L'ascenseur émotionnel

L’ascenseur émotionnel (Chronique Culturelle) #1

Depuis plusieurs mois, le big boss Cliffhanger, sans doute lassé de mon insupportable inconstance en matière de rendus d’écrits, et de ma tendance maladive à la procrastination qui va jusqu’à m’empêcher de voir des films – pourtant attendus – quand ils sont à l’affiche, me fait des appels du pied réguliers du genre : « Dis-donc, est-ce que tu t’attaquerais pas plutôt à une chronique toi, hum ? Un truc perso, bien à toi. Tu gères ton temps, tu mets ce que tu veux dedans, tu parles de ciné ou pas… non ? Penses-y. » Et le fait est que j’y ai pensé. Et hésité. Longtemps. Eût égard à vos regards aiguisés de cinéphiles accomplis, et à la qualité d’ensemble de cet espace web désormais vénérable. Mais ce que le big boss veut, Dieu le veut mes amis. Qu’importe qu’il ait mis entre mes mains un pouvoir dévastateur, celui de dynamiter – peut-être pour toujours – votre enthousiasme pour la culture et le divertissement. Il s’en mordra probablement les doigts un jour, lorsque les visiteurs se feront plus rares, les partages plus sporadiques… Tant pis, balek ! Advienne que pourra.

C’est ma première, alors on va se la faire en douceur. Ça ne veut pas dire que ça sera une promenade de santé à chaque fois, hein ? Mais comme je ne veux pas vous perdre dans les méandres de mes pensées en pagaille, je vais coller à une recette qui a déjà fait ses preuves, et qui a surtout le mérite d’être compréhensible par tous : celle de la jauge, ou du thermomètre (ça fonctionne tout aussi bien avec une toise, une réglette, une échelle, un ascenseur, un mètre-ruban…) graduée de 0 à 10. Fastoche. Pour ceux du fond, je clarifie : on part du pire de mes découvertes récentes (filmiques, mais pas que), puis on remonte le classement crescendo en gardant le meilleur pour la fin. Je précise, à toutes fins utiles, que mes propos sont le reflet d’un avis personnel, et que mon classement est par conséquent parfaitement subjectif et partial. Pour tous désaccords, merci de les exprimer plus bas, là où vous pourrez engueuler qui de droit.

Let’s start !

Nan, faut quand même pas déconner. Pour trouver quelque chose un jour sous ce 0, c’est qu’à un moment donné, mon intégrité mentale aura été mise à mal. Ou que j’aurais perdu toute mauvaise foi.

On commence avec un visionnage du samedi soir le plus foireux de mon existence – du moins je l’espère – calée dans le canapé tel un baleineau échoué sur une dune de sable après un plateau apéro totalement freestyle (comprenez fonds de tiroirs et fin de frigo), le doigt sur la zapette qui ripe malencontreusement sur France Ô… Et me voilà partie à regarder, sans volonté aucune, une obscure mini-série australo-britannique sur l’incroyable voyage de Mary Bryant (qui s’intitule d’ailleurs fort à-propos L’Incroyable Voyage de Mary Bryant). Mais qui est donc Mary Bryant me direz-vous ? C’est là tout le mystère. Étonnamment en cherchant sur Ecosia (oui parce que eux plantent des arbres, contrairement à Google), on en apprend limite plus sur son bonhomme que sur elle, alors que clairement, c’est elle qui portait la culotte (enfin, quand elle ne l’enlevait pas…) Sur Wikipédia, vous trouverez ce résumé plutôt succinct : « Angleterre, 1786. Mary, 21 ans, pauvre et affamée, vole pour survivre. Arrêtée pour un larcin mineur, Mary est expédiée avec des centaines de condamnés dans une prison en Australie. Le voyage dure 251 jours durant lequel Mary fait la connaissance de William Bryant, pêcheur et contrebandier, avec qui elle se marie. Captifs sous le soleil australien, ils rêvent d’un avenir meilleur« … Avant de vous faire spoiler l’intégralité de l’histoire quelques lignes plus bas. Ce que, je vous le confie, j’aurais préféré savoir avant de m’imposer près de trois heures de visionnage pour rien. Parce que, oui, disons-le tout net : c’est déjà pas terrible au début, mais ça finit aussi très, TRÈS mal. D’autant que l’Australie de l’époque, c’est beaucoup moins kangourous & sac à dos que maintenant. Ça m’apprendra à mater des trucs improbables juste parce que figurent au casting le professeur Grant (Sam Neill), le commodore Norrington (Jack Davenport) et Steve McGarett 5-0 (Alex O’Loughlin). Ça, et confondre Mary Bryant avec… Mary Quant (à ma grande honte, je vous jure que c’est vrai). Comme le chante si bien Voulzy : « Mary Quant, Mary Quant, qu’as-tu fait de moi, dis-moi ? » Bref : Saturday night looser.

