Critiques Cinéma

JUMANJI (Critique)

SYNOPSIS: Lors d’une partie de Jumanji, un jeu très ancien, le jeune Alan est propulsé sous les yeux de son amie d’enfance, Sarah, dans un étrange pays. Il ne pourra s’en échapper que lorsqu’un autre joueur reprendra la partie et le libèrera sur un coup de dés. Vingt-six ans plus tard, il retrouve le monde réel par le coup de dés de deux autres jeunes joueurs. 

En 1995, Joe Johnston est plutôt bien parti dans sa carrière. Auteur de quelques succès d’estime (The Rocketeer, Richard au pays des livres magiques) et d’un triomphe au box-office (Chérie j’ai rétréci les gosses), l’ex-superviseur des effets visuels de Star Wars a le vent en poupe. Il se met en tête de réaliser l’adaptation ciné d’un roman écrit par Chris Van Allsburg en 1981, Jumanji. Titre à la fois mystérieux et excitant, hérité du langage zoulou, Jumanji raconte l’histoire du jeune Alan Parrish, qui, lors d’une partie d’un innocent jeu de société à l’ancienne (façon jeu de l’oie) réalisée en 1969, se trouve propulsé, sous les yeux de son amie d’enfance Sarah Whittle, dans un étrange pays. Il n’en ressortira que vingt-six ans plus tard, lorsque d’autres joueurs reprendront la partie et le libèreront sur un coup de dés. Jumanji est avant tout l’histoire d’une rencontre, celle entre Joe Johnston, Jonathan Hensleigh, crédité ici scénariste et auteur du génial Die Hard 3 la même année, et Robin Williams, le comédien jouant une fois encore (après Hook de Spielberg … et avant Jack de Coppola) un enfant plongé dans un corps adulte, sorte de « garçon éternel ». Rencontre qui donna lieu à un spectacle merveilleux, techniquement impressionnant, très bien interprété, au suspense haletant. A la réflexion, on comprend ainsi pourquoi Jumanji a plu à l’époque, franchissant sans difficulté la barre des 100 millions de dollars de recettes aux USA et celle des 260 millions amassés à travers le globe, et conserve encore aujourd’hui une aura positive dans l’inconscient collectif. Johnston croyait en sa mythologie, s’est donné les moyens pour développer sa vision et n’a pas hésité à prendre des risques – discrets pour le grand public, facilement repérables par un œil affûté – pour traduire visuellement le récit de Van Allsburg revisité par Hensleigh.

 

Premièrement, Jumanji est bâti sur un postulat (« un lancer de dés peut créer du danger ») et un schéma narratif diablement simples mais efficaces, avec une double-introduction dark et peu habituelle pour les blockbusters familiaux de l’époque – elle sera d’ailleurs reprise bien plus tard, avec quelques différences néanmoins, dans le dernier film en date d’un véritable héritier d’Amblin [Brad Bird et son exceptionnel Tomorrowland]. Ce démarrage met en scène la disparition d’un préado maladroit, martyrisé par ses camarades à cause de son patronyme et non écouté par son riche père (supposément) autoritaire qui veut l’envoyer contre son gré dans un établissement huppé, au sein d’un univers fantastique hostile avant que le cinéaste présente ensuite d’autres enfants, un frère et une sœur pupilles de la nation, qui trouveront, plus tard, après avoir joué à Jumanji, réconfort auprès de la version « adulte » du gamin exposé initialement. Ce départ, riche de drama, plante tout de suite le décor (le plan dévoilant « l’aspiration » d’Alan dans le jeu reste longtemps en mémoire), et tease grandement la suite. Dans sa seconde et sa troisième parties, Jumanji rappelle ensuite les fondements de Hook : après son introduction située dans notre monde, le film laisse en effet place à un récit d’aventures incorporant des événements féériques pour revenir enfin à la réalité environnante du début à travers un épilogue résolutif particulièrement émouvant, la comparaison avec le film mal aimé de Spielberg tenant ici autant à la présence de Robin Williams qu’à l’impression d’un Peter Pan inversé, où l’acteur surgit du monde fantastique pour regagner le réel.

