Critiques Cinéma

SLIVER (Critique)

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SYNOPSIS: Après un divorce éprouvant, Carly Norris, jeune directrice de collection chez un éditeur new-yorkais, emménage dans un immeuble high-tech appelé également « sliver ». Quelques jours plus tard, Carly apprend qu’un des habitants de l’immeuble, Gus Hale, professeur de psychologie, a fait une chute mortelle et qu’il est le troisième occupant du sliver à mourir dans des circonstances inhabituelles. 

Le refrain est bien connu : depuis qu’il existe des portes et des clés, il y a toujours quelqu’un pour regarder par le trou de serrure. La multiplication des outils informatiques et des réseaux sociaux n’ayant rien fait pour enrayer cette machine à stimuler les pulsions voyeuristes, il n’est pas étonnant qu’Hollywood s’y penche régulièrement en oubliant de traiter convenablement le sujet. En effet, à l’exception magistrale de Brian De Palma, peu nombreux sont les réalisateurs à avoir tenté de prendre le relais des réflexions tordues d’Hitchcock sur Fenêtre sur cour. Et si l’on se permet de citer le chef-d’œuvre ludique de tonton Alfred, c’est parce qu’il s’agit ici d’une référence avouée par les créateurs de Sliver. Dans les faits, on la jugerait surtout très exagérée à la vue d’un résultat qui avait surtout en tête de capitaliser sur le triomphe planétaire de Basic Instinct en en déclinant tous les paramètres : une actrice (Sharon Stone) prête à tomber le haut et le bas dans des scènes potentiellement torrides, un scénariste (Joe Eszterhas) spécialisé dans l’exploration des zones érogènes interdites, et un pitch hitchcockien où un ingrédient vient amplifier la jouissance sous un angle très tordu (l’écran de surveillance remplace ici le pic à glace). Le résultat ? Un quasi-désastre qui, au-delà d’un sujet ni traité ni harmonisé, s’avère en réalité beaucoup moins drôle que son historique.

Nous sommes à l’époque en août 1993, et Sharon Stone, toujours très loquace au moment de la sortie de ses films (même les pires !), répond aux journalistes du magazine Première en évoquant le caractère féministe de Sliver : « Le traitement réservé ici au sexe est très inhabituel […] J’ai apprécié que Sliver ne se contente pas d’être une fois de plus l’illustration du seul fantasme masculin. Puisqu’on m’a collé malgré moi cette image de sex-symbol, autant en profiter pour parler d’une sexualité féminine qui m’est personnellement plus proche ». Or, un an et demi plus tard, au moment de la sortie de L’expert, lorsque le même magazine l’invitera à commenter chaque film de sa carrière, Sliver sera expédié fissa en une courte phrase : « Je n’ai pas vu le film ». Où était la vérité ? Où était le mensonge ? Aucune importance, car l’essentiel est connu de tous : Sharon Stone déteste ce film. Mais elle n’est pas la seule. Et si l’on remonte l’historique de la production du film (par ailleurs recensée avec moult détails croustillants dans un récent et excellent livre de Linda Belhadj sur l’évolution du thriller érotique*), on se rend compte que bien des gens ont failli y laisser leur chemise et leur santé. A commencer par le producteur Robert Evans (Le Parrain) dont les temps de gloire s’étaient alors un peu envolés après la chute du Nouvel Hollywood.

Croyant dur comme fer au potentiel du livre éponyme d’Ira Levin (déjà auteur du roman Rosemary’s Baby), Robert Evans voyait dans Sliver l’occasion d’un vrai retour en grâce dans les années 90. Il envisagera un temps de faire appel à Roman Polanski pour le mettre en scène (pour l’explication, relisez la phrase précédente), mais l’exil de ce dernier en France suite à ses soucis judiciaires l’obligent à se rabattre sur Phillip Noyce, réalisateur australien jusque-là connu pour une poignée de thrillers à succès (Jeux de guerre et Calme Blanc). Outre une Sharon Stone prête à enfoncer le pic à glace du thriller sulfureux à peine un an après Basic Instinct, l’équipe transpire le prestige : un William Baldwin prêt à rejouer avec le feu (il sortait alors de Backdraft), un Tom Berenger en écrivain de polars à la ramasse, Martin Landau et Colleen Camp en seconds couteaux, le brillantissime Vilmos Zsigmond catapulté à la photographie, et même le compositeur fétiche de David Cronenberg (Howard Shore). Tout fait déjà envie. Mais en coulisses, tout va mal. Visiblement toujours aussi diva comme à l’époque d’Allan Quatermain, Sharon Stone se met à dos tout le monde sur le plateau. Déjà en balançant d’immondes rumeurs sur Evans (lequel, si l’on en croit les dires de Joe Eszterhas, ira jusqu’à déclarer que « Sharon est une menteuse débile dont les neurones ont été zigouillés à coups de bite ! »). Ensuite en entamant une relation de travail houleuse avec un William Baldwin qui manque de charisme et d’animalité à ses yeux. Enfin, last but not least, en poussant l’un des producteurs exécutifs – dont elle s’est entichée – à se séparer de sa femme, laquelle ira se réfugier dans les bras de Joe Eszterhas qui en profitera lui aussi pour larguer sa moitié !… Les temps sont durs à Hollywood…

