Critiques Cinéma

OKJA (Critique)

SYNOPSIS: Pendant dix années idylliques, la jeune Mija (An Seo Hyun) s’est occupée sans relâche d’Okja, un énorme animal au grand cœur, auquel elle a tenu compagnie au beau milieu des montagnes de Corée du Sud. Mais la situation évolue quand une multinationale familiale capture Okja et transporte l’animal jusqu’à New York où Lucy Mirando (Tilda Swinton), la directrice narcissique et égocentrique de l’entreprise, a de grands projets pour le cher ami de la jeune fille. Sans tactique particulière, mais fixée sur son objectif, Mija se lance dans une véritable mission de sauvetage. Son périple éreintant se complique lorsqu’elle croise la route de différents groupes de capitalistes, démonstrateurs et consommateurs déterminés à s’emparer du destin d’Okja, tandis que la jeune Mija tente de ramener son ami en Corée.

Okja, le nouveau film de Bong Joon-ho sélectionné au festival de Cannes par Thierry Frémaux et son équipe, aura fait couler beaucoup d’encre en amont de sa projection en compétition officielle au festival de Cannes. Produit, en partie, par Netflix et diffusé prochainement sur la célèbre plateforme en ligne de vidéos à la demande sans passer par la case « sortie en salles » (en tout cas en France), le film a fait jaser la toile – enfin surtout certains exploitants, mais aussi le président du jury de cette année, l’espagnol Pedro Almodovar – qui trouvèrent sa sélection cannoise inappropriée compte tenu de ce dernier critère. Nanti d’un casting cosmopolite (incluant Tilda Swinton, Jake Gyllenhaal, Paul Dano, Steven Yeun, Lily Collins, mais aussi la toute jeune An Seo Yhun, véritable héroïne du film aux côtés de son compagnon animal, Okja a en plus vécu un petit « bug » ce matin, la projection ayant connu un léger souci technique (le film a été coupé au bout de 5 minutes parce que le rideau ne s’était pas complètement levé et qu’il était diffusé dans un mauvais ratio d’images) et obligé l’équipe du festival à rédiger, à chaud, un communiqué de presse afin de balayer les ragots autour d’un supposé  sabotage organisé par les détracteurs de Netflix. A l’arrivée, que vaut ce film qui relate l’amitié et les aventures d’une cochonne-hippopotame géante créée génétiquement dans un labo (la fameuse Okja du titre) et d’une jeune coréenne intrépide prénommée Mija ? Et bien, c’est simple : Okja est une bombe atomique et d’ores et déjà une Palme d’Or potentielle (pour le moment, une Palme du cœur c’est certain). Un spectacle « total » fait pour les enfants et par un enfant, un gamin qui a un cœur immense comme ça et dont la générosité déborde à chaque plan. Un grand film qu’il aurait certainement été difficile de financer sans l’aval de Netflix en réalité. Une œuvre personnelle et universelle, humble et militante (c’est à la fois une charge anticapitaliste féroce, une satire écologique mordante et un manifeste animaliste convaincant), simple mais dense, pétrie du style singulier de Bong Joon-ho, un metteur en scène propulsé star sur la scène internationale depuis la parution de son monument Memories of Murder.

