Analyse

CARRIÈRE – Claude Brasseur, acteur tous terrains

Être issu d’une dynastie d’acteurs célèbres implique forcément d’être jugé à l’aune de ses prestigieux devanciers. Quand arrive le moment où le prénom s’impose enfin de par lui-même c’est une victoire sur un héritage parfois lourd à assumer, quelle que soit la relation qui lie les membres de la famille. Issu d’une longue lignée de comédiens,  les Brasseur père et fils (on peut également citer la matriarche Odette Joyeux) ont marqués de leur empreinte l’histoire du cinéma français mais Claude le fils, s’est affranchi de Pierre le père, il y a déjà longtemps en réussissant une carrière riche et entière, faite de choix tantôt populaires, tantôt audacieux, mais toujours marqués du sceau de l’intégrité et du plaisir du jeu. Théâtre, cinéma et télévision ont été les trois ilots où Claude Brasseur se sera abreuvé depuis le milieu des années 50 jusqu’à aujourd’hui. Plus de 60 ans de carrière qui lui auront permis d’acquérir une cote d’amour exceptionnelle, jamais démentie malgré les échecs inévitables d’un travail au long cours. Né Claude Espinasse, fils unique, filleul de l’écrivain Ernest Hemingway, baignant dans une atmosphère culturelle dès son plus jeune âge, sportif émérite (il participera aux Jeux Olympiques dans l’équipe de France de Bobsleigh et à de nombreux Paris-Dakar), c’est pourtant non pas comme comédien qu’il débute sa carrière mais en tant que journaliste à Paris Match pour un temps très court. Dès 1955, il décroche son premier rôle au théâtre dans Judas de Marcel Pagnol puis il enchainera régulièrement les pièces jusqu’à la fin des années 70 avant de délaisser un temps cette activité pour assouvir son appétit de cinéma et de télévision. Parallèlement donc, sa carrière au cinéma débute gentiment et il enchaine les seconds rôles jusqu’au milieu des années 70. Mais c’est la petite lucarne qui lui offrira des magnifiques opportunités et surtout une popularité croissante qui trouvera son apogée entre 1971 et 1973 avec le rôle de Vidocq, dans la série réalisée par Marcel Bluwal, Les Nouvelles Aventures de Vidocq. Brasseur et Bluwal qui avaient collaborés précédemment à plusieurs reprises réussissent un véritable coup de maître avec Vidocq, série virevoltante et ambitieuse, récit d’aventures échevelées d’un ancien bagnard devenu chef de la sureté. « Marcel est sans doute un des hommes que j’aime le plus dans ce métier. Il y a eu trois metteurs en scène importants dans ma vie, dans ma carrière. Jean-Luc Godard au cinéma, Roger Planchon au théâtre et, à la télévision, Marcel Bluwal. Ma rencontre avec lui s’est faite de la façon la plus simple, il m’avait vu dans Bande à part de Godard, il m’a choisi, je ne crois pas avoir passé d’essais… Pendant trois ou quatre mois, nous tournions les six épisodes à la fois : c’était un grand tout, et c’était formidable… Le tournage de la deuxième partie des épisodes des Nouvelles Aventures de Vidocq devait commencer le 16 août 1972 et le 15 août, jour de congé je dis à mon épouse : « Demain matin on tourne à 9h, il faut que je sois en forme, on se couche tôt ». Avant de dîner, on regarde les informations à la télévision et là, le premier titre du journal, c’est « La mort de Pierre Brasseur ». Il était en Italie, à Brunicio… Marcel me téléphone en proposant qu’on retarde le tournage, je lui dis : « Surtout on ne change rien, c’est fini, c’est fini, il n’y a plus rien à faire… Quelque part, j’ai l’impression que ça nous a encore rapprochés, Marcel et moi. Je crois qu’il aimait bien mon père. » 1

