Critiques Cinéma

ORPHELINE (Critique)

4 STARS EXCELLENT

orpheline affiche cliff and coSYNOPSIS: Portrait d’une femme à quatre âges de sa vie. Petite fille de la campagne, prise dans une tragique partie de cache-cache. Adolescente ballottée de fugue en fugue, d’homme en homme, puisque tout vaut mieux que le triste foyer familial. Jeune provinciale qui monte à Paris et frôle la catastrophe. Femme accomplie enfin, qui se croyait à l’abri de son passé. Quatre actrices différentes incarnent une seule et même héroïne.

Si les films sur l’enfance, l’adolescence et le passage à l’âge adulte sont nombreux et constituent même un genre à part entière, beaucoup plus rares sont les films qui balayent plusieurs décennies de la vie de leur personnage, de l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Au delà de la contrainte liée à la représentation de ces différents âges, par des acteurs différents pour chaque chapitre ou, par un même acteur que le miracle du maquillage rendra crédible en adolescent puis en adulte, il  y a là un réel défi d’écriture et de mise en scène. Cet exercice peut en effet rapidement tourner à une vaine démonstration aux termes de laquelle par exemple chaque traumatisme de l’enfance viendrait expliquer et justifier les comportements de l’adolescence et de l’âge adulte, occultant ainsi totalement la part d’irrationnel et de pulsionnel dans le comportement d’un individu. Deux films récents ont évité cet écueil avec toutefois une approche différente. Si Boyhood (Richard Linklater, 2014), à l’instar de l’incontournable série documentaire de Michael Apted (14 personnes que le documentaire retrouve tous les 7 ans de l’âge de 7 ans à 56 ans), fit le choix de suivre le même acteur de l’enfance à l’adolescence; Moonlight de Barry Jenkins (2017) fit celui de prendre 3 acteurs différents dans les yeux desquels il réussit le miracle de faire briller la même flamme.

Pour le récit de la vie de Karine de l’âge de 6 ans à 27 ans, Arnaud des Pallières a fait deux choix très forts. Le premier est d’opter pour une narration dont la chronologie est inversée. Le second est d’avoir fait appel à quatre actrices différentes pour interpréter son héroïne à ces périodes bien précises de sa vie. S’agissant de 2 périodes (à 20 ans puis à 27 ans), d’autres réalisateurs auraient fait le choix  de demander à la même actrice de donner vie à ce personnage mais ils n’auraient probablement pas pu arriver à un traitement aussi juste, aussi sensible. Chaque actrice incarne le même personnage féminin à des périodes de sa vie qui l’ont construit et expliquent ce qui l’anime, ce qui la retient, ce qui la constitue. Cela permet de comprendre ses choix, ses pulsions, l’incroyable puissance de son désir de vivre qui passe par une sexualité libérée, assumée dès l’adolescence (Solène Rigot vampirise le film en lolita fuyant la violence de son foyer), utilisée également comme un moyen de s’émanciper. Dans le même temps, chaque actrice apporte au personnage sa singularité, Arnaud des Pallières ne les ayant pas contraintes à jouer de façon mimétique, à rester enfermées dans un cadre pré-établi dans lequel le spectateur peut retrouver des gestes, des regards auxquels se raccrocher pour croire en cette histoire. Il fait le pari radical mais au final extrêmement payant de ne rien sacrifier à la puissance des épisodes racontés, de laisser à chacune de ses actrices la possibilité de s’approprier complètement chaque facette du même personnage qui change de prénom à chacune de ces 4 chapitres de sa vie (Renée la directrice d’école qui essaye d’avoir un enfant avec son compagnon, Sandra la jeune femme sans emploi qui se cherche au risque de se brûler les ailes, Karine l’adolescente incandescente, Kiki la petite fille encore innocente). Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos, Solène Rigot et Vega Cuzytek incarnent Karine avec toutes ses contradictions, ses pulsions. Chacune d’entre elle est Karine qui est elle la somme de toutes ses contradictions. Arnaud des Pallières en même temps qu’il nous donne des clés pour comprendre Karine, évite ainsi de tomber dans le piège d’une analyse trop psychanalytique. Chacun sait qu’on peut être une personne très différente à chacune de ces grandes étapes de sa vie. Orpheline navigue très habilement entre deux dimensions, entre la psychanalyse et l’irrationnelle pulsion de l’instant.

