Critiques Cinéma

MADEMOISELLE (Critique)

5 STARS CHEF D'OEUVRE

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SYNOPSIS: Corée. Années 30, pendant la colonisation japonaise. Une jeune femme (Sookee) est engagée comme servante d’une riche japonaise (Hideko), vivant recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle tyrannique. Mais Sookee a un secret. Avec l’aide d’un escroc se faisant passer pour un comte japonais, ils ont d’autres plans pour Hideko…

The Handmaiden à l’international, Mademoiselle en France, ou encore Agassi dans son pays d’origine, la Corée du Sud, le nouveau film de Park Chan-wook est attendu sur la croisette cannoise pour au moins deux raisons. Premièrement, Mademoiselle est présenté en compétition officielle. C’est peu dire que nous avions hâte de retrouver un film de l’excellent metteur en scène sud-coréen à cette place de concurrent pour la Palme, après la déception de 2009 (un prix du jury ex-aequo pour Thirst) et surtout le « vol » de 2004. Souvenez-vous : cette année là, le précieux trophée échappe de peu à Old Boy, électrochoc cinématographique de la sélection, revenant au très décevant Fahrenheit 9/11, de Michael Moore. Quelques lots de consolation tout de même : tout d’abord, l’œuvre hallucinante et tétanisante de Park Chan-wook était le « film de cœur » du président du jury cette année là, un certain Quentin Tarantino, qui n’hésite pas à le citer régulièrement depuis comme un de ses longs-métrages préférés de tous les temps ; ensuite, Old Boy était tout de même reparti avec le Grand Prix du Jury en poche, soit la seconde récompense la plus prestigieuse après la Palme d’Or ; et enfin, le film avait largement conquis la critique et le public au moment de sa sortie en salles, devenant une source d’inspiration pour nombreux réalisateurs. Le passage de The Handmaiden en compétition fait donc office de « revanche » pour Park Chan-wook. Deuxièmement, Mademoiselle est une libre adaptation de Du Bout des Doigts, un roman de Sarah Waters à cheval entre le policier et le gothique et dont on se dit à première vue, en lisant son synopsis, qu’il correspond parfaitement aux obsessions de l’auteur sud-coréen.

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Le point de départ du récit est simple : dans les années 30, entre la Corée et le Japon, une pickpocket coréenne dénommée Sookee se voit proposer par un escroc sadique et prétendu « Comte » d’arnaquer la jeune japonaise, mais néanmoins riche, Mme Hideko, en se faisant passer pour sa servante dans sa propriété isolée, un immense manoir où vit également l’oncle tyrannique de la Lady. Les apparences sont souvent trompeuses. Tel était, en gros, le message de Sexcrimes, le (sous estimé) thriller érotique de John McNaughton sorti en 1999. Aujourd’hui, Mademoiselle semble en être une sorte de cousin lointain, qui apparaît néanmoins beaucoup plus envoûtant et inspiré en termes d’écriture et surtout de mise en scène. Complots, trahisons, mensonges, amour lesbien s’amalgament dans une intrigue vénéneuse malicieusement écrite, qui adopte des traits d’un thriller rutilant et captivant, avec un dispositif narratif tarantinesque complètement adéquat. En effet, Park Chan-wook a tendance à répéter les mêmes scènes en adoptant à chaque fois le point de vue d’un personnage différent pour leur donner une lecture nouvelle : dans la première partie, nous voyons ainsi les images du point de vue de Sookee et de celui de Hideko dans la seconde. Park Chan-wook présente deux personnages féminins ambigus et complexes, en proie à des questionnements existentiels et confrontés à des dilemmes moraux dans un récit alambiqué et complexe, situé entre la Corée et le Japon, deux pays alors en guerre. L’une a un passé sombre, l’autre a un présent désespéré, et au milieu figure le troublant Comte.

