Critiques Cinéma

ANNIHILATION (Critique)

4 STARS EXCELLENT

annihilation affiche cliff and co

SYNOPSIS: Lena, biologiste et ancienne militaire, participe à une mission destinée à comprendre ce qui est arrivé à son mari dans une zone où un mystérieux et sinistre phénomène se propage le long des côtes américaines. Une fois sur place, les membres de l’expédition découvrent que paysages et créatures ont subi des mutations, et malgré la beauté des lieux, le danger règne et menace leur vie, mais aussi leur intégrité mentale.

On a souvent tendance à opposer deux approches cinématographiques différentes en matière de science fiction, probablement le genre dont le spectre est le plus large, pouvant aller du film très grand public au film à priori le plus difficile d’accès. Il y aurait d’un côté une science fiction pour le grand public qui privilégierait l’action sur la réflexion et de l’autre une plus introspective et ésotérique qui serait réservée à un public averti ou aux cinémas d’art et d’essai. Pour schématiser, ils ont beau être des amoureux revendiqués d’un même genre cinématographique, les fidèles de l’école Cameron et ceux de l’école Tarkovski paraissent venir de deux mondes opposés et irréconciliables. Les uns se lamentent de la superficialité d’une science fiction rimant plus avec action que réflexion, quand les autres baillent aux corneilles devant une science fiction économe de ses effets, voire aride. Malgré sa réputation de film difficile d’accès qu’il faut revoir plusieurs fois pour commencer à en comprendre le début, un film comme 2001 l’Odyssée de l’Espace avait pourtant déjà vocation à réunir ces deux mondes, Stanley Kubrick ayant toujours eu le souci de faire des films exigeants certes, mais commerciaux. Il faut bien dire que depuis et particulièrement depuis une vingtaine d’années, le genre ayant été largement préempté par les blockbusters, peu nombreux ont été les films capables de faire de la science fiction intelligente et grand public. Ceci étant, deux cinéastes sont en train d’imposer leur voix dans le genre et de renouer avec une science fiction plus adulte, plus consciente du monde qui l’entoure, sans pour autant abandonner toute visée commerciale: Denis Villeneuve (Arrival atteint, de notre point de vue, une forme de synthèse parfaite entre la science fiction abordée comme un outil de réflexion et celle vue comme un divertissement)  et Alex Garland, dont le nouveau film confirme l’ambition d’investir pleinement le genre, d’en explorer tout le potentiel dramatique et thématique.

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Alex Garland n’en a jamais fait mystère, l’intégrité de son œuvre, le fait que celle-ci soit strictement conforme à sa vision l’emporte largement sur les considérations commerciales et le succès du film au box office. Peu importe leur succès au moment de leur sortie, seuls les bons films résistent réellement à l’épreuve du temps qui souvent même leur rend justice et les bonifie. L’expérience proposée dans Annihilation n’est pas neutre et explique le « post production hell » qui a suivi les premières projections test. Les retours du public sélectionné pour ces projections furent tellement négatifs qu’ils provoquèrent un bras de fer entre  le distributeur (Paramount)  et le producteur (Scott Rudin). Ce dernier soutenant Alex Garland a refusé les changements demandés par la Paramount pour rendre le film plus accessible au public, moins « sombre » et « intellectuel ». On peut s’interroger sur le casting du public choisi pour ces projections tests, à moins qu’il ne faille se résigner à ce que le grand public, de plus en plus habitué à voir des « films pré-mâchés », soit hermétique à une œuvre d’une grande radicalité mais loin d’être refermée sur elle-même, puisque si elle se balade en haute altitude dans les montagnes Tarkovskienne elle s’autorise aussi à aller faire un tour dans les plaines de la série B. Si l’on se trouve au final et c’est heureux, devant la vision brute de son metteur en scène, il faut néanmoins se contenter de le découvrir sur nos petits écrans, Paramount ayant cédé à Netflix, la distribution hors Amérique du nord et Chine.