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L’écriture du scénario sera elle aussi un joyeux bordel, notamment en ce qui concerne la fin. Face à une idée de départ suprêmement farfelue, consistant à envoyer un couple de psychopathes (Stone et Baldwin) se jeter en hélicoptère dans le cratère d’un volcan hawaïen (Eszterhas avait visiblement fumé la moquette en matière de métaphores sexuelles !), Noyce opte pour une série de changements narratifs radicaux dont Eszterhas se fiche d’ailleurs éperdument (à ce moment-là, seule son idylle avec sa nouvelle femme occupe ses pensées). Prêt à tout, Noyce change au dernier moment l’identité du tueur, impose des reshoots à une équipe pour le moins mécontente (dont un Tom Berenger furieux du traitement réservé à son personnage), affadit le personnage féminin principal, coupe les scènes de sexe pour éviter un classement NC-17, et finit son montage tant bien que mal au rythme d’injections quotidiennes de vitamines. Evans, de son côté, aura à cœur de reprendre les choses en main afin d’obtenir le thriller NC-17 tant souhaité, mais ne récoltera alors qu’un arrêt cardiaque et un amas de critiques négatives qui sonneront le glas du film (même si les recettes à l’étranger seront loin d’être désastreuses)… Terrible destinée que celle de Sliver, thriller conçu pour de mauvaises raisons par des personnes qui, apparemment, n’avaient pas pris la chose suffisamment au sérieux.

On en oublierait presque d’évoquer le film en lui-même, mais c’est surtout parce qu’il n’y a pas grand-chose à en dire. Sur la base d’un scénario censé travailler le thème du voyeurisme comme ersatz à la jouissance, Sliver ne propose qu’une idée centrale plus basique tu meurs : tout le monde observe tout le monde parce que tout le monde est voyeur. D’accord. Mais encore ? Grosso modo, l’action se limite à un immeuble high-tech dans lequel un inconnu – on devine très vite de qui il s’agit – a inondé chaque appartement de caméras de surveillance afin de laisser libre cours à ses pulsions voyeuristes. Il y a là une vraie idée de mise en scène, mais c’est hélas la seule : lorsqu’il cadre la multitude d’écrans vidéo qui trahissent l’intimité de tout l’immeuble, Noyce opte pour des plans subjectifs censés nous confronter à notre désir voyeuriste. Hélas, son filmage est si plat et si peu dynamique que l’idée finit par s’écrouler. On soulignera d’ailleurs que le brillant Time Code de Mike Figgis allait mille fois plus loin dans cette logique d’un « écran fragmenté » qui fouillerait l’intimité de plusieurs destins. La solution de contournement choisie sera mauvaise : Sharon Stone se retrouve avec un télescope qui lui donne vite envie d’épier les cochonneries de l’immeuble en face. Sauf qu’on ne voit rien, et que Stone elle-même, à force de jouer un personnage plus factuel que sensuel, semble avoir la tête ailleurs.

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Plus généralement, ce Big Brother omniscient qui fouille la vie privée de l’immeuble est ici visualisé comme un traqueur de vérité, face à une héroïne au jugement troublé vis-à-vis de cette pratique. Le fait de savoir que ce dispositif permet d’identifier les tendances pédophiles d’un père de famille la rend hésitante, mais ce détail réflexif est vite laissé de côté au profit de la résolution d’un suspense dont on se fiche éperdument. De ce fait, la dénonciation du voyeurisme reste abominablement scolaire quand elle n’est pas carrément une vue de l’esprit d’un Phillip Noyce pour qui la notion de mise en scène se limite à illustrer bêtement un scénario au lieu de l’incarner par des choix d’angle, de cadre et de découpage. Même le caractère sexuel du film se révèle être un horrible attrape-nigaud : toute nudité est ici cadrée dans l’obscurité, et les scènes érotiques sont si timides qu’elles nous feraient presque regretter l’époque des séries roses de M6. A part ça, Sharon Stone a le temps de s’occuper : elle fait du jogging, de la musculation, des courses à l’épicerie du coin et de la lecture dans son fauteuil, tandis que William Baldwin tente de la draguer avec le charme et l’expressivité d’une unité centrale d’iMac. Et bien sûr, tout le monde bavarde, tout le temps, pour tuer le temps. Nous, de notre côté, on a juste envie de prendre la télécommande et d’appuyer sur « off », à l’image d’un film qui s’achève sans crier gare au beau milieu d’une scène. Inutile d’en dire plus.

*Le Thriller Erotique – Linda Belhadj – Editions Aedon Septieme Obsession

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Titre Original: SLIVER

Réalisé par: Phillip Noyce

Casting : Sharon Stone, William Baldwin, Tom Berenger …

Genre: Thriller, Erotique, Policier

Sortie le : 25 août 1993

Distribué par: United International Pictures (UIP)

TRÈS MAUVAIS

 

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