Bong Joon-ho démontre en effet une nouvelle fois l’audace dont il est capable, il surprend et déstabilise le spectateur presque à tous les plans et introduit une forme d’expérience où humour, humanisme et action cohabitent sans pouvoir être défini sous un genre unique. Il réalise ici avec Okja une œuvre qui s’inscrit à la perfection dans la continuité thématique de son dernier métrage en date, l’excellent Snowpiercer, tout en offrant de nouvelles dimensions, de nouveaux réseaux, de nouveaux caractères, de nouveaux sous-textes à son cinéma. Le prologue d’Okja, qui nous montre une sorte de vlog monologué par Lucy Mirando (Tilda Swinton, une nouvelle fois magistrale), une riche et maniérée CEO ayant transformé l’entreprise de produits chimiques dont elle a hérité en immense multinationale agro-alimentaire, nous propulse immédiatement dans l’univers curieux et bizarre du film, où on devine aisément qu’il va être question de lutte des classes, de bataille contre les corporations cupides et la cruauté des humains. Mais dès la seconde scène, située dix ans plus tard dans la diégèse du film, après que Mirando ait présenté au peuple ses créations génétiques hybrides, ce ressentiment prophétique laisse place à l’émerveillement, lorsque le cinéaste sud-coréen mythifie en quelques plans à peine le lien amical bouleversant qui unit Okja et Mija, deux êtres adorables qu’on se régale à voir prospérer en paix dans la nature. Okja, cette fameuse cochonne-hippopotame génétiquement modifiée par la firme de Lucy Mirando, gambade en effet tranquillement depuis dix ans dans les montagnes de Corée en compagnie de Mija, la petite fille d’un éleveur solitaire à qui la bête a été confiée. Cette séquence assez contemplative joue la carte du féérique et y arrive admirablement.

Le cinéaste parvient en seulement dix minutes de bobine à exposer avec simplicité des enjeux limpides et forts, à déployer un récit universel en abordant intelligemment des thèmes solides et variés, mais aussi à créer une empathie instantanée pour ses personnages, notamment en iconisant son animal de la plus belle des manières. Il faut dire que Bong Joon-ho s’est particulièrement bien entouré pour accomplir cette dernière tâche : tout d’abord Erik-Jan de Boer, le responsable des effets spéciaux dont le travail créatif s’avère ici époustouflant (le tigre de L’Odyssée de Pi était déjà son œuvre au passage). Le porcin Okja apparaît en effet brillamment inséré visuellement, de façon photo-réaliste, aussi bien dans l’environnement sylvestre qu’en cadre urbain d’ailleurs. Et au-delà du boulot de titan fourni sur ce personnage entièrement réalisé en images de synthèse qui paraît aussi réaliste que les humains qui l’accompagnent et dont l’impact émotionnel est aussi palpable qu’incroyable, c’est la fluidité exceptionnelle des interactions qu’elle entretient avec les autres personnages qui est tout bonnement hallucinante. Exploit technique, qui ne serait rien sans l’écriture assez spontanée de Jon Ronson (scénariste aux côtés de Bong Joon-ho lui-même). Caractérisation efficace de la bête, intégration narrative et plastique réussie. Applaudissements dans un second temps pour Darius Khondji, chef opérateur de génie qu’on ne présente plus et dont le travail revêt ici encore un caractère extraordinaire. De même pour le compositeur du film, avec une bande-originale aux petits oignons associant tubes complètement inattendus et partition originale.

La suite ? Sur une trame proche de celle d’E.T. de Steven Spielberg, que Bong Joon-ho s’amuse d’ailleurs à citer en conférence de presse et dans lequel un enfant fuyait les agissements d’une société malveillante en présence de son compagnon « animal », Okja se retrouve embarqué de force dans une chevauchée vers New-York qui lui fera croiser les vrais antagonistes du film : Lucy Mirando d’une part, patronne narcissique, ivre d’argent et aux dents bien acérées sous ses apparences de femme politiquement correct, mais aussi Dr Johnny Wilcox (Jake Gyllenhaal), un vétérinaire alcoolique ayant connu son heure de gloire en présentant une émission de TV sur les animaux et ayant aujourd’hui la tâche « d’évaluer » Okja afin le préparer pour un concours dans la ville qui ne dort jamais, et enfin un groupuscule de défenseurs des animaux plutôt louches dont le porte-parole est campé par Paul Dano et les autres membres notables incarnés par Steven Yeun et Lily Collins. De son côté, Mija se lance à la rescousse de son amie en courant partout et en affrontant les adultes prêts à l’exploiter salement. Que retenir d’autre sur le plan technique ? L’approche insolite mais sans esbroufe de Bong Joon-ho donne une facture intemporelle aux images et transcende un scénario particulièrement malin. L’auteur fait preuve d’assurance aussi bien dans la mise en scène (aspect cartoonesque orgastique contrastant avec la noirceur de certains éléments, dynamisme époustouflant des séquences d’action, menées tambour battant, nombreux morceaux de bravoure avec une mention toute spéciale pour deux scènes spectaculaires : l’escapade de Mija à la poursuite du camion qui retient Okja et le rescue du cochon-hippopotame dans les rues de Séoul), que dans le montage (transitions toujours bien vues, découpage « facile » des deux parties, cohérence d’ensemble) ou la direction d’acteurs, avec des performances « internationales » vraiment bluffantes et convaincantes. Outre le talent incontestable de la jeune révélation An Seo Yuhn, on félicite Gyllenhaal pour sa prestation outrancière mais jouissive dans la peau du zoologiste au look improbable à la Ace Ventura, la fantasque Tilda Swinton pour son charisme évident, ainsi que Paul Dano et Steven Yeun, toujours impeccables dans des rôles plus troublants et nuancés qu’on ne l’imagine.

