Critiques Cinéma

LE PRIX DU DANGER (Critique)

 4,5 STARS TOP NIVEAU

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SYNOPSIS: Dans une société futuriste, « le prix du danger » est le nouveau jeu d’une chaine de télévision. Un homme doit rejoindre un endroit secret en évitant cinq hommes venus pour le tuer. S’il réussit, il empoche beaucoup d’argent, mais François Jacquemard, nouveau participant, réalise très vite que le jeu est truqué… 

En 1958, alors que la télévision est encore principalement perçue comme un media de divertissement et d’information, commençant tout juste à devenir accessible aux foyers les moins fortunés qui l’installent chez eux avec curiosité et enthousiasme, l’auteur de science fiction américain Robert Schekley publie Le Prix du Danger, nouvelle qui prophétise une dérive ultime de ce média proposant un jeu télévisé dont le concept glacerait même le sang de John de Mol, le célèbre fondateur de la société de production Endemol. Laissé aux mains de producteurs cyniques profitant d’une loi autorisant le suicide assisté et de la complicité passive d’un gouvernement qui trouve un intérêt dans ces jeux dignes de l’empire romain, Le Prix du Danger promet à ses candidats de devenir riche (200 000 dollars) s’ils parviennent à échapper à 5 tueurs (le gang des Thompson) lancés à leur trousse, pendant une semaine. Lorsque Yves Boisset et son scénariste Jean Curtelin se lancent dans l’adaptation de cette nouvelle au début des années 80, le contexte et la perception des dangers de la télévision ont singulièrement évolué par rapport aux années 50, ne serait-ce qu’en France. De fait Le Prix du Danger dialogue avec son époque et ne ressemble plus seulement à la vision cauchemardesque, coupée de notre réalité, d’un auteur de science fiction.

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L’ORTF n’est plus et la loi Filloux de 1982 a mis fin au monopole de l’État sur la programmation, ouvrant la possibilité à des grands groupes privés de créer leur chaîne de télévision et aux société de production de développer des programmes libérés du contrôle strict de l’État. On est à l’aube d’une profonde modification du paysage télévisuel français et d’un alignement sur le modèle américain où la télévision a toujours été un business, dont l’importance et les dérives ont déjà été traitées par le cinéma. Dès 1957, Un Homme dans la Foule de Elia Kazan montrait comment un inconnu arrive jusqu’aux portes du pouvoir grâce à la notoriété qu’il acquiert à la télévision dont il maîtrise absolument tous les codes. Le film de Kazan est précurseur dans sa démonstration du pouvoir de la télévision sur les masses et de l’instrument de propagande qu’il peut devenir entre de mauvaises mains. En 1978, avec Network, Sidney Lumet nous fait entrer dans les coulisses d’une chaine de télévision prête à tout pour faire grimper son audience, jusqu’à laisser l’antenne à un présentateur suicidaire captivant les foules par ses saillies populistes, puis le faire assassiner en direct. En France, La Mort en Direct (Bertrand Tavernier, 1980) avait traité de la fascination de la télévision et des spectateurs pour la mort, en l’occurrence celle d’une malade filmée à son insu, pendant ses derniers instants. Dans sa dénonciation de la société du spectacle, des dérives d’un média tout puissant devenant l’opium d’un peuple résigné à accepter les injustices et la violence de cette société, dont la docilité s’achète à coups de programmes télévisés agissant comme un exutoire, Le Prix du Danger va encore plus loin que ne l’ont fait en leur temps Kazan, Lumet et Tavernier.

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Yves Boisset et Jean Curtelin ont considérablement étoffé le récit de cette petite nouvelle d’une dizaine de pages, en gardant la trame principale: un candidat participe à un jeu télévisé lui promettant de devenir riche s’il parvient à échapper aux tueurs lancés à ses trousses. Ils y ont cependant apporté des ajouts et modifications qui tirent ce récit vers une noirceur et une ironie qui font que le film, 35 années après sa sortie, n’a rien perdu de sa force et de sa pertinence. Le Prix du Danger ne met pas seulement en scène la violence folle d’une émission produite et présentée par des personnes qui n’ont aucune moralité, aucun scrupule à profiter de la faiblesse des uns et à flatter les bas instincts des autres. S’il ne se limitait qu’à cela, un peu comme le fit Running Man, son remake officieux (Boisset fit condamner les producteurs pour plagiat), Le Prix du Danger ne serait qu’un film d’action flirtant avec la science fiction, qui se nourrit finalement lui aussi de la fascination du spectateur pour la violence. Au contraire, par son approche, Le Prix du Danger pousse le spectateur à s’interroger sur lui même et sur les dangers de cette société du spectacle. Là ou la nouvelle nous plongeait directement au cœur de l’action, Yves Boisset s’attache à disséquer le mécanisme de fabrication de cette émission, se penche autant sur la personnalité et les motivations des  producteurs (Bruno Cremer et Marie France Pisier), que sur celle du candidat à cette mort quasi certaine. Il fait de même avec les cinq tueurs lancés aux trousses de François Jacquemard (Gérard Lanvin). La famille de psychopathes (les Thompson) de la nouvelle est ici remplacée par 5 candidats attirés par l’appât du gain et cherchant à se soulager légalement de leurs pulsions criminelles.