Mon désir de voir Devil est parti d’un malentendu. A l’époque de la sortie du film, qui date de 2010 déjà, on avait titré sur l’affiche « From the mind of Night Shyamalan« . Jetez-moi des cailloux si vous voulez les haters, mais perso Shyamalan, on peut m’en servir du p’tit déj’ au dîner sans aucun problème. Je vénère ce mec, sa filmo. Même ses échecs. Tout. Alors un nouveau film du storyteller de génie, je m’en faisais déjà une joie. Sauf que si le scénario est bien sorti de sa tête, on ne lui doit pas, en revanche, la réalisation de ce huis-clos diabolique. Bon, par « diabolique », j’entends surtout qu’il y est question du Diable, parce que pour le reste, ça reste mignonet. Et pas franchement bien mené, en plus. On sort trop de la cabine d’ascenseur, ce qui rompt avec le côté anxiogène de l’espace confiné, les flics passent pour des boloss, l’effet Dix Petits Nègres s’essouffle rapidement (ils ne sont que six, en même temps…). Et la morale est un peu trop Mea culpa à mon goût. Bref, Devil tire un peu le Diable par la queue.

Dix-sept ans avant l’hilarant Triple Alliance de Nick Cassavetes (2014) réunissant Leslie Mann, Cameron Diaz et Kate Upton, Hugh Wilson s’attelait déjà à mettre en scène un trio de choc dans Le Club des Ex. Un trio dont l’unique vocation était de se venger des hommes de leur vie, à tout prix. Et quelle coalition, mes aïeux ! En première ligne, Bette Midler, Goldie Hawn et Diane Keaton sonnent le tocsin, accompagnées de Maggie Smith, Stockard Channing et Sarah Jessica Parker en arrière-plan. LE film d’actrices par excellence. Le visionner pour la 1ère fois aujourd’hui, c’est le regarder avec l’air entendu du cinéphile qui en a vu d’autres mais, au regard de l’époque, la composition autour de ces quadras déterminées à faire rendre gorge à leurs parvenus d’ex-maris reste savoureuse, et assez cocasse. La (soublyme) cerise sur le gâteau ? Bronson Pinchot. Mais si, souvenez-vous : l’inénarrable Serge (prononcez Seurge) dans Le Flic de Beverly Hills ! Sinon y’a Ivana Trump aussi… Voilà.

J’ai envie de faire bisquer certains d’entre vous (les connaisseurs) avec le concert donné par Loreena McKennitt le 14 mars dernier au Grand Rex pour sa tournée A Trio Performance. Dans une ambiance feutrée et sous un (faux) ciel étoilé, la grande ambassadrice de la culture celte à travers le monde (les vrais savent) s’est longuement confiée (en V.O.) sur son parcours en partageant de nombreuses anecdotes – au point de tenir salon plutôt que de donner un concert stricto sensu – sans oublier de régaler l’assemblée de ses accords de harpe et de sa voix inimitable, enchanteresse, à la modulation virtuose, accompagnée du guitariste Brian Hughes et de la violoncelliste Caroline Lavelle. Un moment hors du temps… Un peu trop loin de la scène cependant. Mais un peu plus près des étoiles. Le balcon haut, c’est… Haut.

Dans une interview à 20 Minutes en 2014 (merci @InglouriousCine pour avoir tweeté l’extrait), Jean-Pierre Jeunet avait dit : « …au niveau de la forme, […] souvent la pub est plus novatrice que le long-métrage français « . Ce à quoi on ne peut répondre qu’Amen. C’est moins la forme que le son que j’ai retenu dernièrement dans deux campagnes de pub printanières. Dans l’une, pour H&M, le son de The Kinks avec le très sixty Set Me Free. Dans l’autre, pour Castorama, l’aérien Hands of Time aux accents blues de Groove Armada. L’occasion de revenir sur la discographie des deux groupes entre deux rêveries au soleil, sans chemise, sans pantalon, et sans marteau.

Ceux qui y ont assisté le savent : un match d’improvisation théâtrale apporte 100% de satisfaction à son public, quelle que soit l’assemblée, les thématiques choisies, le lieu de la rencontre ou les joueurs, plus ou moins confirmés. Sans rire. Enfin si, vous allez beaucoup rire. Mais pour ça, il faut y aller. Seulement les matchs d’impro, kézako ? Ensemble, analysons la photo ci-dessus : une patinoire (genre de petite arène Pokémon), deux équipes de joueurs vêtus de maillots de hockey, un arbitre et ses deux assistants, des gens qui brandissent des bulletins de vote d’un air déter’… A vue de nez, ça ressemble à un méga binz. Pour comprendre, il faut remonter aux origines de cette discipline pas banale qui nous vient tout droit du Canada. Créée en 1977 par Robert Gravel, elle a eu pour but de développer un nouveau rapport à la scène et de décomplexer interprètes et spectateurs, en proposant une déclinaison un brin sportive – calquée sur le hockey sur glace – du théâtre, art parfois jugé un peu trop élitiste. Des thématiques abracadabrantesques, des contraintes vicieuses, un peu de mime, beaucoup d’humour et énormément de mauvaise foi… On mélange le tout, et bam ! Ça fait mieux que des Chocapic : des soirées de folies aussi excitantes que les antiques jeux du cirque (oui, ça peut être anachronique, parfois), où le public ne lève ni ne baisse plus le pouce certes, mais brandit tout aussi fièrement le carton de la couleur de son équipe à l’issue de chaque temps de jeu pour lui faire remporter la victoire ! En prime, on peut assaisonner l’arbitre à chaque fois qu’on n’est pas d’accord avec lui (c’est-à-dire tout le temps), en lui balançant chaussettes ou pantoufles. Stylé non ? Les rencontres sont légions à Paris, et régulières partout en province. Alors, n’hésitez plus et rejoignez les fervents aficionados de la Ligue ! L’essayer, c’est l’adopter.

