Critiques

SPEAKERINE (Critique Mini-Série) Madame, Mademoiselle, Monsieur, votre programme du soir…

SYNOPSIS: 1962. Christine, célèbre speakerine, image de la femme parfaite, est mystérieusement agressée dans les studios de la RTF. D’icône du petit écran très protégée, elle va devenir une femme traquée, confrontée à une violence à laquelle elle n’était pas préparée. Le destin de Christine est symbolique de l’évolution de la femme dans la société des années 1960 et le monde de la télévision instrumentalisé par le pouvoir. Luttes, trahisons et jeux politiques, rien ne lui sera épargné…

On a trop souvent raillé les créateurs de fictions françaises de ne pas suffisamment mettre les mains dans la glaise que constitue notre histoire et notre patrimoine au sens large pour que lorsqu’une série ose enfin se frotter aux fantômes du passé, on n’éprouve pas à son égard une curiosité et une excitation des plus vives. La promesse de Speakerine sur le papier nous semblait être de plonger dans l’Histoire de la télévision française pour en extraire la substantifique moelle, de retourner aux racines de ce que furent les débuts de cette machine à rêves qui allait bouleverser le quotidien de millions de français. Si forcément d’emblée, nous venaient à l’esprit des références étrangères dans le sillage desquelles Speakerine allait sans doute se glisser (Mad Men et son traitement d’une époque, d’un milieu et de la progression des mentalités semblait tout indiqué pour servir de référence aux auteurs), on ne doutait pas que le programme trouverait sa respiration propre et ses spécificités franco-françaises qui en font indubitablement tout le prix et la singularité. La promesse est t-elle au rendez-vous ou le rendez-vous avec le programme du soir est t-il manqué?

Après avoir vu les six épisodes qui constituent Speakerine, il n’est pas simple de trancher. D’un côté nous sommes rassasiés par ce que la série nous offre (une reconstitution aux petits oignons, des décors et des costumes splendides, le faste d’une époque et ses questions sociétales étouffantes, une interprétation assez forte des têtes d’affiche…) mais de l’autre nous sommes aussi partagés par certains éléments qui nous ont gênés. En premier lieu, là où on attendait une série qui prendrait place dans les prémisses de l’ORTF et qui nous en conteraient les coulisses, les balbutiement et les travers, bref là où l’on espérait une série historique sur l’Histoire de la télévision on n’est que partiellement satisfait. La faute à une intrigue policière, qui, si elle permet la progression dramatique et des rebondissements haletants, prend trop le pas sur la peinture de l’époque, les alcôves des médias ainsi que l’évocation de la main mise du gouvernement sur la circulation de l’information. La grosse réserve que l’on peut émettre sur Speakerine est quelque part un trop plein de générosité avec de nombreuses intrigues secondaires évoquant pèle mêle l’OAS, les enjeux de la première retransmission en Mondovision, l’arrivisme dans les médias, l’utilisation du sexe pour grimper les échelons… Elles ont toutes de l’intérêt et nous réservent des surprises mais on pressent très vite que six épisodes seront un carcan trop étouffant pour pouvoir donner à chacune d’entre elles les développements et résolutions qu’elles méritent.

En dehors de ce constat mesuré, Speakerine a suffisamment de talent à tous les étages de la fusée pour contenter les téléspectateurs. L’action a beau avoir lieu en 1962 où l’atmosphère politique et sociétale est étouffante, on n’a à aucun moment la sensation d’être dans une série compassée et sentant la naphtaline. Speakerine est une série profondément moderne, autant dans son traitement que dans la forme où la réalisation de Laurent Tuel (Jean-Philippe) sait trouver la juste mesure entre la fluidité et l’élégance de l’époque sans classicisme ni démonstration ostentatoire. La série évoque on l’a dit de nombreuses thématiques et parvient sur certaines d’entre elles à être un parfait reflet de la vie actuelle sans que cela paraisse artificiel et ce grâce à la qualité d’écriture des scénaristes Valentine Milville et José Caltagirone (secondés par Nicole Jamet, Véronique Lecharpy, Sylvain Saada). Une concordance miroir qui montre bien notamment que malgré les évolutions de la condition féminine, les combats pour l’égalité entre les hommes et les femmes sont encore aujourd’hui au cœur des préoccupations. Si Speakerine parle aussi bien du harcèlement sexuel que de la main mise du pouvoir sur les médias, elle n’en stigmatise pas uniquement les hommes comme étant les seuls prédateurs, la plupart des femmes mises en scènes n’étant pas de frêles créatures innocentes mais s’avérant même au contraire des femmes fortes cherchant à être maitresses de leurs destins, tranchant ainsi avec les clichés que le récit aurait pu véhiculer.

En ce qui concerne l’interprétation c’est un attelage luxueux qui s’ébroue devant la caméra de Laurent Tuel, la chaine et la productrice Charline de Lépine n’ayant pas mis les moyens uniquement dans l’apparence. Avec un trio central Marie Gillain-Guillaume de Tonquédec-Grégory Fitoussi c’est un régal de justesse et de haute volée, chacun défendant sa partition avec conviction et le réel talent qu’on leur connait. Autour d’eux les seconds rôles sont choyés par le récit, avec de réels segments dramatiques qui leur sont dévolus, leur évitant ainsi un statut de faire valoir. On notera notamment les performances extrêmement intéressantes de  Christiane Millet, Barbara Probst et  Jean-Yves Chatelais qui nous réservent des moments réellement savoureux tandis que du côté des jeunes interprètes, là où on trouvera un peu tendre la prestation de Anne-Sophie Soldaini, on sera totalement convaincu par celle de Baptiste Carrion-Weiss. Mais revenons un peu sur le travail de Marie Gillain, qui est au cœur de la série. La comédienne y est remarquable (même si on sent un léger relâchement lors des deux derniers épisodes dans son interprétation) et son personnage est le catalyseur des thématiques déployées par le scénario. Elle joue sur tous les registres (l’émotion, la volonté, la détresse, l’amour, la peur, l’ambition…) et impose un jeu fait de pleins et de déliés vraiment impressionnant. Au final, Speakerine nous laisse un peu sur notre faim quant à la grande saga historique sur la télévision que l’on espérait et, si de notre point de vue, la partie thriller, aussi prenante qu’elle soit, lui porte quelque peu préjudice, on a malgré tout à faire à une série qui avance sur le fil entre le romantisme, la politique et le drame. Un peu étouffée par son format, elle a le mérite de brasser généreusement des sujets trop rarement abordés par la télévision française.

Crédits: France 2

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s