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Arnaud des Pallières filme les corps au plus près, adopte le point de vue de son personnage protéiforme pour nous connecter  totalement à ce qu’il ressent dans ces étapes clés de sa vie. Il use beaucoup du gros plan mais à bon escient si bien que cela n’est jamais perçu comme un artifice de mise en scène que l’on retrouve dans beaucoup de films dans lesquels c’est une béquille pour le réalisateur plutôt qu’une couleur de plus à sa palette. En l’occurrence celle d’Arnaud des Pallières est très riche et passe aussi bien par l’image (magnifique photographie d’Yves Capes qui fut notamment le directeur de la photo d’Holy Motors de Leos Carax), le montage, que le son. Ainsi, dans plusieurs scènes d’intimité, il joue à la fois de la longueur de ses plans qu’il étire jusqu’à un point limite tout en créant un environnement sonore immersif qui donne l’impression qu’il parvient à suspendre le temps. Par exemple, dans une scène d’une incroyable intensité, violente et sensuelle à la fois, le crissement du cuir du siège sur lequel est assise Sandra est omniprésent et nous donne l’impression d’avoir traversé l’écran et d’être avec elle dans l’habitacle de la voiture. Cette volonté d’adopter le point de vue de son héroïne se retrouve jusque dans le portrait qu’il dresse des hommes qui passent dans sa vie (Nicolas Duvauchelle, Sergi Lopez, Jalil Lespert…) au sujet desquels on ne sait rien d’autre que ce que nous en disent finalement les moments qu’ils ont partagé avec Karine et l’ont profondément marqué. Le père violent (Nicolas Duvauchelle) avec son adolescente est ainsi un père aimant et protecteur avec sa petite fille. Arnaud des Pallières livre une vision brute de ces hommes, certes peu à leur avantage mais sur lesquels il ne pose aucun jugement, tout passant par le regard que son personnage pose sur eux. Pour balayer 21 années de la vie de son personnage, il joue par ailleurs beaucoup des ellipses, à un point qui est parfois déstabilisant et nécessite quelques secondes pour entrer pleinement dans une scène qui se déroule plusieurs jours, mois avant la précédente. A l’instar de Karine, il est plus dans l’instant présent, fait de la pulsion de vie de son personnage une pulsion de cinéma, laisse l’imagination du spectateur travailler à remplir ces vides. De même, il ne ménage pas de transition entre ces différents chapitres, lorsqu’il remonte le temps et ajoute les pièces manquantes à son brillant puzzle narratif.

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Cette virtuosité et ces choix très pertinents de mise en scène ne suffiraient pas à rendre cette expérience si intense sans quatre actrices exceptionnelles qui sont à Arnaud des Pallières et à ce film, ce que Jean Pierre Léaud était à François Truffaut et ses cinq films sur Antoine Doinel (Les Quatre Cents Coups, l’Amour à Vingt Ans, Baiser Volés,  Domicile Conjugal, L’amour en Fuite). Chacune compose un portrait saisissant, intense, brûlant de Karine à 6 ans, 13 ans, 20 ans puis 27 ans. La force et l’intensité d’Adèle Haenel, la fureur de vivre d’Adèle Exarchopoulos, le mélange de candeur et de sensualité de Solène Rigot et l’innocence de Vega Cuzytek font battre nos cœurs et celui du récit. Orpheline est une expérience de cinéma assez radicale et parfois déstabilisante, qui fait confiance à ses spectateurs et ne transige pas sur ses choix pour se faire aimer. De fait, il sera probablement accueilli assez diversement selon sa sensibilité mais pour notre part c’est un expérience qui nous a profondément marquée et à laquelle on repensera encore longtemps.

orpheline affiche cliff and co

Titre Original : ORPHELINE

Réalisé par: Arnaud des Pallières

Casting : Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos, Solène Rigot,

Vega Cuzitek, Gemma Aterton, Sergi Lopez, …

Genre: Drame

Sortie le: 29 mars 2017

Distribué par: Le Pacte

4 STARS EXCELLENT EXCELLENT

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