Second argument : Jumanji est thématiquement dense et ose aborder frontalement le deuil sous toutes ses formes, ce qui est denrée rare, voire inespéré, dans les four-quadrant movies des 90’s. Muni d’un ton mélancolique audacieux, Joe Johnston enchaîne ainsi quelques scènes hautement inattendues dans un film calibré, en principe, pour la famille, pour délivrer in fine un message touchant et juste sur ce thème. En tête tout le passage où il prend judicieusement le temps de révéler le parcours d’Alan Parrish, incarné à l’âge adulte par un Robin Williams poilu et barbu, vers ses origines (sa ville, sa rue, son foyer, l’entreprise de fabrication de chaussures de son père, ses racines) après qu’il se soit tiré de Jumanji, au sens propre comme au figuré. Ce morceau-pivot termine, du reste, par la vision d’un Alan abattu, qui doit faire face à la mort – littéralement, puisque la scène se déroule au cimetière, devant des sépultures – de ses parents pour achever, brutalement et sèchement, sa métamorphose en adulte mature et responsable. C’est alors qu’il gagne, progressivement, la fonction de père (de substitution) pour les orphelins Judy et Peter Shepherd (incarnés respectivement par Kirsten Dunst et Bradley Pierce), bientôt rejoint par une mère, version adulte de son amie Sarah, jusqu’à présent traitée de folle et suivie par un psy après qu’elle ait révélé à son entourage avoir été témoin dans l’enfance de la disparition sordide d’Alan. Cette dynamique de personnages – 4 orphelins recomposant une famille, chose peu courante au cinéma – permet ainsi à Johnston de nourrir le gravitas au récit. Ajoutez à cela un élément en apparence anodin mais particulièrement perturbant : le père d’Alan et le chasseur Van Pelt, ennemi juré d’Alan qui, affublé d’un costume d’explorateur colonial, souhaite le traquer et le tuer, sont interprétés à l’écran par le même comédien, Jonathan Hyde. Un choix pour le moins sinistre, qui enrichit indubitablement la confusion dans la place du Père au sein du récit. Comme si celui-ci était finalement l’adversaire de son propre fils ; ou plutôt, comme si la peur de l’autorité paternelle qui habite Alan au début l’avait littéralement éloigné de ce que son géniteur est en réalité (un papa aimant qui a ruiné toute sa fortune et passé toute sa vie à retrouver son fils chéri) pour incarner une grande menace freudienne dans son subconscient. Pari osé on vous dit ! D’autant plus si on s’attache à regarder de plus près le sort réservé à Van Pelt dans le film.

Pour les plus jeunes, rassurez-vous, ces circonvolutions funestes du récit sont heureusement contrebalancées par une bonne humeur rassurante et communicative, dont l’incursion se fait naturellement grâce à un humour bienvenu, porté par des comic-reliefs (l’ancien employé de l’entreprise de chaussures reconverti en flic et la tutrice légale des orphelins), des situations « fish out of the water  » (les singes sur la moto de flic, le troupeau de rhinocéros qui traverse un passage piétons, l’homme des cavernes qui fait peur à tout le monde) et quelques répliques satiriques tordantes (celle de l’armurier juste après l’achat de son client), grâce à la bonhommie de Robin Williams, et grâce à la résolution positive de l’histoire, à grands renforts de pédagogie (ne pas tricher, ne pas mentir) et de sentimentalisme sur l’amour des pères pour leurs enfants, ceci afin ne jamais perdre de vue l’objectif d’un divertissement familial qui s’inscrit dans la plus pure tradition des productions Amblin 80’s. Troisièmement : la représentation intelligente du jeu dans le film et la manière astucieuse dont il est mis en scène par Joe Johnston. Au-delà de l’idée maligne de ne jamais expliquer ses origines, le cinéaste a eu aussi un bon coup de flair en faisant travailler au maximum son pouvoir suggestif. Il est en effet beaucoup plus efficace de ne pas donner à voir l’environnement interne de Jumanji, mais de le faire ressentir au moyen de bruits de tam-tams et de tambours de guerre flippants qui se déclenchent dès lors que le jeu de plateau est proche physiquement, ces sons étant d’ailleurs utilisés habilement par le réalisateur tout le long (et même jusque dans le dernier plan). Ainsi, quand ces notes retentissent et si, de surplus, la cadence s’accélère au rythme des battements de cœur, on a de bonnes raisons de penser que la jungle luxuriante et insécurisante n’est pas bien loin. L’autre façon subtile qu’a Johnston d’évoquer l’intérieur du jeu est de le faire exister à travers deux éléments : hors-champs, via le terrible récit qu’en livre Alan (rappelons qu’il y a vécu durant de longues années et y a affronté toute sa faune et toute sa flore) et dans le champs, lorsque les éléments infernaux propres à son environnement (fauves, insectes, pluie diluvienne, tremblement de terre…) intrusent notre monde. Ce qui maintient véritablement l’attention dans Jumanji, c’est donc l’irruption du fantastique dans la réalité, et non l’inverse, et c’est ce ludisme permanent entre le champs et le hors-champs qui rend la mythologie de Jumanji à la fois crédible, fascinante et effrayante. N’oublions pas non plus la fonction du jeu dans le film (et dans la vie?) : Alan, l’enfant aux problèmes insurmontables, joue à Jumanji au début car c’est pour lui une échappatoire, une manière de lutter contre une réalité douloureuse (harcèlement, père de prime abord exigeant et rejetant, responsabilité du licenciement d’un gentil employé…). Un imaginaire idéalisé qui va, hélas, se transformer peu à peu en cauchemar. Le jeu de société apparaît alors comme objet transitionnel, et le fait de jouer comme une façon de s’en sortir (au décours d’un traditionnel hero’s journey Campbellien). La démarche se répète ensuite avec Judy et Peter, qui produit une mise en abîme foutrement efficace et intéressante, avec l’idée de percevoir Jumanji comme une métaphore des maux les plus communs, à l’instar du clown Pennywise dans Ça.

