une histoire avec laquelle il n’a pas de réelle distance. Nolan déclare ne pas avoir planifié l’évolution de sa carrière, évoquant néanmoins Following comme un point de départ idéal pour lui, avec le parcours labyrinthique du personnage et la délivrance d’un  message fondé sur ses thèmes de prédilection. Nolan rappelle par ailleurs partager entièrement la vision de Truffaut sur l’écriture des films, qui, selon ce dernier, nécessitent trois phases : script, tournage et montage.

Christopher Nolan évoque Memento comme exemple pour illustrer cette idée, « un film linéaire, sauf qu’il est raconté à l’envers « . C’était évident pour lui dès la phase d’écriture, avec une structure assez fermée, mais des possibilités de réécrire le film lors du tournage et surtout au montage, en travaillant le rythme inhérent à chacune des séquences. Le montage alterné, relatant des événements qui se déroulent sur des temporalités différentes, est une des marques de fabrique du cinéaste, « déjà présentes dans Mémento «  comme aime le souligner Philippe Rouyer. Nolan rebondit :  » J’aime ce processus narratif, c’est extrêmement séduisant pour moi, mais il faut éviter que le spectateur devine trop facilement les tactiques du metteur en scène ; le cas échéant, ça le sort de l’univers dans lequel on veut l’embarquer et c’est nuisible à l’expérience cinématographique « .

Nolan enchaîne tranquillement en mentionnant ses collaborations avec son frère, Jonathan, co-scénariste de ses films, et Emma Thomas, son épouse et productrice de ses œuvres depuis le début. Il explique avoir très souvent co-écrit avec Jonathan mais sans partager une seule fois la même expérience.  » Il n’y a pas deux fois où on a procédé de la même manière avec Jonathan, j’ai parfois écrit avec lui dans la même pièce (sur la trilogie Batman par exemple), mais ce n’est souvent pas le cas. On a appliqué une formule différente à chaque fois, pour se forcer à se renouveler «  surenchérit Nolan.  » Sur Interstellar, c’était différent car le scénario était prévu pour Spielberg à la base. Chaque scénario écrit avec Jonathan est différent. S’il n’est pas trop accaparé par ces projets à la télé, nous finirons par écrire à nouveau ensemble « . Fier et heureux de travailler avec sa famille, mais aussi avec des partenaires devenus de fidèles amis avec le temps, Christopher Nolan explique ainsi ce choix pour des questions simples et évidentes : éviter que le processus créatif artistique ne soit pollué par des questions d’argent ou de malhonnêteté.  » C’est important d’éprouver une confiance totale en ses partenaires de travail, si vous dépassez les bornes, ils seront d’autant plus aptes à vous remettre à votre place «  ponctue-t-il.

Interrogé ensuite par Rouyer sur les personnages de ses films, Nolan évoque des héros souvent privés de leur famille, et dont la caractérisation est toujours restée fidèle au genre du film noir, qu’il affectionne tout particulièrement et dont il apprécie utiliser les codes dans ses films.  » Vous n’avez pas besoin de les faire parler, pleurer .. il suffit de voir leurs actions car ce sont elles qui révélent qui ils sont vraiment « . Nolan parle de Batman :  » c’est un personnage sombre, tourmenté, avec des peurs intimes et un fort sentiment de culpabilité ; c’est cette dimension qui m’a permis de créer le personnage. En tout cas, c’est ce qui m’a le plus intéressé « . C’est donc le goût pour le mélodrame qui a poussé Nolan à s’intéresser à Batman.

Selon Nolan, plus que Batman, ce sont les antagonistes qui définissent le genre des 3 volets. Ils guident le film avec des dimensions bien différentes, ils servent à offrir d’autres facettes. « Dans Batman Begins, il s’agit d’une origin-story mettant en scène un personnage Bruce Wayne qui devient Batman, l’antagoniste est un mentor qui trahit, c’était le choix le plus pertinent. Dans The Dark Knight, le vilain est le Joker, un criminel agent du chaos, le genre est donc le Crime Drama à la Heat. Dans le dernier volet de ma trilogie, le méchant est Bane, un redoutable lutteur, le film est une fresque ample. »

Christopher Nolan ajoute enfin avoir puisé son inspiration pour la conception des gadgets de Batman dans l’univers des James Bond, mais son James Bond à lui demeure Inception.

Dernière question enfin de Philippe Rouyer sur le travail opéré par Nolan sur le son dans ses films, et plus particulièrement sur Dunkerque. Le britannique déclare avoir eu recours à un processus particulier pour marier les effets sonores et la musique de Hans Zimmer, un « mariage » pensé dès l’écriture du scénario. La partition musicale a été composée par Hans Zimmer et son équipe avec en tête l’idée de respecter la progression du son, des tics-tacs perpétuellement entendus par le spectateur, sans discontinuer, pour traduire à l’oreille le battement de cœur des soldats sur cette plage.

Et voilà, c’est ainsi que s’achève cette leçon de cinéma dispensée par un ténor contemporain.

La suite est simple : Nicolas Cage dans un film d’horreur et d’action. Ça s’appelle Mandy et c’est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en présence de son metteur en scène, Panos Cosmatos.

Mandy fut assurément la séance la plus réjouissante du festival. Un plaisir éminemment contagieux au vue de la standing-ovation de malade qui s’en est suivie. Une critique plus complète sera prochainement mise à disposition sur le site.

Et enfin, dernière projo : Fahrenheit 451, de Ramin Bahrani, nouvelle adaptation filmique du classique littéraire de Ray Bradbury après la version de François Truffaut dans les 60’s. Au générique : Michael B. Jordan, Michael Shannon et Sofia Boutella. Ni à jeter, ni honorable, Fahrenheit 451 est une dystopie franchement banale qui ne doit sa venue sur la croisette qu’à son casting prestigieux et tendance. La déception est au rendez-vous.

PS: Un grand merci à Pauline Mallet pour son aide précieuse pour la retranscription de l’entiéreté de la MasterClass de Christopher Nolan.

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