Critiques Cinéma

BLAST OF SILENCE (Critique)

5 STARS CHEF D'OEUVRE

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SYNOPSIS: Retiré des affaires depuis quelque temps, Frankie Bono, tueur à gages, revient à New York pour un dernier contrat : l’assassinat d’un gangster de moyenne envergure. Lors de la traque, alors qu’il s’emploie à éviter tout contact avec sa future victime, il est reconnu par un de ses anciens amis de l’orphelinat dans lequel ils ont été élevés. Le calme, le manque d’ambition et la routine de cet ancien ami contrastent sérieusement avec la vie solitaire de Bono. Excédé et distrait, Bono commet une nouvelle erreur…

Rarement cité lorsque l’on évoque les grands films noirs qui ont autant marqué l’histoire du genre que celle du cinéma et qu’il faut avoir vu et revoir pour l’influence qu’ils ont eu sur le travail de quelques uns des plus grands réalisateurs que nous admirons par ailleurs, Blast of Silence est à nos yeux victime d’une injustice, probablement lié au fait qu’il s’agisse du seul haut fait de son réalisateur/acteur: Allen Baron. Sur ce point il est déjà probable que son destin eut été différent si Peter Falk avait accepte le rôle proposé qu’il déclina finalement pour tourner dans Murder Inc (Burt Balaban et Stuart Rosenberg, 1960). Tant par son mode de narration à la deuxième personne extrêmement rare au cinéma, que par la trajectoire introspective de son tueur à gages solitaire et misanthrope revenu à New York au moment des fêtes de fin d’année, pour un dernier contrat, Allen Baron a signe un véritable coup de maître. Blast of Silence est en vérité à la confluence de deux genres: le film noir dont il est l’un des derniers grands films et le film new- yorkais dont il est l’un des précurseurs et dont Martin Scorsese, entre autres, reprit le flambeau.

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Allen Baron mêle une trame de film noir avec une approche quasi documentaire de son personnage de retour dans une ville dont la frénésie à l’approche des fêtes l’oppresse et le renvoie à sa propre solitude. Il définit son personnage dans son rapport à la ville de New York filmée dans un magnifique noir et blanc, dont il capture aussi bien le côté électrisant que le côté oppressant. La ville est ici un personnage à part entière du récit, dialoguant avec ce qu’est et ressent ce tueur à gages rattrape par son passé, par ces doutes et frustrations qu’il avait enfouis pour devenir un professionnel de la mort sur ordonnance. Pour Frankie Bono, se retrouver face à lui même, être rattrapé par ce qu’il était avant de basculer dans le crime et de se fermer aux autres, est un bien plus grand danger que de faire face aux cibles qu’on lui désigne et de devoir survivre dans ce milieu qui ne lui pardonnera pas le moindre faux pas. Dans de longs travellings, la camera de Baron suit Bono marchant pendant des heures dans la ville, passant dans la foule comme une ombre, fuyant cette frénésie qui s’empare de New York à la veille de Noël, alors qu’il est contraint d’attendre deux jours pour récupérer une arme. Le naturalisme de cette mise en scène dénote avec les codes du film noir, préfigurant le style d’un John Cassavetes ou du jeune Martin Scorsese qui ont eux aussi nourri leur cinéma avec l’énergie de la ville qui ne dort jamais. Porté par une bande originale jazzy, le film s’offre de véritables échappées, les gènes du film new-yorkais s’intégrant à un ADN de film noir qu’il enrichit sans rien lui enlever de sa force. Le danger et donc les tensions et enjeux sont doubles. A mesure que Frankie Bono s’approche de sa cible, qu’il retrouve un ancien camarade d’orphelinat, puis une amie qui lui porte un intérêt qui le trouble profondément, la digue qu’il avait dressé devant ses émotions se fissure au pire des moments, le renoncement ou l’échec ne faisant pas partie des options lorsqu’on est un tueur à gages embauché par la pègre.