Vidocq est un tel succès que Claude Brasseur accède instantanément à la notoriété : « c’est arrivé d’un seul coup sans que je m’y attende vraiment. Les gens se sont mis à me reconnaitre dans la rue… ma popularité soudaine… je la subissais et j’étais très étonné de ce qu’il m’arrivait… » 2 La véritable carrière de Claude Brasseur au cinéma, du moins celle qui lui vaudra des rôles enfin vraiment intéressants et marquants, elle débute en 1974 avec Les Seins de Glace où, entouré d’Alain Delon et Mireille Darc, Brasseur accède au tremplin qui va lui permettre de passer en première classe. Un film « offert » par Delon et qui lance la carrière du comédien dans le cinéma populaire et commercial. « C’est grâce aux Seins de Glace que je me suis vu proposer des premiers rôles. A partir de ce film, je me suis consacré uniquement au cinéma pendant les treize années qui ont suivi. » 2 Après ce film, Brasseur enchainera plusieurs projets qui ne laisseront pas de grandes traces, dont deux films coup sur coup avec Gérard Pirès (L’Agression, Attention les yeux !) avant qu’en 1976 il ne croise dans Barocco d’André Téchiné, Gérard Depardieu et Isabelle Adjani. Mais 1976 c’est surtout l’année du mythique Un Eléphant ça trompe énormément. Réalisé par Yves Robert, écrit par Jean-Loup Dabadie, le film est un formidable instantané de la France Giscardienne, en même temps qu’un vrai film de copains vu par le prisme de la comédie. Racontant les travers de ces hommes pour qui l’amitié n’est pas un vain mot, l’atermoiement de leurs relations amoureuses, leurs petits et grands mensonges et leurs attitudes volages, Un Eléphant ça trompe énormément est un très gros succès et le quatuor Rochefort-Lanoux-Brasseur-Bedos, entre dans les cœurs des français pour toujours, Brasseur obtenant même pour ce rôle le César du meilleur second rôle. Un an plus tard, toute l’équipe remettra le couvert dans l’irrésistible Nous Irons tous au paradis, offrant un diptyque parfait au cinéma français. La suite est faite de films plus ou moins marquants (Le Grand Escrogriffe, Monsieur Papa, L’État sauvage, L’Argent des Autres…) avant qu’en 1978 Claude Brasseur n’intègre la galaxie de Claude Sautet dans Une Histoire Simple où il est tout simplement formidable en amant délaissé, triste et violent. Second rôle chez Sautet, Brasseur va ensuite coup sur coup être la tête d’affiche de deux énormes succès qui vont lui permettre de clore une décennie et d’en débuter une autre sur les chapeaux de roue. En 1979 dans La Guerre des Polices de Robin Davis il marquera toute une génération de spectateurs dans le rôle du commissaire Fush opposé à un Claude Rich veule et prêt à tout pour gagner le leadership des départements policiers. Le film est un succès public et vaut à Claude Brasseur son deuxième César, cette fois-ci du Meilleur Acteur, face pourtant à une rude concurrence. La décennie 80 il l’abordera avec ce qui sera l’un des plus gros, si ce n’est le plus gros succès public de sa carrière. Dans La Boum de Claude Pinoteau, il interprète François Beretton, le père de la jeune Vic, menteur et tricheur, mais au final terriblement humain, tendre et sincère. Une espèce de papa gâteau, dur mais juste. Si la France entière s’amourache de Sophie Marceau, le couple Brigitte Fossey-Claude Brasseur détient une part primordiale dans la réussite du film, merveilleusement dialoguée par Danièle Thompson. Suivront les injustement oubliés Une Affaire d’Hommes de Nicolas Ribowski qui vaut pour le formidable face-à-face avec Jean-Louis Trintignant et le splendide Josépha de Christopher Franck où face à Miou-Miou, Brasseur compose un magnifique personnage d’acteur de théâtre. Ce début des années 80 est une période bénie pour Claude Brasseur, que ses choix soient des succès ou pas, mais il tient le devant de la scène avec une telle maestria, qu’il ne laisse personne indifférent.

En 1982, Claude Brasseur tient le rôle de Guy de Maupassant dans le film éponyme réalisé par Michel Drach dans lequel il partage l’affiche avec Simone Signoret dont ce sera l’un des derniers rôles. Le film, très ambitieux et malgré ses qualités, ne marche pas bien mais la capacité de Brasseur dans ces années-là à rebondir de projet en projet et à tourner dans des films populaires, va lui permettre de ne pas subir de trou d’air. Après Maupassant, ce sera Légitime Violence, La Boum 2 et La Crime qui sont tous trois de gros succès puis une série de films plus ou moins réussis (Signes Extérieurs de Richesse, Le Léopard, Détective, Palace, Les Loups entre eux, Taxi Boy, La Gitane…).

