ENTRETIENS

Interview avec Nader T Homayoun: Le cinéma IRANIEN INDÉPENDANT EN RECHERCHE D’UN MODÈLE ÉCONOMIQUE

L’interview ci-dessous a été réalisée par Jonathan Vayr.

Jonathan Vayr est journaliste par-ci, par-là mais notamment pour Society et SoFilms. Cinévore invétéré. Son pêché mignon : les gros films d’actions 100% muscle des 80s avec Van Damme ou Schwarzy et les nanars made in Hong-Kong (Phiiilliiiiippe !).

NADER T HOMAYOUN

Nader T. Homayoun©Paul Barlet

Nader Takmil Homayoun est un réalisateur et scénariste franco-iranien né à Paris en 1968. Il a récemment réalisé Les pieds dans le tapis, un long-métrage qui évoque les aventures d’une famille iranienne aisée qui se retrouve malgré eux à Brive-la-Gaillarde. C’est dans le cadre de la 4ème édition du festival Cinéma(s) d’Iran, tenu du 1er au 7 juin 2016 et dont il est l’organisateur, que nous l’avons retrouvé. L’occasion de parler d’une production encore trop peu connue et qui est pourtant aussi prolifique qu’intéressante : celle du cinéma indépendant iranien.

Quel est l’état du cinéma iranien ?

Il est à l’image du pays qui le produit : plein de paradoxes. Un ambassadeur m’a dit un jour : « si vous avez compris quelque chose de l’Iran, c’est qu’on vous l’a mal expliqué ». Le cinéma iranien est très énergique, il y a beaucoup de films, de courts-métrages, de documentaires, mais le problème est que tout ça reste dans la sphère locale et traverse rarement les frontières. Beaucoup de gens veulent faire des films, d’autres qui veulent en produire, mais rien n‘est financé ou supporté par l’État. Tout a été délégué vers le privé, les gens font donc des films sans modèle économique ni subventions. La seule chance pour un film de marcher au box-office est de sortir en France ou de faire des festivals. Forcément, vu de l’extérieur c’est très étrange, on se demande comment un pays peut produire autant de films par an, 130 à 150, sans avoir une économie qui y soit reliée. Mais la vérité est que la plupart des films restent confidentiels et ont peu d’audience.

La France est donc une chance pour le cinéma iranien ?

La France est le pays qui met le curseur sur la qualité d’un film, si un film ne peut pas sortir en France il a très peu de chances de sortir ailleurs à l’étranger. Bien sûr, ce sont les positionnements d’un film dans un festival de Catégorie A (Cannes, Berlin, Venise…) qui lui permet d’être visible et s’il gagne un prix. Mais au vu de l’embouteillage sur les écrans aujourd’hui, même cela n’est plus une garantie. Si un film iranien gagne le succès critique et festivalier, il a de grandes chances de sortir en France. Le film de Farhadi par exemple est préacheté, car il est devenu célèbre, mais un film que j’aime beaucoup, La fête du feu (réalisé par Farhadi en 2006) qui n’avait pas réussi à faire de grands festivals n’est pas sorti, et n’a pu être vu qu’après que Farhadi soit devenu célébré avec Une Séparation.

Quelles sont les contraintes liées au fait de réaliser un film en Iran ?

Elles sont multiples. Celles liées au scénario d’abord, pas de sexe, pas de politique, pas de violence, pas de films qui jouent de trop près avec les interdits de la société iranienne. Par exemple on ne peut pas montrer quelqu’un qui boit de l’alcool, ou alors il faut que dans la scène suivante le gars tombe du balcon parce qu’il est soul ! J’avais écrit un scénario d’un film de vampire qui devait être tourné en Iran par exemple, mais ils ont évidemment pensé que c’était trop violent. Le problème est que les limites ne sont pas explicites, les réalisateurs iraniens doivent donc se mettre à la place des censeurs pour imaginer ce qui passera ou pas. Et parfois on a des sacrées surprises avec ça, certaines choses passent alors qu’on ne l’aurait jamais imaginé et inversement. Ensuite il y a les contraintes liées au tournage, les actrices doivent toujours porter le voile, même lorsqu’elles sont seules chez elles ou qu’elles sortent de la douche. Ça crée des scènes surréalistes et certains réalisateurs refusent maintenant d’écrire ce genre de scènes pour ne pas virer à l’absurde. De même le contact physique entre homme et femmes n’est pas possible, un couple qui est marié depuis 30 ans dans ton film ne pourra pas se toucher, s’embrasser ou se prendre dans les bras. Enfin, sur le tournage il faut des maquilleurs hommes et femmes pour s’occuper des acteurs et actrices. C’est ridicule, mais on ne veut pas se risquer aux conséquences d’un contrôle.

L’élection de Rohani en 2013 a-t-elle changé les choses pour les cinéastes iraniens ?

