ENTRETIENS

Entretien avec Thierry Klifa : « Je pars toujours des personnages quand j’écris un film… »

Alors que Tout Nous Sépare son quatrième film sort sur les écrans le 8 novembre nous avons rencontré le réalisateur Thierry Klifa. Durant 30 minutes, il nous a parlé de son nouveau long métrage bien sûr, mais aussi de Catherine Deneuve, Nicolas Duvauchelle, Nekfeu ou  Danielle Darrieux et plus largement de son amour incommensurable pour le cinéma. Passionnant, généreux et d’une gentillesse à toute épreuve, Thierry Klifa est conforme à l’image qu’il renvoie. Confidences.

Comment vous est venue l’idée du film?

Avec Cédric Anger on voulait jouer avec les codes du film noir et les adapter à la violence de notre époque. Le but était aussi d’écrire un personnage d’héroïne pour Catherine Deneuve, un personnage qui serait aussi inspiré de cette mythologie-là, à la Barbara Stanwyck, à la Joan Bennett, à la Bette Davis ou, même si c’est plus tard, à la Gena Rowlands de Gloria, qui a été une grande source d’inspiration.

Le film était écrit pour Catherine Deneuve et pour les trois autres comédiens également?

J’ai écrit pour Nicolas Duvauchelle et Diane Kruger sans savoir si ils me diraient oui. La seule qui était au courant c’était Catherine. Je lui ai dit que j’avais une idée et quand elle m’a demandé ce que c’était, je lui ai dit « Clint Eastwood« . Elle m’a répondu « Laissez Clint Eastwood là où il est je ferais le personnage » (Rires). Nekfeu c’est en tombant sur une photo de lui en couverture des Inrocks où c’était une interview croisée avec Virginie Despentes. Il dégageait quelque chose d’inattendu par rapport à ce personnage de Ben, je pensais vraiment prendre un inconnu. J’ai appelé Cédric Anger en lui disant que j’avais peut-être une idée. Donc on a pris un café ensemble, je lui ai donné le scénario, il m’a dit qu’on lui avait déjà proposé pas mal de chose avant, de jouer des personnages très stéréotypés et que le cinéma n’était pas une nécessité pour lui. Du coup, il l’a lu, ça lui a plu et on a fait des essais parce qu’il avait très peur d’être ridicule et je me suis rendu compte que tout ce qui ne s’apprend pas il l’avait en lui et que tout ce qu’il aurait à apprendre, il l’apprendrait très vite.

Après tant qu’on n’est pas sur le plateau, tant que l’acteur n’est pas en condition on ne sait jamais ce qui va se passer. Dès sa première scène on a tous été très impressionnés et Catherine dès la fin de la journée m’a dit que ça allait être très bien et ça m’a rassuré. Sur un acteur qui n’a jamais joué on ne peut jamais être sûr. J’avais déjà connu ça avec Jean-Baptiste Lafarge (pour Les Yeux de sa Mère, 2010, NDLR), Nekfeu était formidable dans les séances de travail mais je me demandais comment il serait sur le plateau, car il faut oublier la caméra, la trentaine de personnes qui compose l’équipe, il faut oublier qu’on est en face de Catherine Deneuve. La relation qu’ils ont dans le film a permis à leur relation d’avancer dans la vie, c’était assez intéressant à voir.

Comment vous le définiriez le film? Comme un thriller romantique, un vrai film noir ?

Un thriller romanesque plutôt qu’un thriller romantique. Moi ça m’intéresse de faire un polar ou un thriller mais seulement si ça raconte des choses qui me sont chères. Je pars toujours des personnages quand j’écris un film, et là c’est une relation entre une mère et une fille, entre cette femme d’un certain âge et ce jeune homme, c’est ça qui m’intéresse et après on les met dans un cadre avec des voyous, une voiture qui brûle dans la nuit, des maîtres chanteurs… mais au départ ce qui m’intéresse c’est de raconter une histoire de transmission, de filiation, de mondes qui se télescopent et de confronter une violence physique à une violence morale. Je ne sais pas laquelle est la pire. Il y a cette violence physique de ces jeunes garçons avec laquelle ils ont été élevés et d’un autre côté il y a cette violence morale d’une femme qui pense qu’elle peut avec son argent se racheter une conscience, effacer les fautes qu’elle a pu commettre avec sa fille… Bien sûr c’est le point de départ après les choses vont évoluer d’un côté et de l’autre, mais j’aimais bien confronter ces deux violences en se disant que la pire des deux n’était pas forcément celle qu’on pense.