Je me dois de revenir sur la diffusion récente de la très attendue (c’est un doux euphémisme) saison 4 de Sherlock sur France 4. Si le retour du détective de choc m’est apparu un peu trop calibré avec un premier épisode en demi-teinte – quoiqu’assorti d’une fin brutale – The Lying Detective m’a laissé complètement pantoise. Les rancœurs non exorcisées de Watson envers son compagnon se distillent tel un poison dans cet épisode renversant qui oppose Sherlock à une Némésis diabolique : le venimeux Culverton Smith, campé par un Toby Jones à son meilleur. Un duel éreintant, pour lequel Sherlock s’abîme physiquement et mentalement, nous faisant craindre le pire jusqu’à la toute fin de l’épisode. Véritablement stressant… Et pourtant, ça n’était rien comparé à l’ultime épisode de la saison (série ? Pourvu que non !). Devant The Final Problem, c’est comme si tout espoir, toute idée de justice avaient disparu. Comme si l’incarnation même de Sherlock, son existence entière dévouée à la résolution logique des crimes, n’avait plus le moindre sens. Un cauchemar grandeur nature, intime, dévastateur, qui pousse le génie criminel au paroxysme de sa folie avec un duo d’adversaires époustouflants, en même temps qu’il met en exergue tout ce que représente le tandem Sherlock & Watson, sa force et ses fêlures. Une fin cruelle, d’une portée émotionnelle monstre. Rarement la perfection aura été à ce point approchée dans l’histoire de la série, par ailleurs magistrale à tous points de vue. Un dernier coup d’archet de virtuose.

Coup de  :

Ceux qui pensent tout connaître de l’humour « à part » de Jérémy Ferrari parce qu’ils ont vu deux prime et trois quotidiennes de ONDAR se gourent sur toute la ligne. Des sketches de cinq minutes montre en main n’auront pas restitué un dixième de son univers, aussi caustiques eussent-ils pu être. On est même loin du compte. Depuis l’arrêt du programme, l’humoriste au style inimitable a pris son envol, et de l’ampleur. Dans le texte, dans le jeu. En partant d’un postulat simple : on peut rire de TOUT. Même du pire. D’un éclat de rire franc, spontané. Et on en culpabilise bien sûr, une fraction de seconde. Avant de déculpabiliser illico. Ferrari développe une véritable thérapie par le rire, un genre de dédramatisation de masse. Tout en éclairant le spectateur, l’air de rien, sur les sujets qui fâchent. C’est que ses spectacles, ses textes, sont documentés, argumentés. Le mec bosse sa thématique jusqu’à la maîtriser suffisamment pour pouvoir varier dessus, parfois en totale impro, tel un aiguilleur fou. Et fou, il fallait l’être un peu pour choisir de sortir un spectacle sur Daesh alors que la France était précisément dans la ligne de mire des terroristes. L’attentat du Bataclan, les méthodes de recrutement de Daesh, l’enlisement à Jérusalem… Il passe au crible ce qui nous a terrorisés, ce qui nous a abattus, pour mieux défendre, plus de deux heures durant et avec une énergie flamboyante, ce que les terroristes combattent à toute force : la Liberté. Celle de continuer à rire, évidemment, mais pas que. Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est effectivement à mourir de rire. Presque littéralement. Un jour, quelqu’un y passera peut-être vraiment. Je ne sais pas ce qu’il faut admirer le plus chez ce mec : son talent ou son courage. L’un ne va pas sans l’autre, je pense. Jérémy Ferrari propose en tous cas quelque chose de radicalement différent sur scène, et ça fait un bien fou. Best spectacle depuis des années. Du moins en ce qui me concerne.

Le mot de la fin:

Bon, il ne vous aura fallu que 5 minutes (allez, 10 si vous êtes lent, 30 secondes à tout péter si vous lisez en diagonale) pour lire ce que j’aurais mis environ 6/7 heures à gamberger. Vous allez me dire que j’ai du temps à perdre. Je vais vous répondre que pas forcément. Que ce temps aura été employé à bon escient si vous en venez comme moi à ramer pendant trois heures devant les péripéties de Mary Bryant (de préférence les yeux fermés avec The Kinks dans les oreilles) ou, mieux, à vous infliger le spectacle de Jérémy Ferrari en live, son égo démesuré et ses crises schizophrènes, le tout sans pause pipi. Ce sera de bonne guerre.

 

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