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Contrairement à Ex Machina, Alex Garland ne travaille pas ici une matière brute, née de sa seule imagination, dont il maîtrise tous les aspects jusqu’à sa mise en production, mais adapte le roman éponyme de Jeff Vandermeer. Pour autant, Annihilation porte indiscutablement la marque de son metteur en scène, qui ne livre pas une adaptation littérale d’un roman mais en extrait la trame pour l’emmener sur son territoire. On retrouve notamment, portée ici à un point culminant, l’extrême attention qu’il porte à la création et l’installation de l’atmosphère de son film, à ce qui lui permet de faire entrer le spectateur dans un récit qui suspend le temps, trouble ses repères et le pousse à une forme de lâcher prise. Il poursuit également des thématiques explorées dans ses précédents films (certaines dont nous ne pouvons parler sans spoiler), s’agissant notamment du regard qu’il porte sur la nature humaine et en l’espèce sa propension à l’auto- destruction, dont le cancer est l’allégorie employée par le récit dès son prologue. De disparition de l’humanité et/ou de son remplacement il était déjà question dans ses scenarios (28 jours plus tard, Sunshine) et son précédent film avec la création de ces robots imitant l’humain à la perfection. Annihilation suit le parcours d’un groupe de cinq femmes s’aventurant dans une « zone » dont elles ignorent tout, sinon que personne n’en est jamais revenu et qu’elle progresse inexorablement. Chacune de ces femmes a ses propres raisons pouvant expliquer qu’elles acceptent de prendre un tel risque mais le récit s’attarde plus particulièrement sur deux d’entre elles. Lena, une biologiste (Natalie Portman) cherchant à comprendre ce qui est arrivé à son mari (Oscar Isaac), se trouvant entre la vie et la mort, après être rentré d’une mission dont il est le seul survivant et le Docteur Ventress (Jennifer Jason Leigh) une psychologue dont le récit tarde, à dessein, à dévoiler les motivations plus intimes. Annihilation nous entraîne dans des limbes dans lesquelles on peut choisir de s’enfoncer ou au contraire avoir rapidement envie de crier pour que l’on vienne nous secourir. C’est tout à la fois la force et la limite d’une œuvre radicale dans ses parti pris visuels et narratifs dont le but est de faire ressembler ce récit à un long et lent rêve éveillé. Celui-ci est toutefois parcouru de visions cauchemardesques et même gores durant lesquelles Alex Garland va chasser sur les terres d’une série B plus conventionnelle et moins convaincante.

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Annihilation est peut être adapté d’un roman qui revendique son originalité, il est néanmoins difficile de ne pas voir dans le film d’Alex Garland une relecture du chef-d’œuvre de Tarkovski: Stalker. Le postulat de départ est identique avec cette zone mystérieuse apparue suite à la chute d’une météorite, dans laquelle va s’aventurer un petit groupe qui sait qu’il risque de ne jamais en revenir. L’écrivain, le scientifique et le passeur du film de Tarkovski sont ici remplacés par cinq femmes, quatre scientifiques et une psychologue, censées réussir à percer le mystère de cette zone qui a décimé les militaires qui les ont précédées. Comme dans Stalker, cette zone recouverte d’une végétation luxuriante ressemble à un monde primitif ou englouti (qui rappelle d’ailleurs l’un des romans de JG Ballard dont Garland est un grand admirateur) dans lequel flotte à la fois une ambiance de fin de notre monde et de naissance d’un nouveau monde. Pour le reste, là où dans Stalker il est question de retrouver l’espoir, foi en l’humanité et peut être de voir ses vœux se réaliser, le propos est plus sombre dans Annihilation. Pénétrer dans cette grande bulle qui avance inexorablement signifie être prêt à tout abandonner ou être dans une quête désespérée de rédemption. En prenant le parti d’une narration en flashbacks, Alex Garland se donne de la hauteur pour remettre en perspective les événements qui nous sont racontés. La contrepartie d’un tel choix est que l’on perd un peu, en tout cas au début, en immersion mais l’ambiance absolument unique du film fait rapidement son office et nous rattrape toujours par le col malgré ces allers-retours temporels.

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Annihilation est un exemple remarquable d’un film qui agit sur le spectateur par sédimentation. Ce qu’il construit par son rythme, sa bande sonore, les images qu’il imprime durablement, le travail sur la lumière et les couleurs, agit sur la durée pour nous amener exactement là où l’a souhaité Garland pour son dernier acte. Pour réussies quelles soient, les quelques scènes jouant plus dans le registre de la série B survival SF/Horreur, sont presque de trop, nous paraissent aller vers une forme de facilité, quand le film agit déjà si bien sur nous en étant économe de ses effets. Mais Garland est clairement un amoureux des deux types de science fiction évoquées précédemment et c’est pour lui une façon de faire alors cohabiter ces deux influences, de faire se rencontrer Alien, Predator et Tarkovski.  L’interprétation de Natalie Portman, joue pour beaucoup dans l’inquiétante étrangeté de ce récit et sa nature protéiforme. Il ne s’agit pas ici, contrairement à ce que peut laisser croire le pitch du film, d’avoir de l’empathie pour une femme partie risquer sa vie pour, peut être, sauver celle de son mari. Son personnage demeure insaisissable et ne dévoile que par petites touches ses failles et ses motivations. On  retrouve à nouveau la versatilité du jeu de Portman qui lui permet de passer de l’innocence et la douceur à une extrême froideur. Elle est l’insider qui nous introduit dans ce « nouveau monde », mû par des forces mystérieuses. Ce qui se cache et se joue dans cette zone dépasse largement le parcours d’un personnage en quête de rédemption ou la survie d’un groupe de femmes dans un milieu hostile. Annihilation a l’ADN des grands films de science fiction qui nous  poussent à l’introspection et gardent suffisamment de mystère pour qu’on puisse élaborer ses propres thèses, les revoir sans épuiser leur richesse.

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Titre Original: ANNIHILATION

Réalisé par: Alex Garland

Casting : Natalie Portman, Jennifer Jason Leigh, Tessa Thompson,

Gina Rodriguez, Oscar Isaac …

Genre: Science Fiction

Sortie le: 12 mars 2018

Distribué par: NETFLIX

4 STARS EXCELLENT

EXCELLENT

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