Vous parlez d’un thriller romanesque. Dans chacun de vos films vous abordez des genres totalement différents mais sous l’angle d’un romanesque souvent exalté. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça ?

Il faudrait que je me penche sur la définition précise d’exalté (Rires) J’espère que c’est vivant en tout cas. Dans le cinéma français, on est plutôt dans une tendance assez naturaliste, assez documentaire et au sein duquel on plante une histoire d’amour… Il y a des choses formidables que j’aime beaucoup mais c’est vrai que moi je viens plus d’une école qui se rapprocherait du cinéma de Téchiné, de Claude Sautet, de François Truffaut, de gens comme ça, qu’il y a aussi aujourd’hui comme Olivier Assayas, Christophe Honoré, François Ozon, Nicole Garcia… mais je suis plus dans cette veine-là que dans une veine naturaliste et je n’ai pas peur de pousser les situations jusqu’au bout. Il y a un film que j’adore et auquel je pensais beaucoup quand on écrivait c’était Le Lieu du Crime d’André Téchiné et je trouvais qu’entre le personnage de Lili interprété par Catherine Deneuve et le personnage de Louise qu’elle joue dans Tout Nous Sépare, il y avait une vraie corrélation et dans ma tête je me disais que c’était Lili qu’on retrouve 25 ou 30 ans plus tard. C’était aussi très inspiré des rapports qu’entretiennent Catherine Deneuve et Danielle Darrrieux dans Le Lieu du Crime et qui rejaillissent sur ceux entre Catherine et Diane Kruger dans Tout Nous Sépare, sauf qu’entretemps Catherine est passée du rôle de fille au rôle de mère. Oui j’aime l’exaltation des sentiments, je suis comme ça dans la vie aussi, je n’aime pas les choses tièdes, j’ai beaucoup de mal avec ça.

C’est la première fois que vous ne travaillez pas avec Christopher Thompson. C’était une volonté de travailler avec quelqu’un d’autre ?

Christopher est l’une des personnes dont je suis le plus proche dans la vie, ça fait plus de 25 ans qu’on se connait, ça a été je crois le premier à voir le film… C’est tout simplement l’envie de se renouveler, l’envie d’aller voir ailleurs et ça s’adaptait à ce projet. J’ai adoré travailler avec Cédric… C’est l’idée que rien n’est obligatoire. Avec Christopher les projets on les a enchainés parce qu’on avait envie de les enchainer ensemble. Lui, vient d’écrire un nouveau scénario avec Fabrice-Roger Lacan, moi j’ai écrit celui-là avec Cédric, je suis très proche de son projet comme il est très proche du mien. Pour travailler avec Cédric, il y avait aussi le fait que je voulais faire un film noir, je savais où je voulais arriver mais je ne savais pas forcément comment y aller. Du coup, je savais que Cédric pourrait me guider, m’orienter et j’étais très admiratif de son travail. C’est toujours très intéressant de travailler avec quelqu’un avec qui on n’a jamais travaillé, c’est une autre méthode et je suis très admiratif des scénarios du Petit Lieutenant qu’il a coécrit avec Beauvois, de L’homme qu’on aimait trop qu’il a écrit avec André Téchiné ou de ses scénarios à lui comme L’Avocat ou La Prochaine fois je viserai le cœur qui est un film vraiment magnifique.

Est-ce qu’avoir été journaliste de cinéma ça vous a aidé à être un meilleur cinéaste ou à être un cinéaste différent?

