Critiques Cinéma

A SCANNER DARKLY (Critique)

SYNOPSIS: Une banlieue d’Orange County, en Californie, en 2013. L’interminable et vain combat de l’Amérique contre la drogue se confond désormais avec sa guerre contre le terrorisme. Le policier Bob Arctor, spécialiste réticent des missions d’infiltration, est contraint de jouer les taupes auprès de ses amis Jim Barris, Ernie Luckman, Donna Hawthorne et Charles Freck. Lorsqu’il reçoit l’ordre de s’espionner lui-même, Arctor entame une inexorable descente dans l’absurde et la paranoïa, où loyautés et identités deviennent indéchiffrables. 

S’il existe un metteur en scène US caméléon par excellence, c’est bien Richard Linklater (le métamorphique Steven Soderbergh arrive premier sur le podium cela dit). Réalisateur d’origine texane, Linklater, peu connu du grand public français avant le triomphe de Boyhood en 2014, s’est notamment frotté, avec mérite et plus ou moins de succès, au cinéma expérimental (Slacker), aux méandres du temps qui passe (sa trilogie des Before, mais aussi Boyhood, tourné sur 12 ans), à l’animation rotoscopique (Waking Life, A Scanner Darkly), aux teen-movies doux-amers (Dazed and Confused, Everybody Wants Some), aux comédies populaires (Rock Academy, Bad News Bears), au docu-fiction sous forme de pamphlet agroalimentaire (Fast Food Nation), au portrait dandy tiré de faits réels (Bernie), aux dramas historiques (Me and Orson Welles, Le Gang des Newton) ainsi qu’aux adaptations de pièces de théâtre (SubUrbia, Tape). Artiste auréolé dès ses débuts et à raison d’une certaine estime auprès des critiques, Linklater s’est complexifié avec le temps, ne reculant devant aucune nouvelle expérience, pour mieux se renouveler, s’accomplir et ainsi devenir, avec son confrère Steven Soderbergh, le chef de file du cinéma indépendant américain à l’aube des 90’s.

L’œuvre dont il est question dans cette critique est parue bien des années plus tard au cinéma, en 2006, mais se profile comme un témoin exceptionnel des qualités prêtées à Linklater dans notre paragraphe précédent. Tièdement accueilli lors de son passage au 59è festival de Cannes dans la section Un Certain Regard et lors de sa sortie en salles, nécessitant donc une relative « réhabilitation » aujourd’hui, A Scanner Darkly est un film librement inspiré du roman Substance mort (A Scanner Darkly en version originale), écrit par le visionnaire Philip K. Dick en 1975, dans lequel un policier membre d’une brigade anti-stupéfiants d’un futur proche (Fred) et portant une costume qui dissimule sa vraie apparence, est chargé de surveiller Bob Arctor, un junkie accro à la Substance M – une drogue qui mine peu à peu l’identité et enlève toute volonté d’action à ceux qui en sont addicts – qui n’est autre que lui-même. Tourné pour un budget dérisoire (6 millions de dollars) et animé à partir de prises de vue réelles à l’aide de la technique de la rotoscopie – science cinématographique complexe déjà employée par Richard Linklater quelques années auparavant, en 2001, sur un précédent long, Waking Life, dans lequel Steven Soderbergh, toujours lui, tenait un rôle – A Scanner Darkly compte dans ses rangs les talentueux comédiens Keanu Reeves (Fred/Bob Arctor), Robert Downey Jr et Woody Harrelson (incarnant respectivement Barris et Luckman, deux amis de Bob totalement déphasés par rapport à la réalité), mais aussi Winona Ryder (dans la peau de Donna Hawthorne, dealeuse de Substance M et aussi amie avec Bob), Rory Cochrane (Charles Freck) et, derrière la caméra, Sandra Adair (fidèle monteuse de Linklater), Shane F. Kelly et Graham Reynolds (respectivement chef op’ et compositeur, deux autres habitués de Linklater), et enfin, … Steven Soderbergh en personne (en qualité de producteur exécutif, pas un hasard !).


Adapter Philip K. Dick au cinéma est toujours un pari osé. Certains ont franchement réussi (directement : Ridley Scott, Blade Runner ; Paul Verhoeven, Total Recall ; Steven Spielberg, Minority Report ; ou indirectement : Peter Weir, The Truman Show ; Christopher Nolan, Inception ; Mamoru Oshii, Ghost In The Shell), d’autres s’y sont cassés les dents (John Woo, Paycheck ; Lee Tamahori, Next ; George Nolfi, L’agence ; Morten Tyldum, Passengers). Le résultat se situe ici entre ces deux extrêmes, quoique plutôt dans le haut du panier et méritant largement le coup d’œil, ne serait-ce que pour les engagements artistiques puissants et audacieux de Linklater. Conscient de la portée hautement autobiographique et politique du roman de Philip K. Dick – qui, rappelons-le, l’a écrit lors de la période la plus sombre de sa vie au cours de laquelle, après avoir été abandonné par sa femme et en étant persuadé que le gouvernement de Nixon l’épiait constamment, il consommait des drogues nuits et jours dans sa maison en compagnie d’hippies et de toxicomanes de passage, à qui il rend d’ailleurs hommage dans l’épilogue de son livre – Richard Linklater livre une adaptation fidèle, « fidèle » dans le sens où elle suit scrupuleusement la structure narrative de Substance mort et qu’elle reprend la plupart des situations et personnages connus des lecteurs, pour dresser un propos intemporel – un authentique pamphlet contre une société orwellienne, où tout est contrôlé et surveillé par les autorités sous couvert d’une soi disant lutte contre un produit qui asservit le peuple. On notera au passage l’idée pertinente et brillante selon laquelle les consommateurs sont pris dans un système qui les dépasse et où les mêmes ramifications encouragent et répriment les comportements addictifs à travers un terrible jeu d’injonctions paradoxales, discours d’ailleurs déjà à l’œuvre en 2001 dans Traffic de Steven Soderbergh (vous comprenez maintenant pourquoi il a produit A Scanner Darkly!).


