Critiques Cinéma

BELLE DE JOUR (Critique)

4 STARS EXCELLENT

SYNOPSIS: Epouse très réservée de Pierre, Séverine est en proie à des fantasmes masochistes révélant son insatisfaction sexuelle. Poussée par la curiosité, Séverine se rend discrètement dans une maison de rendez-vous et devient bientôt, à l’insu de Pierre, « Belle de Jour », la troisième pensionnaire de Mme Anaïs. Elle semble trouver son équilibre en assouvissant les désirs de ses clients mais l’aventure tourne mal quand Marcel, voyou habitué de la maison, s’éprend de Séverine…

De son éducation chez les jésuites, Luis Buñuel a sans doute développé un goût de la transgression qu’il a cultivé tout au long de sa filmographie, notamment au travers du portrait qu’il aura dressé de sa cible préférée: la bourgeoisie. Dans cet univers protégé et codifié,  Buñuel se plaît à faire tomber les masques et montrer les travers et fantasmes de ces hommes et femmes qui se définissent par l’importance qu’ils accordent aux bonnes manières et à leur position dans la société. Les montrer tels qu’ils sont réellement, les confronter à leur hypocrisie et leurs mensonges, les passer au révélateur de sa caméra, voilà une gourmandise pour laquelle Buñuel ne fait pas la fine bouche. Dans Belle de Jour, il se livre à cet exercice avec un humour féroce et une liberté de ton qui étonne encore aujourd’hui. Il s’agit du deuxième film de sa très riche et fructueuse collaboration avec le scénariste Jean Claude Carrière. C’est à quatre mains qu’ils écrivirent six films, tous produits en France: Le Journal d’une Femme de Chambre (1964), Belle de Jour (1967), La Voie Lactée (1969), Le Charme Discret de la Bourgeoisie (1972), Le Fantôme de la Liberté (1974) et Cet Obscur Objet du Désir (1977). Communément et, de notre point de vue, un peu abusivement, présentés comme les films de sa maturité, ils ressortent tous en salle le 2 août, dans des versions restaurées.

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Si Célestine (Jeanne Moreau dans Le Journal d’Une Femme de Chambre) était un personnage qui essayait  de trouver sa place dans une société dominée par les hommes dont elle subissait les perversions et frustrations sexuelles, Séverine (Catherine Deneuve) a choisi d’assumer totalement ses pulsions et ses fantasmes, de sortir du cadre de sa petite vie de femme bourgeoise soumise à la sexualité de son mari et aux convoitises de ses amis. Belle de Jour est une exploration de la psychée et des fantasmes d’une femme issue de la bourgeoisie qui s’ennuie dans son couple et s’évade d’abord dans ses rêves avant de choisir de mener une double vie en se prostituant dans une maison close. Séverine est ainsi plus proche de Alice (Nicole Kidman dans Eyes Wide Shut) que de Célestine. Buñuel, comme Stanley Kubrick, a d’ailleurs porté son choix sur une actrice dont l’image est aux antipodes du personnage qu’il lui demande d’interpréter. Catherine Deneuve est alors la nouvelle égérie du cinéma français, dont la pureté et l’innocence illuminent l’écran sous la direction de Jacques Demy (Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort) et qui incarna même la vertu dans Le Vice et La Vertu (1963) de Roger Vadim. Ce choix est tout sauf neutre et ajoute encore un peu plus de perversité et d’humour au récit. Si peu de films traitent frontalement de la sexualité féminine, le sujet était encore plus « tabou » dans les années 60 et à notre connaissance seul Eric Rohmer s’y aventura avec  La Collectionneuse (1967). Devant Belle de Jour, le spectateur peut avoir la fausse impression que les fantasmes de Séverine sont fantaisistes, de même que ses aventures ou celles de ses collègues avec les clients de la maison close où elle travaille. Qu’il ne s’agit principalement que du fruit de l’imagination perverse de Buñuel et de son scénariste. Or, les deux comparses se sont très longuement documentés et ont recueilli de nombreux témoignages de femmes de leur entourage et de tenancières de maison close pour précisément ne pas tomber dans la vaine caricature qui atténuerait singulièrement la force du propos. Il est important d’avoir cela à l’esprit tant la fantaisie de certaines scènes pourrait laisser croire que l’on se trouve devant une comédie grinçante et brillante certes mais caricaturale.