J’ai adoré ça, j’ai adoré être journaliste, je ne peux pas le dissocier de ma vie, je ne peux pas cloisonner les choses. Pour moi la chose décisive ça a été quand à cinq ans j’ai commencé à aller au cinéma, quand j’ai vu Peau d’Ane, ça ça a été décisif et à partir de là j’ai su que j’avais trouvé ma voie, j’allais au cinéma avec ma grand-mère qui adorait ça… C’est davantage l’accumulation de tous les films que j’ai vus que le fait d’avoir été spectateur, puis journaliste, puis réalisateur, pour moi c’est la même chose, c’est quelque chose qui ne s’est jamais interrompu jusqu’à présent et donc ça se passe davantage à ce niveau-là. Le fait d’avoir été journaliste n’a rien changé, ce qui a changé dans ma manière de voir les films, c’est qu’au début j’étais juste heureux, la salle de cinéma était l’endroit où j’étais le plus heureux au monde. Maintenant il y a le plateau aussi, mais c’était l’endroit où j’étais le plus heureux au monde et je préférais le cinéma à la vie pour reprendre Truffaut ça c’est certain et j’ai appris la vie à travers les films. Au fur et à mesure des années, au fur et à mesure des films que je voyais, mon goût s’est affiné mais si je n’avais pas été journaliste ça n’aurait rien changé. Je vois 4 à 5 films par semaine au cinéma, je vois énormément de films en DVD et de séries, je vis essentiellement pour ça.

Comment ont évolués vos rapports avec Catherine Deneuve et Nicolas Duvauchelle avec qui vous travaillez l’un et l’autre pour la troisième fois ?

Catherine ça va faire une dizaine d’années qu’on travaille ensemble depuis Le Héros de la Famille (2006, NDLR). Elle a décidé vraiment je pense de ma cinéphilie, c’est la première actrice dont je sois tombé amoureux. Après j’ai voulu retrouvé son visage à travers les films, grâce à elle j’ai découvert le cinéma de Demy que j’aime à la folie, mais j’ai découvert Truffaut Bunuel, Téchiné car elle était au carrefour de toutes les cinéphilies depuis des années. Je l’ai rencontrée quand j’étais à Studio, je l’ai interviewée et après on a travaillé ensemble. Je me souviens à la fête de fin de tournage du Héros de la Famille je lui ai dit « maintenant je ne pourrais plus jamais faire un film sans vous » et pour l’instant ça s’est confirmé. C’est une collaboratrice et une inspiratrice exceptionnelle. Elle a bercé ma vie de spectateur et elle habite ma vie de réalisateur et ma vie d’homme aussi et c’est un des plus cadeaux que la vie a pu me faire de la rencontrer, de la voir, de travailler avec elle, de pouvoir la filmer, de pouvoir discuter de cinéma avec elle…

Elle disait récemment sur Europe 1 que vous échangiez beaucoup ensemble sur le cinéma, sur les séries télé…

Beaucoup oui. On va beaucoup au cinéma ensemble. Vous savez moi je pense que on connait bien les gens à travers les goûts qu’ils ont, à travers ce qu’ils aiment ou ce qu’ils n’aiment pas. En tout cas moi c’est un mode de fonctionnement que j’ai avec les gens qui m’entourent… c’est à dire les films qu’ils aiment, les musiques, les photos, les tableaux, il y a quelque chose qui passe à travers les goûts. Avec Catherine on s’échange beaucoup de séries, de films… Elle a un tel point de vue sur le cinéma, elle n’intellectualise jamais ses émotions, elle a une vraie cinéphilie, elle a été éduquée au cinéma par des gens comme Demy, comme Truffaut et elle a beaucoup échangé avec André Téchiné depuis qu’elle le connait, donc c’est quand même assez formidable.

Et avec Nicolas ?