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Si à sa sortie, le film a été accusé par plusieurs journaux de faire l’apologie de la violence, il s’agit donc à nos yeux d’un mauvais procès, tant Yves Boisset s’attache à en analyser les ressorts, évitant ainsi toute complaisance et poussant inévitablement  à prendre de la hauteur sur le récit, à ne pas le ressentir comme un simple actionner dans lequel Gérard Lanvin doit se débarrasser de cinq psychopathes lancés à ses trousses. Certes la violence est montrée frontalement mais jamais de façon gratuite, sans complaisance, d’une façon très brute (sans musique) et directe. La mise en scène du film est en cohérence avec la volonté de Boisset de s’emparer du cinéma comme d’une tribune. Le Prix du Danger est volontairement provocateur et politique dans la lignée de ses précédents films (Un Condé, le Juge Fayard dit le Shériff, L’Attentat). Il va au-delà du pitch un peu « sensationnaliste » du film, de cette course haletante sur laquelle repose entièrement la nouvelle. Il la resserre sur quelques heures, la filme avec un dispositif de caméra (plan d’hélicoptère, caméra à l’épaule) qui en communique l’urgence et l’inéluctabilité. Le sort de Jacquemard se joue là sous nos yeux, alors que l’on nous montre les coulisses de ce show et que sur le plateau s’époumone le présentateur vedette. De ce point de vue, son sens du découpage est d’une efficacité redoutable.

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Mais c’est donc au delà même de la mise en scène de cette course contre la mort que Le Prix du Danger se révèle être un très grand film. En une seule et remarquable scène, il nous est montré que l’État se désintéresse du sort de ses citoyens, reste sourd aux arguments des détracteurs de l’émission, en particulier à ceux d’Elizabeth Worms (Andréa Ferréol) qui veut faire interdire la diffusion de ce jeu et démontrer que les producteurs se sont emparés de la faille juridique crée par la légalisation du suicide assisté. On comprend que les dirigeants de cet État fictif (il n’est jamais précisé qu’il s’agisse de la France et le film a été en partie tourné en Europe de l’Est) se comportent comme dans la Rome Antique, donnant au peuple, à travers de tels jeux télévisés, l’équivalent du « pain et des jeux » pour acheter leur docilité et satisfaire leurs plus bas instincts. L’État, les producteurs et le public sont quasiment renvoyés dos à dos, la part de responsabilité de chacun dans l’existence de ce programme étant clairement établie. Ce jeu flatte les plus bas instincts de son public, vend du temps de cerveau disponible à ses annonceurs dont les publicités « live » font partie du show. Boisset anticipe même toute l’hypocrisie de ces programmes qui se servent des œuvres humanitaires pour s’acheter bonne conscience.

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Le propos est d’autant plus fort qu’il s’incarne dans des personnages très forts, porté par un casting all star. Bruno Cremer (Antoine Chirex) est le parfait executive sans scrupules, une ordure en col blanc d’un cynisme qui ferait presque passer Carter Burke (Aliens) pour un enfant de chœur. Marie France Pisier (Laurence Ballard) incarne parfaitement la versatilité de la jeune femme autrefois idéaliste sur laquelle l’argent et le pouvoir ont agi comme une gangrène. Michel Piccoli (Frédéric Mallaire) est l’animateur star du jeu, le gardien de cet enfer, celui qui vous accueille avec le sourire et se réjouit de vos souffrances. Cynique, menteur, charmeur, Piccoli joue de toute son immense palette de jeu avec un plaisir palpable tant ce rôle lui permet d’exprimer tout son talent. Gérard Lanvin avec sa gouaille et son charisme est quant à lui le parfait insider du spectateur, celui auquel il peut s’identifier et s’attacher pour ressentir les enjeux du récit. Il est le héros charismatique qui entend triompher d’un jeu dont il ne maîtrise pas les règles à l’instar de Jonathan (Rollerball, 1975). Comme lui, il incarne quelque part la figure classique de la créature qui va échapper au contrôle de son créateur. Excellent film d’action, fable d’anticipation d’une férocité et d’une pertinence que les années n’ont pas démentie, Le Prix du Danger demeure l’une des plus belles réussites du cinéma de genre français.

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Titre Original: LE PRIX DU DANGER

Réalisé par: Yves Boisset

Casting : Gérard Lanvin, Michel Piccoli, Bruno Cremer,

Marie France Pisier…

Genre: Science Fiction

Date de sortie: 26 janvier 1983

Distribué par: –

4,5 STARS TOP NIVEAU

TOP NIVEAU

 

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2 réponses »

  1. (evilashymetrie) Entièrement d’accord avec toi. Maintenant, j’attends tes articles sur A MORT L’ARBITRE, RADIO CORBEAU, ALLONS ZENFANTS et j’en passe . Je sens que ça va me plaire de revenir ici ❤ :p

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