Critiques Cinéma

LE CORBEAU (Critique)

4 STARS EXCELLENT

le corbeau affiche cliff and co

SYNOPSIS: Le docteur Germain, qui travaille dans une petite ville de province, recoit des lettres anonymes signées Le Corbeau l’accusant de plusieurs méfaits. Cependant il n’est pas le seul à en recevoir. Toute la ville est bientôt menacée et le fragile équilibre se défait, la suspicion règne. Le docteur Germain décide de mener une enquête

Si de nombreux réalisateurs et acteurs ont mis leur carrière en parenthèse pendant l’occupation allemande, le cinéma français loin de végéter ou de ne devenir que le relais du régime de Vichy et de l’occupant, a vu l’émergence de quelques uns des plus fameux metteurs en scène de son histoire: Jacques Becker (Dernier Atout en 1942, Goupi Mains Rouges en 1943, Falbalas en 1945), Robert Bresson (Les Anges du Pêché en 1943, Les Dames du Bois de Boulogne en 1945) et Henri-Georges Clouzot (L’Assassin habite au 21 en 1942 et Le Corbeau en 1943). Pour sortir ces films devaient passer la double censure de Vichy et du ministère de la propagande de Joseph Gobbels. De fait il n’était pas question qu’ils portent un message patriotique et encore moins hostile à l’occupant. Pour autant, aucun des films cités ne fut véritablement suspecté de complaisance, à l’exception du Corbeau, qui fut interdit de diffusion à la libération et faillit mettre un terme définitif à la carrière d’Henri-Georges Clouzot (Ce n’est que grâce au soutien de nombreux de ses confrères qu’il pu à nouveau tourner en 1947 après avoir été banni à vie du cinéma français). Le Corbeau fut produit par la Continentale, société créé par Gobbels et dirigée par Alfred Greven personnage versatile, passant outre la volonté de propagande de son supérieur pour privilégier des films de qualité et divertissants (dans le but de maintenir l’ordre public), qui n’hésitait pas à menacer les cinéastes et acteurs juifs refusant de travailler pour lui. Ce contexte, ajouté au fait que le récit parle de délation et participe à renforcer l’image bien peu flatteuse des français, jette inévitablement un voile sur ce film justement considéré comme un des films majeurs du cinéma français.

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Que l’on pense qu’Henri-Georges Clouzot a fait fi du contexte de la production de son deuxième film, ou qu’il en a tiré avantage, le fait est qu’il a signé un film dont la maîtrise formelle et narrative est telle qu’elle a probablement grandement aidé à ce que la polémique ne le condamne pas. Le récit commence d’abord sur un ton léger, dans un registre flirtant avec la comédie dans lequel les missives qui visent le docteur ne paraissent d’abord être que des petites éruptions de jalousie sans graves conséquences. Un voile de noirceur enveloppe le récit à mesure que se dessine le réel dessein de ce mystérieux corbeau et que ses lettres se diffusent dans cette petite ville comme un poison lent.  La mécanique se met lentement en place autour du suspens sur l’identité de ce mystérieux corbeau, semant des indices, nous emmenant sur des fausses pistes. Si elle est aussi efficace c’est aussi parce la résolution du mystère de l’identité du corbeau n’est pas le seul pilier du film. Cette mécanique s’immisce dans un récit formidablement dialogué, porté par une galerie de personnages hauts en couleur dessinant une toile particulièrement sombre (ou lucide) sur la nature humaine. La première victime de ces missives, le docteur Germain (Pierre Fresnay) est un misanthrope qui s’embarrasse de peu de mondanités, y compris avec la gente féminine dont il n’hésite pas à repousser vertement les avances pressantes, ce qui lui vaudra de se faire traiter de « bourgeois » par Denise (Ginette Leclerc) qui simulait la maladie pour l’attirer dans son lit. Il est également « convoité » par Laura (Micheline Francey) épouse du truculent docteur Vorzet (Pierre Larquey) doyen des médecins de cette petite ville. Laura est d’ailleurs peut être la seule qui ne soit pas gagnée par la noirceur ou le cynisme qui semble couler dans les veines des autres habitants.

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Infidélité, jalousie, délation, convoitise, vols divers, la petite ville de Saint-Robin, de ses notables à ses plus modestes habitants est un concentré de tous les pêchés. Si l’on veut bien croire qu’Henri-Georges Clouzot n’avait pas de mauvaises intentions en dressant de ses compatriotes un portrait aussi peu reluisant, dans une période aussi trouble (le film ne fait par ailleurs jamais référence à l’occupation et se passe à une période indéterminée), il est à tout le moins profondément misanthrope. Sa comédie humaine n’épargne pas grand monde, dénonce la corruption morale des élites, égratigne la bourgeoisie et le vernis de respectabilité derrière lequel elle cache ses vices, met à jour ce que la jalousie et la mesquinerie peuvent causer comme dégâts dans une petite ville et par extension dans la société. Avec ses lettres, le corbeau n’exerce pas qu’une vengeance personnelle contre le Docteur Germain puis contre ceux qui seront également visés. Tel un démiurge, il sème le trouble et le désordre entre les habitants, se joue d’eux, révèlent leurs pêchés. Dans sa mise en scène, Henri-Georges Clouzot traduit ce jeu d’ombre et de lumière en jouant sur le contraste de son noir et blanc, étire les ombres comme dans un film noir, souligne délicatement par sa mise en scène la versatilité d’un personnage que l’on serait d’abord tenté de croire vertueux, au contraire d’autres que tout désignerait comme pouvant être le corbeau. Cela traduit également que ce qui se joue en vérité dépasse le cadre de ces lettres et de la révélation de l’identité de leur auteur. Dans un scène clé, cela est même verbalisé par le doyen Vorzet qui questionne le docteur Germain sur la frontière entre le bien et le mal. Jusque dans ses ruptures de ton, dans certaines de ses répliques à la fois drôles et glaçantes (« Tu es lâche. Tu es faible. De nous deux c’est toi la grue ») Le Corbeau est aussi insaisissable et ambivalent que son metteur en scène, dont il est impossible de sonder les intentions véritables mais dont la maestria est incontestable.

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Réalisé par: Henri-Georges Clouzot

Casting :Pierre Fresnay, Ginette Leclerc, Héléna Manson …

Genre: Drame, Thriller

Sortie en version restaurée le: 08 novembre 2017

Distribué par: Les Acacias

4 STARS EXCELLENT

EXCELLENT

 

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