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Et puis la toile d’araignée se déroule, et Mademoiselle révèle alors toute sa perversité, sa cruauté et sa délicieuse ambiguïté. On retrouve à cet égard tous les sous-textes et thématiques qui font le sel du cinéma de Chan-wook : lutte des classes, goût prononcé de la provocation, protagonistes enfermés contre leur gré, puissante histoire de vengeance et de secrets enfouis, mais surtout, derrière la violence, la torture et les hurlements de douleur se cache le même romantisme transgressif et émouvant que possédait en sa chair Old Boy et Thirst, celui qui surprend et fend les cœurs. En faisant sauter les conventions, Park Chan-wook livre une nouvelle fois une romance particulièrement touchante, criante de sincérité. D’ailleurs, Park Chan-wook le dit lui-même, en utilisant ces mots pour décrire Mademoiselle : « c’est un thriller, un récit d’arnaqueurs, un drame ponctué de rebondissements surprenants, et plus que tout, une histoire d’amour ». Les quelques scènes érotiques sont superbes, les images de toute beauté. Ce saphisme étonnant traduit deux choses : primo, la volonté de Park Chan-wook d’élancer fièrement son récit dans la plus pure tradition de l’art érotique asiatique, avec en mémoire le sublime plan final, à la fois sensuel et graphique et secundo, d’apporter un degré de lecture supplémentaire à l’histoire, en y adossant une pointe de féminisme bienvenue – il est surtout question de renverser l’oppression réalisée par un homme sadique.

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La mise en scène hitchcockienne, senseï dont Park Chan-wook a gardé des traces indélébiles après son passage à Hollywood avec l’excellent Stoker, est une nouvelle fois extrêmement rigoureuse, à couper le souffle : derrière chaque plan se cache un détail, une idée, une folie, et, comme à l’accoutumée, le cinéaste obsessionnel semble s’être demandé, derrière la moindre composition de cadres, comment raconter son histoire autrement, en innovant. Tout le long, il y a ainsi une sorte de jeu passionnant de regards dans lequel quelqu’un regarde quelqu’un d’autre, ou ignore quelqu’un, ou se doute que quelqu’un le regarde. Cette dynamique relationnelle s’exprime essentiellement grâce à la réalisation du coréen : des travellings classieux dans la sublime et gigantesque demeure de Lady Hideko (avec une parfaite maîtrise des espaces au sein de cet habitat construit dans un style victorien) à des jeux de perspective bluffants (la gestion du champs et du hors-champs est particulièrement soignée), en passant par l’utilisation opportune de voix-off pour nourrir les fantasmes des personnages et puis cette narration astucieuse à la Rashômon, structurant le film par chapitres et recoupant les points de vue pour offrir à chaque fois une nouvelle signification au récit … c’est tout simplement ébouriffant, à en donner le tournis ! Sur le plan technique, on saluera enfin la somptueuse bande-originale de Jo Yeong-wook, aux accents James Newton Howardiens et dont le thème principal, très mélodieux, reste longtemps en tête après la séance.

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Côté casting, c’est là encore du grand art. On connaissait la capacité de Park Chan-wook à diriger merveilleusement bien ses comédien(ne)s depuis longtemps (Choi Min Sik dans Old Boy reste la composition la plus démentielle dans la filmographie de Chan-wook), mais là, l’auteur s’est tout simplement surpassé, notamment avec les personnages féminins. Park Chan-wook a toujours cassé l’image de ses actrices afin de révéler des facettes inédites de leurs talents : Kang Hye-jeong pour Old Boy, Yeong-ae Lee pour Lady Vengeance, Lim Soo-Jung pour Je suis un cyborg et Song Kang-ho dans Thirst. Cette fois-ci, le cinéaste offre un rôle rêvé à la jeune actrice Kim Tae-Ri, qui effectue ses débuts dans le rôle de la servante Sookee et s’en sort admirablement, avec des nuances dans son jeu. A ses côtés, Kim Min-Hee (Lady Hideko) et Ha Jung-woo (connu pour ses récurrences chez Na Hong-jin et ici dans la peau du Comte pervers) s’en tirent avec les honneurs, livrant des prestations convaincantes. Avec Mademoiselle, Park Chan-wook rajoute un chef-d’œuvre de plus dans sa prolifique carrière, une histoire tordue de manipulation et de vengeance sur fond de guerre des sexes et de lutte des classes.

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Titre Original: AH-GA-SSI

Réalisé par: Park Chan-Wook

Casting :  Kim Min-Hee, Kim Tae-ri, Jung-woo Ha,

Cho Jin-woong,Kim Hae-Sook, Sori Moon …

Genre: Drame, Romance, Thriller

Sortie le: 1er novembre 2016

Distribué par: The Jokers/ Bac Films

5 STARS CHEF D'OEUVRECHEF-D’ŒUVRE

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