Avec Nicolas, c’est comme avec Michaël Cohen, c’est devenu comme un frère. On ne s’est pas lâchés depuis Les Yeux de sa Mère, on a fait cette expérience au théâtre ensemble avec Fanny Ardant et c’est quelqu’un qui fait totalement partie de ma vie. A priori sur le papier on est très différents, tout nous sépare (rires) et en fait pas du tout. On a des sensibilités très proches, une manière assez entière d’aborder la vie et les relations humaines. Quand on s’aime c’est très fort, quand on se dispute c’est très fort aussi et puis il est très inspirant comme acteur.

Vous avez déjà une idée de ce que sera votre prochain film ?

Oui mais je ne vous le dirais pas (Rires) J’ai deux projets de films. Un avec Cédric Anger et un autre scénario que j’écris avec Jeanne Herry et Gaëlle Macé. Deux projets très très différents mais que je mène de front.

Un petit mot sur Danielle Darrieux qui nous a quittés récemment ?

Un petit mot… C’était ma marraine de cinéma. C’est la première actrice dont j’ai entendu parler par ma grand-mère, c’est la seule actrice vraiment pour laquelle elle avait une admiration sans bornes, c’était Danielle Darrieux. Quand j’étais petit elle me disait « tu sais mon chéri, en 36, j’ai vu Danielle Darrieux à la Collection Dior, je n’avais jamais vu une femme aussi belle qu’elle« . J’ai été bercé par ça, par les films qu’elle avait pu faire. Je l’ai rencontrée quand j’étais à Studio. Quand je suis arrivé à Studio, j’avais dit à Jean-Pierre (Lavoignat NDLR) « je rêve d’interviewer Danielle Darrieux » d’abord parce que je l’admirais et pour impressionner ma grand-mère. Jean-Pierre m’a dit « Tu ne l’auras jamais, elle refuse les interviews, elle n’aime pas ça… ». Il se trouve que je me suis accroché, j’ai fait des demandes répétées et un jour j’ai fini par décrocher cette interview. Et le matin où je devais l’interviewer j’arrive à Studio après avoir tout préparé, tout revu et là Françoise qui était notre assistante me dit « j’ai eu un appel de son agent. Danielle Darrieux annule. Elle a perdu son fils pendant la nuit. Mais son agent dit qu’elle nous rappellera ultérieurement et qu’elle fera l’interview« . Évidemment c’est implacable. Mais six mois après, son agent a rappelé en disant « Danielle va faire l’interview« . Donc je l’ai rencontrée là, on a fait une interview qui a duré très longtemps, très émouvante. On a parlé de tout, même des sujets qui fâchent comme son voyage en Allemagne que je vois résumé aujourd’hui de manière totalement abjecte… Après cette interview je ne l’ai pas revue mais quand j’ai écrit mon court métrage (Émilie est partie, 2001 NDLR) qui était très autobiographique et très inspiré de la relation que j’avais avec ma grand-mère, je voulais absolument que ce soit elle qui le joue. Je lui ai proposé et elle a accepté avec la complicité de Dominique Besnehard. Elle est arrivée, elle a dit à mon producteur qui est allée la chercher « Vous savez je n’ai jamais fait de court métrage, je n’ai jamais travaillé le dimanche et je n’ai jamais travaillé pas payée« … Mais elle a été absolument formidable. Et quand j’ai fait la projection du court métrage, j’ai présenté Danielle à ma grand-mère… D’une certaine manière la boucle était bouclée. Et ma grand-mère m’avait dit « Tu sais je ne pensais pas qu’on pouvait avoir des émotions aussi fortes encore à mon âge« . Danielle, je ne la voyais plus depuis un moment, on avait fait Une vie à t’attendre ensemble (2004, NDLR). J’adorais cette femme. Elle m’avait dit « Tu sais mon chéri, ce qui m’a maintenu durant toutes ces années, c’est le whisky, les clopes et les hommes« . C’était une femme totalement libre.

Propos recueillis par Fred Teper

Merci à Olivier Guigues de BCG Presse qui a permis à cette interview de se faire.

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