Critiques Cinéma

CAPTAIN FANTASTIC (Critique)

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SYNOPSIS: Dans les forêts reculées du nord-ouest des Etats-Unis, vivant isolé de la société, un père dévoué a consacré sa vie toute entière à faire de ses six jeunes enfants d’extraordinaires adultes. Mais quand le destin frappe sa famille, ils doivent abandonner ce paradis qu’il avait créé pour eux. La découverte du monde extérieur va l’obliger à questionner ses méthodes d’éducation et remettre en cause tout ce qu’il leur a appris. 

Il y a encore un an, personne ou presque ne connaissait Matt Ross en France. Depuis, le cinéaste, ancien acteur de troisième plan (Volte/Face, American Psycho, Good Night and Good Luck, Aviator), a acquis une notoriété grandissante grâce au succès (d’estime) de Captain Fantastic, son deuxième long-métrage en qualité de réalisateur (le premier – 28 Hotel Rooms – étant passé inaperçu dans nos contrées). Présenté successivement à Sundance, à Cannes (section Un Certain Regard) et à Deauville, le film a moissonné les prix, en réussissant à chaque fois le pari fou d’obtenir les doubles louanges de la critique et du public. Que vaut-il ?

CAPTAIN FANTASTIC

Le postulat plutôt simple – un père marginal élève seul ses enfants à l’écart de toute civilisation et de tout conformisme – donne lieu à un film plus dense qu’il n’y paraît, une comédie « Sundancienne » en apparence mais troublante et ambiguë quand on y regarde de plus près. Dans Captain Fantastic, deux modes de vie sont proposés par Matt Ross : celui sur lequel sont bâties nos sociétés contemporaines occidentalisées (uniformisation, « pensée unique », rêve américain) et celui, plus original, du film, où l’on prône le savoir, le pouvoir critique et la culture pour lutter contre l’obscurantisme et le capitalisme. Dans sa manière très post-soixante-huitarde d’élever ses mômes, il s’agit pour Viggo Mortensen de substituer à un cadre de vie jugé mauvais – parce que urbain, industriel, formaté, capitaliste (et donc aliénant) – un néo-milieu rural, plus naturel et plus libre, loin des contraintes comme facilités appauvrissantes. L’extérieur tend à être effacé, il s’agit pour lui de poser l’autarcie comme principe, se présenter comme idéal un mode de vie qui se suffit à lui-même, en célébrant à la fois la beauté des paysages américains et l’esprit des pionniers us. Mais dans son monde, l’autarcie est un principe, et non une réalité : la manière de vivre se constitue d’abord comme anti-modèle utopique. Il se veut presque l’inverse de ce que la société propose ; par là il se donne comme un contraire, et non comme une différence, d’où les oppositions possibles terme à terme. Puisque la société est marquée par un pouvoir de domination, il n’y a ici aucune hiérarchie, aucune « verticalité », mais plutôt une considération horizontale des êtres (humains). Puisque l’argent est source d’oppression, le personnage de Mortensen refuse la condition de salarié économique et vit de ce que la Nature propose. Puisque la société est industrielle, il vit d’artisanat et d’agriculture. Puisque l’État aliène l’individu par ses biens de consommation, son mode de vie doit être spartiate et difficile. Ainsi, dans sa petite tribu, on ne boit pas de Coca-Cola (rebaptisé « Poison » par Ben/Mortensen), on ne mange pas dans les fast-food, on ne célèbre pas Noël mais plutôt l’anniversaire de Noam Chomsky, les enfants grandissent « à la dure », survivant dans la forêt façon Tom Sawyer, loin des impératifs et conventions de la civilisation urbaine. La sur-médicalisation est proscrite, on lit passionnément les récits de Nabokov, on cite Henry David Thoreau à tout-va, les cours « savants » sont rigoureusement enseignés et digérés par papa poule Mortensen.

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Dans ce cadre, Captain Fantastic réserve évidemment son lot de scènes cocasses, notamment lorsque, suite à une tragédie sous forme de deuil, la famille se trouve contrainte de quitter son petit paradis pour découvrir et embrasser le monde externe. La collision entre l’utopie anticapitaliste proposée par Mortensen et les structurations sociétales habituelles apparait pour le moins brutale, parfois violente mais souvent désopilante. On rit ainsi fort face à l’écran, lorsque, par exemple, l’aîné de la fratrie se lance pour la première fois dans une diatribe romantique Shakespearienne auprès d’une jeune fille issue de la communauté WASP qu’il vient tout juste de rencontrer ; ou bien encore, lorsque le clan Mortensen se fait passer pour une chorale religieuse auprès de la police. Et ainsi de suite. Avec son sujet un peu casse-gueule, propice à donner des leçons non sans une certaine arrogance, Matt Ross s’en tire heureusement avec les honneurs, ayant l’intelligence de nuancer son message socio-politique via une remise en question perpétuelle des modèles qu’il propose. Le cinéaste énumère, sans jamais tomber dans la facilité narrative (via un dialogue explicatif balourd par exemple), les failles et les atouts de chaque système, avec en filigrane une réflexion fondamentale sur comment et quoi faire pour affronter les difficultés de la vie : chacun fait du mieux qu’il peut, peu importe qu’il rentre dans le moule ou qu’il vive en marge. Ainsi Ben Cash, père « parfait » en apparence, dévoué à l’épanouissement de ses enfants, ne devient-il pas bourreau de sa famille lorsque son idéal de vie heurte de plein fouet le cadre sociétal normatif incarné par les grands-parents maternels ou bien, lorsqu’il se trouve confronté au désir d’émancipation de ses enfants ? En conclusion, Ross pose de bonnes questions, dont une essentielle, assez ouverte et livrée à l’interprétation du spectateur : est-il possible, de nos jours, de prospérer librement tout en étant coupé du monde ?

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Côté technique, la photographie champêtre est travaillée, l’univers visuel assez coloré et foisonnant, et le casting soigné. On retrouve notamment George MacKay, impeccable, Samantha Isler et Annalise Basso, toutes deux brillantes, mais aussi des comédiens plus confirmés tels que les excellents Frank Langella, Steve Zahn et Kathryn Hahn. Dans la peau du père de famille charismatique un peu gourou et très baba cool, Viggo Mortensen est époustouflant et tient peut-être là son meilleur rôle depuis Aragorn, apportant des nuances à un scénario déjà fortement complexe. D’aucuns reprocheront au film d’être parfois manichéen dans son portrait de la société, ou encore d’emprunter, ironiquement, le chemin balisé de la Sundancerie calibrée (on pense souvent à l’étalon doré Little Miss Sunshine), mais, de notre côté, ces défauts ne tiennent pas la dragée haute aux qualités sus-mentionnées. Captain Fantastic confirme la vitalité du ciné us indie, et devrait, en toute logique, obtenir les faveurs public lors de sa sortie en salles. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

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Titre Original: CAPTAIN FANTASTIC

Réalisé par: Matt Ross

Casting : Viggo Mortensen, Frank Langella, Samantha Isler,

George MacKay, Annalise Basso, Nicholas Hamilton…

Genre: Drame

Sortie le: 12 octobre 2016

Distribué par: Mars Films

4 STARS EXCELLENTEXCELLENT

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