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L’autre singularité de Blast of Silence est cette voix off à la deuxième personne qui transforme le narrateur en commentateur des tourments et des actions de Frankie. Cette voix l’interpelle en l’appelant « Baby Boy Frankie »,  le tance régulièrement, le mettant en garde contre les erreurs qu’il commet, profondément perturbé par ce retour au réel et à lui même. Cynique, distant et profondément misanthrope ce commentateur peut être perçu à la fois comme le subconscient de Frankie mais aussi comme un être omniscient qui l’observe depuis toujours, connaît tout de ses faiblesses et prédit sa chute s’il venait à espérer quelque chose de ce monde qu’il a quitté. Ce procédé narratif, quasiment inédit au cinéma (en littérature on le retrouve employé avec la même intention dans le roman culte de Jay McInerny: Bright Lights, Big City) , n’est en rien un artifice et participe totalement au voyage proposé dans la psychée de Bono, dont on prend conscience de la solitude et des failles alors qu’il doit assumer son statut de « bad guy » pour mener à bien sa mission.  La voix grave si particulière de Lionel Stander apporte encore une dimension supplémentaire à cette narration. Victime alors du MacCarthisme, il ne tournait plus depuis 10 ans et son nom ne fut à l’époque pas crédité par Baron. Lorsqu’il pu à nouveau tourner, il devint ce qu’on appelle un « character actor » et on le retrouva dans des petits rôles notamment chez Polanski (Cul de Sac) , Scorsese (New York, New York) et Sergio Leone (Il était une fois dans l’Ouest) mais la plupart d’entre nous se souviendront surtout de lui pour le personnage de Max qu’il interpréta dans la série l’Amour du Risque (pour lequel il remporta un Golden Globe en 1983).

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Mis à nu par ce procédé, Frankie nous apparaît tel qu’en lui même alors qu’il s’efforce de rester cet homme froid et déterminé qui se présentait à nous au début du récit. Si Allen Baron a perdu peut être l’occasion de donner plus de visibilité à son film avec le désistement de Peter Falk, il apporte probablement plus de noirceur au personnage de Frankie Bono, plus de présence physique. Il compose une interprétation inoubliable parce qu’en dehors des codes, à la fois fragile et intense, comme l’est son personnage. Il paraît souvent aussi mal à l’aise devant la caméra que l’est Bono dans toutes les occasions qui le sortent de sa solitude. Pour peu que l’on s’intéresse au parcours d’Allen Baron, on comprend tout ce qu’il a pu mettre de lui dans ce personnage et comment il a pu avec un aussi petit budget réaliser un film aussi abouti. Issu d’un milieu très modeste, il s’engagea dans la navy à l’âge de 17 ans, puis fut tour à tour dessinateur de comics books, chauffeur de taxi, apprenti acteur. Obligé de fuir Cuba après un coup de feu accidentel sur le tournage de Cuban Rebel Girls (le dernier film d’Errol Flynn) il pris le risque d’y revenir pour récupérer le matériel abandonné à la hâte afin de pouvoir commencer le tournage de Blast of Silence. Avec de tous petits moyens, une faculté d’adaptation aussi exceptionnelle (il tira même profit de l’ouragan qui s’abattit sur New York pendant le tournage pour tourner le dernier acte de son film, sous un déluge qui donne des accents Shakespeariens à son final) que son talent pour donner à ressentir la ville comme personne ne l’avait fait avant lui, Allen Baron a réalisé à nos yeux un chef-d’œuvre qui aura fait date dans l’histoire du cinéma américain. Un one shot certes (il ne réalisa ensuite qu’un seul long métrage avant de se tourner vers la télévision, réalisant notamment des épisodes de La Croisière s’amuse …) mais qui suffit à lui faire une place parmi les plus  grands.

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Titre Original: BLAST OF SILENCE

Réalisé par: Allen Baron

Casting : Allen Baron, Molly McCarthy, Larry Tucker ..

Genre: Film Noir, Drame

Sortie en version restaurée le: 06 décembre 2017

Distribué par: Les Films du Camélia

5 STARS CHEF D'OEUVRE

CHEF-D’ŒUVRE

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