Cette série se poursuivra jusqu’en 1986 et trouvera son point d’orgue avec Descente aux enfers de Francis Girod, où les retrouvailles avec Sophie Marceau phagocytent le film: « Quand on m’a parlé de Descente aux Enfers, on m’a fait d’abord lire un roman de David Goodis formidable. Et puis on a choisi Dabadie comme adaptateur. Pourquoi pas? Et puis on a choisi Sophie Marceau. Là, j’ai commencé à dire que ce n’était pas une très bonne idée. Je l’aime beaucoup, je la trouve remarquable, mais ce que Francis Girod et Ariel Zeitoun voulaient, c’était une affiche avec la vedette de La Boum. Or, moi dans La Boum, je jouais son père… ils pensaient avoir eu une bonne idée et vis-à-vis de tous les fans de La Boum c’était tout le contraire. Ils arrivent à me convaincre et ils continuent à préparer le film : repérages, accords pour les hôtels et les voyages… Je n’avais toujours pas le scénario. J’ai d’ailleurs eu le billet d’avion pour Haïti avant le scénario! Et quand je l’ai lu, je me suis aperçu que ça ne ressemblait pas vraiment au roman. Que faire ? Difficile en tout cas de dire à ce moment-là : « Là ça ne va pas, il faut retravailler, on va tout annuler… » Près de 300 millions avaient déjà été investis… Du coup le producteur et le réalisateur ne pouvaient pas psychologiquement avoir assez de recul pou juger objectivement le scénario et retarder le tournage… Je suis tout autant coupable. Je me dis « Goodis, Girod, Marceau, Haïti, après tout ça peut donner quelque chose de pas mal » 3 Après ces films trop souvent décevants à ses yeux, Claude Brasseur décide d’être plus sélectif et de lever un peu le pied. Il retourne au théâtre pour jouer Dandin sous la direction de Roger Planchon et l’expérience est tellement réussie qu’un film suivra. De plus ou moins grandes réussites (Radio Corbeau d’Yves Boisset, L’Orchestre Rouge de Jacques RouffioSale comme un ange de Catherine Breillat) en naufrage artistique (Dancing Machine de Gilles Béhat), aucun des films qui suit n’est un énorme carton. Il faudra attendre 1992 pour qu’à nouveau un succès théâtral du comédien ne devienne une vraie réussite à l’écran (Le Souper de Edouard Molinaro avec Claude Rich). La période magique où Claude Brasseur enchainait les succès au box-office n’est plus qu’un souvenir mais sa cote d’amour et de popularité n’en souffre toujours pas. Il tente des paris pas toujours fructueux mais il s’aventure dans des projets atypiques très qualitatifs (Un deux trois soleil, L’autre côté de la mer, Le plus beau pays du monde sous la direction de son complice Marcel Bluwal...) En 2000, Bertrand Blier lui offre une scène magnifique dans son ovni Les Acteurs: « C’est une scène assez ubuesque comme Bertrand sait si bien les écrire. Je suis dans la rue, mon téléphone sonne et à ma grande surprise c’est mon père qui m’appelle. Je lui explique que je suis en train de tourner un film avec Bertrand Blier. Puis mon père me passe Bernard Blier au téléphone et là je me retourne vers Bertrand… C’est vrai que cette scène est très émouvante. Bertrand Blier est un de nos derniers grands auteurs français. » 2 La carrière de Claude Brasseur suit toujours son bonhomme de chemin entre projets populaires et film d’auteurs forcément dévolus à de plus faibles audiences (Le lait de la tendresse humaine, L’amour aux trousses, Chouchou, Malabar Princess…) puis un retour à la télé pour 5 épisodes sur TF1 avec la série Franck Keller en 2003 qui ne donne pas vraiment le résultat escompté. En 2006, les choix effectués par le comédien s’avèrent extrêmement payants.  Il tourne avec Danièle Thompson qui avait écrit les deux volets de La Boum dans Fauteuils d’Orchestre où il a un personnage magnifique à défendre et de très jolies scènes à jouer, tout comme dans Le Héros de la Famille de Thierry Klifa.

Mais c’est avec Camping de Fabien Onteniente et le rôle de Jacky Pic que Brasseur va décrocher le jackpot. Un rôle populaire dans un film populaire qui va lui offrir immédiatement une grande côte de sympathie auprès d’un public qui ne le connait pas forcément très bien. Un personnage de beauf qu’il assume magistralement: « Je n’aime pas la caricature. Quand Fabien Onteniente m’a proposé Camping, la première scène me gênait. Ce qui me dérangeait, ce n’était pas d’interpréter un campeur mais de caricaturer les campeurs. Je ne vois pas pourquoi on devrait les caricaturer : il y a des gens qui aiment passer des vacances dans une caravane et je trouve ça très bien… » 2 Avec Jacky Pic qu’il retrouvera à deux autres reprises, Claude Brasseur a perpétué la popularité dont il a joui depuis qu’il fut un étincelant Vidocq. Si on le voit un peu moins régulièrement à l’écran, il trouve fort heureusement encore de beaux personnages à défendre (L’étudiante et Monsieur HenriIvan Calbérac 2015) et conserve auprès du public cette image chaleureuse et cette propension à être un acteur tous terrains inscrit dans notre imaginaire collectif, dont la voix rocailleuse au timbre si caractéristique raisonnera encore longtemps. De toute manière, on l’aime pour toujours.

1 In Bluwal Pionnier de la Télévision – Isabelle Danel – Ed Scrineo

2 In Brasseur Père et Fils Maison fondée en 1820 Merci ! avec Jeff Domenech – Ed Flammarion

3 In Studio Magazine 11 Propos recueillis par Joelle de Gravelaine et Jean-Pierre Lavoignat

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