Ça a donné cette impression, mais ça reste principalement une impression. Nous sommes dans un pays où le comble est que même lorsque des personnes sont élues démocratiquement, ces élus ont peur de faire les choses pour lesquelles le peuple a voté, en cas où il y aurait une alternance. Les réformateurs qui ont été élus en 2013 agissent d’abord en fonction de leurs adversaires politiques plutôt qu’en utilisant la légitimité politique que les élections leur ont donnée. Ce qui fait que les choses n’avancent pas vite. Pour le cinéma on a évidemment vu quelques différences : on est mieux accueilli, il y a le sourire en plus et on a l’impression d’avoir une bienveillance du ministère de la Culture, mais je n’ai pas vu une plus grande liberté d’expression pour autant. Les réalisateurs font attention, et cette nouvelle liberté n’a pas encore été enracinée dans l’esprit des gens.

nader interview cliffhanger

Y a-t-il un essor du cinéma indépendant iranien ?

Oui, grâce au numérique et aux succès internationaux, on a vu quelque chose se passer dans le cinéma iranien. Il y a beaucoup de jeunes qui ont envie d’essayer des choses, qui veulent devenir réalisateur, qui se disent « je veux devenir connu, je veux être riche moi aussi », il y a donc cette volonté de créer des choses. Mais ce qui est intéressant c’est que cette jeunesse n’est pas prisonnière du cinéma de ses pairs, elle cherche une nouvelle voie. Son plus grand problème reste cependant que sans système économique, beaucoup de ces films parfois talentueux restent dans les tiroirs et ne connaissent pas d’audience. Il faut réussir à rendre ce cinéma économiquement structuré, la France a un cinéma d’auteur qui fonctionne grâce aux systèmes d’aides. Mais alors c’est le serpent qui se mord la queue, car si les aides viennent de l’état les films ne pourront pas se permettre d’être trop critiques ou de dépasser la censure. Au final, le cinéma iranien se base surtout sur la personnalité des réalisateurs. S’ils ont une autorité et une capacité à se battre pour faire un film sous-financé et qui n’aura probablement pas l’audience qu’il mérite.

Est-ce que plusieurs types de cinéma coexistent aujourd’hui en Iran ?

En réalité il faut faire la distinction entre trois types de cinéma iraniens. Un cinéma populaire auprès du grand public qui est financé par le privé et contrôlé par l’état, mais qui ne peut sortir du pays car inadapté au public étranger ; et un cinéma indépendant, peu vu en Iran, mais observé de près par les festivaliers et cinéphiles étrangers.  Seuls quelques rares films font exception à ce schéma, à l’image de ceux de Farhadi qui arrive à être aussi populaire dans leurs pays qu’en dehors des frontières. Enfin on a aussi aujourd’hui des cinéastes qui sont iraniens, qui ont vécu en Iran (ou non), et qui commencent à faire des films à l’étranger que ce soit en France, en Italie ou aux États-Unis. Personnellement, je me sens proche de la troisième catégorie.  J’essaye de faire les deux : des films en France qui parlent de l’Iran, des films en Iran qui traitent de problèmes iraniens et même de films français qui traitent de sujets français. Cette double ou triple casquette ne me gêne pas.

Comment la société iranienne voit-elle son cinéma ?

Il y a un sentiment de fierté. Le porte-étendard de la dignité iranienne est son cinéma. La société iranienne a compris que grâce à ces films, le monde a commencé à comprendre que l’Iran n’était pas un pays barbare avec des barbus et des kalachnikovs. Le cinéma iranien est devenu le vecteur de la représentation de la population iranienne à l’étranger. La population est très fière et suit de près les aventures des films iraniens dans les festivals internationaux. Dès qu’un film reçoit un prix quelque part, même dans un petit festival, on en parle dans la presse iranienne et ça rend les gens heureux. Quand Farhadi est rentré à l’aéroport de Téhéran après Cannes, lui et ses acteurs ont été accueillis par des centaines de personnes venues les remercier.

Que va devenir le cinéma iranien ?

Il n’y a pas d‘autres solutions que de trouver une indépendance économique. Il ne faut pas se leurrer, le cinéma est une industrie et a donc besoin d’argent. Tous les réalisateurs de cette nouvelle génération vont continuer à faire des films, et à un moment donné chacun trouvera un modèle économique. Aujourd’hui le cinéma est entré dans l’ADN des Iraniens. Il sera le premier langage international que les Iraniens vont utiliser pour s’exprimer. Ce n’est pas un effet de mode, cela fait 20 ans que ça dure et de génération en génération, il y a toujours plus de nouveaux réalisateurs et de plus en plus d’apprentis cinéastes. La jeunesse iranienne est une des plus belles du monde, elle est éduquée, elle est intelligente et je lui fais confiance pour arriver à faire changer les choses.

Propos recueillis par Jonathan Vayr

 

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