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Les fantasmes mis en scène par Luis Buñuel, avec une jubilation palpable sont par ailleurs un ajout au roman de Joseph Kessel dont le film est une adaptation fidèle même s’il ne s’interdit pas quelques modifications. Belle de Jour ouvre d’ailleurs sur l’un d’eux au cours duquel Séverine se fait insulter, fouetter puis violer sur ordre de son mari qui entend la punir pour son insolence après qu’il lui ait reproché sa froideur. Ce n’est que lorsque l’on retrouve Séverine allongée dans son lit qu’on prend conscience qu’il s’agit d’un fantasme d’une épouse perdue dans ses songes alors que son palot de mari est en train de s’habiller. Trop gentil, trop indulgent, Séverine s’ennuie avec Pierre (Jean Sorel), avec lequel elle n’est mariée que depuis un an mais fait déjà lit séparé. Luis Buñuel parvient admirablement bien à faire percevoir le trouble qui s’empare de Séverine alors qu’elle réalise de plus en plus clairement ce qui lui manque dans son couple, que son absence de désir pour son mari n’est pas lié à elle mais à son cruel manque de fantaisie. Le désir d’un autre homme,  Henri Husson (formidable Michel Piccoli) , trivial, sûr de lui, parlant ouvertement de sexualité, et la nouvelle de l’existence d’une maison close dont il lui donne l’adresse seront les éléments déclencheurs de son envie de transgression et le premier pas vers sa libération sexuelle.

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Le désir naît de la transgression, de situations dans lesquelles Séverine n’est plus une femme du monde à laquelle on s’adresse avec respect, mais l’objet du désir d’hommes venus réaliser leur fantasme entre ces murs où explosent les conventions et les classes sociales. La force du propos du film naît du contraste entre une forme extrêmement soignée, une mise en scène inspirée et élégante et la trivialité complètement assumée de certains dialogues et des situations dans lesquelles se libère la sexualité de Séverine, que ce soit dans les rencontres avec ses clients ou dans ses fantasmes. Elle étouffe dans le carcan imposé par sa condition et c’est en assumant sa sexualité, en transgressant le premier des tabous pour une femme de son rang qu’elle peut enfin s’épanouir. Ce mariage, ce luxueux appartement, n’apparaissent alors que comme l’illusion du bonheur, comme une belle histoire dont elle n’était qu’un protagoniste passif.

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L’humour et le décalage sans la farce, l’ironie sans la méchanceté et la trivialité sans la vulgarité, Buñuel fait évoluer avec virtuosité son récit sur un fil très tenu dont il ne trébuche pas. En ne désignant pas explicitement, comme le faisait le roman, un trauma (il n’apparaît que rapidement sous forme de flash mental) dans lequel on pourrait trouver une explication au comportement de Séverine qui serait alors vu comme « déviant », son propos sur la condition de la femme bourgeoise et sur la sexualité féminine n’en a que plus de force.  Pour autant qu’elle s’émancipe, Séverine n’en vient pas à devenir indifférente et insensible à son mari qu’elle veut préserver de la révélation du secret de sa double vie. Belle de Jour n’est pas qu’un récit d’émancipation heureuse. La liberté de Séverine a un prix. A fréquenter un milieu qui n’est pas le sien, on peut faire de mauvaises rencontres dont on ne mesure que trop tardivement les désastreuses conséquences, d’autant plus quand une personne mal intentionnée vous tourne autour jusqu’à vous démasquer. Quand la satire sociale vire finalement vers le drame, demeure l’ironie propre à Buñuel qui évite au film de tomber dans une forme de facilité induite par ses ultimes développements. Ce récit qui commence comme un conte de fée dont on gratte le vernis puis se poursuit comme une satire sociale souvent très drôle s’achève, sans amertume, comme une fable à la morale grinçante et cruelle. François Truffaut est peut-être celui qui a le mieux résumé ce qui fait la grandeur de Buñuel: « trop de commentateurs parlent de Buñuel comme d’un poète onirique qui suivrait les caprices d’une imagination fantaisiste, alors qu’il est en réalité un très grand scénariste et un as de la construction dramatique »

Titre Original: BELLE DE JOUR
 
Réalisé par: Luis Buñuel
 
Casting : Catherine Deneuve, Michel Piccoli, Jean Sorel …
 
Genre: Drame
 
Date de reprise: 02 août 2017
 
Distribué par: Carlotta Films
EXCELLENT
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