Dernier argument : le film est formellement réussi, même s’il n’est peut-être plus aussi irréprochable aujourd’hui. Usant d’animatroniques (la grosse plante jaune carnivore, le pélican qui dérobe le jeu, le crocodile de la mousson, ou encore les araignées du grenier) et d’images de synthèse (tout le reste en gros) inventives pour l’époque (mais plus tellement de nos jours hélas, le film ayant vieilli) et de trucages savants (le plancher-sable mouvant, la mousson dans le salon, les plantes tropicales géantes), l’artisan Joe Johnston fait preuve d’un certain savoir-faire aussi bien dans l’incrustation à l’écran de ses effets (merci ILM, la société de SFX créée par son ancien patron George Lucas) que dans la scénographie de l’action. Il sait en effet gérer le suspense, faire monter la tension et offrir quelques mises en place prenantes avant le démarrage de chaque set-piece, déployant par la suite une énergie pour distraire et dynamiser l’aventure, constamment relancée par les rebondissements et chaque nouveau coup de dés. La réussite de Jumanji tient aussi sans doute dans son casting, impeccable dans l’ensemble. Que ce soit Robin Williams, parfait dans le rôle, Bonnie Hunt, irrésistible en femme lunatique et traumatisée par sa première partie de Jumanji, ou bien Kirsten Dunst, talentueuse dès son plus jeune âge, et Jonathan Hyde, tour à tour menaçant ou bien aimable, tout le monde y met du sien pour créer l’événement. Seul ombre au tableau peut-être, le jeu naïf du petit Bradley Pierce, un peu à la traîne face à ses pairs plus expérimentés. Sorti en salles en 1995, Jumanji a marqué une génération et laissa une empreinte non négligeable dans la pop-culture : une série animée, un (faux) remake décevant (Zathura : une aventure spatiale, signé Jon Favreau), une vente record sur eBay pour le jeu de plateau original ayant servi dans le film (produit dérivé par excellence), quelques jeux vidéo sortis furtivement, et aujourd’hui une suite directe avec The Rock, Kevin Hart, Jack Black et Karen Gillan au casting. C’est sans doute justifié, Jumanji, film incroyablement ludique réalisé par un élève appliqué de Spielberg, incarne en effet à la perfection l’héritage de l’âge d’or d’Amblin.

Titre Original: JUMANJI

Réalisé par: Joe Johnston

Casting : Robin Williams, Kirsten Dunst, Bradley Pierce…

Genre: Fantastique, Aventure

Sortie le: 14 février 1996

Distribué par: –

EXCELLENT

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2 réponses »

  1. Un grand merci pour cette SUPERBE critique !

    Perso, seul petit point (qui n’est pas gênant), ce sont les CGI qui ont un peux vieillie. Mais c’est normal, le film date d’il y a 20 ans…et a l’époque ca n’avait pas non plus un gros budget comme certain blockbuster actuellement (qui tourne dans les 100, 150 et plus). Il avait 60M il me semble.

    Du coup, c’est tout a fait compréhensible (et certain autre gros film de 2000 sont pire que lui, du coup sa relativise).

    Bravo pour cette critique qui revient sur la réussite ET le succès du film.

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