Et le fond dans tout ça ? On l’a déjà dit, le cinéaste auteur de The Host revisite les chimères de Spielberg en regardant le ciel poétique d’Amblin et en empruntant quelques figures familières (l’orpheline émerveillée, les adultes à la poursuite d’une entité fantastique) pour véhiculer un propos humaniste diablement efficient, nourri par des sous-textes payants, chaleureux et non édulcorés (il faut voir la violence du dernier acte pour le croire). Il mâtine ailleurs son histoire d’influences redoutablement bien sélectionnées, aussi bien Miyazakiennes (l’animalisme, l’éveil de l’enfance et la curiosité, le féminisme, l’ode aux vertus de la Nature, le personnage de Mija comme avatar live de Chihiro ou de Kiki, la pédagogie du récit avec accessibilité de l’œuvre aux enfants et aux adultes et emploi d’une philosophie universelle et écologique, la dénonciation de la violence et de la bêtise humaine), que Dantiennes (le côté satirique et ironique poussé au paroxysme avec en toile de fond la critique de l’appât du gain) ou Pixariennes (le climax en miroir de celui de Toy Story 3 avec ce choix de décor hautement pertinent symboliquement parlant). On pense également au reboot récent de Peter et Eliott le dragon par David Lowery (qui était déjà une relecture d’E.T. cela dit), avec cette histoire sentimentale et vraiment émouvante d’enfant-sauvage relié amicalement à un dragon/animal ayant pour fonction métaphorique de combler l’absence de parents. Enfin, un petit mot nécessaire sur le dimension animaliste du récit. Soyons clairs et concis : Okja vous rendra végétarien. Que la personne qui n’a pas craqué pour cet animal imaginaire, doux et intelligent mais hélas destiné à l’abattoir, se dénonce sur le champ ! Avec la force, l’authenticité, l’excentricité de son approche, qui confère un souffle épique à ce lien familial unissant ces deux êtres sauvageons, Bong Joon-ho livre un film merveilleux et follement ambitieux, aux tiroirs riches et complexes, qui dépasse les frontières en refusant le conformisme, la consommation de masse, la mondialisation et le libéralisme. Ce qui permet de conclure sur un point significatif : si Okja est aussi magnifique, c’est aussi parce que sa portée politique le rend metatextuel par rapport à son mode de production et la polémique dont il a fait l’objet. Quoi de plus ironique et cinglant qu’un film humaniste et anti-consumériste produit et distribué par Netflix, pilier mondial de la télévision de masse ? Quoi de plus perspicace et de plus noble que de projeter au Grand Théâtre Lumière une œuvre aussi cinématographique quand certains dénigrent justement son soi-disant manque de créativité ?

Titre Original: OKJA

Réalisé par: Bong Joon Ho

Casting : Jake Gyllenhaal, Tilda Swinton, Paul Dano,

Seo-Hyun Ahn, Steven Yeun, Lily Collins…

Genre: Aventure, Science fiction, Drame

Date de sortie : 28 juin 2017 sur Netflix

Distribué par: Netflix France

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