Richard Linklater accomplit sa tâche en transcendant les figures, les lieux et les thèmes de prédilection de K. Dick, ainsi que les sous-textes et les critiques qui lui sont chers (le jeu de simulacre et d’altération de la mémoire, l’ambiance paranoïaque fondée autour d’une remise en question des forces sociales et du cynisme des puissants qui imposent une réalité illusoire à la population, les trouvailles technologiques pour modifier et manipuler le réel, le personnage central déprimé et en proie aux questionnements existentiels) par le biais d’un travail de mise en images assez exemplaire. Dans A Scanner Darkly, l’atmosphère sombre tient en fait à l’intrigue, héritée du gnosticisme, un système de pensée dualiste où le faux qui régit ce monde et que les gens perçoivent comme le vrai doit être démasqué. Ainsi l’emploi par Linklater de la rotoscopie, technique qui consiste à relever image par image les contours d’une figure filmée en prise de vue réelle pour en transcrire la forme et les actions dans un film d’animation, prend alors tout son sens, apportant une plus-value incontestable au film. En effet, en offrant à l’image une consistance précaire qui l’éloigne de l’enveloppe physique des choses (objets/personnes) sans l’en couper tout à fait, la rotoscopie permet de traduire visuellement l’idée folle selon laquelle rêves et réalité sont indissociables. En apercevant sur l’écran des images aux couleurs pastels instables, en distorsion et en mouvement perpétuel à l’intérieur d’un cadre lui-même mouvant, le spectateur ressent en temps réel les émotions et le vécu intrapsychique troublé, falsifié et désorienté du personnage principal. Rêve et réalité confondus, le spectateur, à l’instar des personnages du film, vit une sensation à la fois séduisante et angoissante, se perdant dans les méandres d’une boucle sans fin dans laquelle ses projections deviennent alors un simulacre. Linklater parvient ainsi à établir une cohérence magistrale entre la profondeur du récit et la technique empruntée, ainsi qu’une connexion forte et empathique entre l’audience et le délire de Fred/Bob. De plus, la technique permet au cinéaste texan de représenter, de manière subtile et frappante, le « complet brouillé » (« Scramble Suit » en version originale), cette combinaison qui parasite les identités en changeant sans cesse les traits et les expressions mimiques de l’agent infiltré qui la porte, à l’insu de ceux qui le croisent et qui ne conservent ainsi que le souvenir d’une silhouette versatile.

Le talent de Linklater s’exerce aussi ailleurs, dans la mise en scène, relativement discrète mais efficiente dans l’ensemble, mais surtout dans les choix et la direction d’acteurs. Keanu Reeves, héros de Johnny Mnemonic et surtout de la trilogie Matrix, en protagoniste principal relève de l’évidence. La vibe mystique, l’allure sage, le côté torturé et insaisissable, le charisme naturel … le comédien avait à son arc toutes les cordes nécessaires pour jouer ce rôle, et il le joue tellement bien ! Comme un poisson dans l’eau dans la peau d’un type qui ne sait plus vraiment qui il est et ce qu’il doit faire pour trouver sa place dans la société, Keanu Reeves livre une prestation ébouriffante et meta (l’éternelle remise en cause identitaire exigée par le rôle). Idem pour Robert Downey Jr, évidemment sensibilisé à la question de l’addiction puisque sa carrière a connu un long passage à vide du fait de graves problème de drogue et d’alcool, qui est ici assez remarquable, s’agitant joyeusement sur des envolées psychédéliques hilarantes et des réflexions métaphysiques avec la logorrhée qu’on lui connait. Winona Ryder, Woody Harrelson et Rory Cochrane ne sont pas en reste, complétant la distribution avec métier et fournissant d’honnêtes compositions, à défaut d’être réellement inoubliables. Mais c’est surtout la liberté qu’offre Linklater à ses comédiens qui est estimable : le cinéaste les laisse en effet expérimenter, tripper, délirer, consommer, crier, pleurer, tout simplement jouer (au sens propre) … pour mieux révéler aux spectateurs l’effet psychodysleptique de la Substance M sans jamais sombrer dans la complaisance ou le regard moraliste. A Scanner Darkly n’est toutefois pas exempt de maladresses. D’aucuns reprocheront ainsi au film d’être par moments inutilement bavard, incompréhensible et parcouru de dialogues assommants, accusant en effet quelques baisses de rythme et un développement narratif nébuleux et déroutant (quoique les tenants et les aboutissants du récit restent clairs du début à la fin, et les digressions tirées par les cheveux ont pour but de retranscrire la psychologie imprévisible des personnages), mais il serait injuste de ne pas saluer son originalité, la texture hypnotisante de ses images et la complexité de ses messages. A Scanner Darkly, servi par un excellent casting, une charte graphique singulière et un scénario retors, est assurément un Linklater immanquable, un film que vous ne serez pas prêt d’oublier après visionnage.

Titre Original: A SCANNER DARKLY

Réalisé par: Richard Linklater

Casting : Keanu Reeves, Robert Downey Jr, Winona Ryder…

Genre: Animation, Science Fiction

Sortie le : 13 septembre 2006

Distribué par: Warner Bros. France

EXCELLENT

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