Analyse

Vers chez Philippe Djian (Carrière)

Philippe Djian. Photo Jacques Sassier, 2000 - B © Editions Gallimard

Alors que le nouveau film de Paul Verhoeven, Elle, s’apprête à être présenté au Festival de Cannes et à débarquer sur les écrans dès le 25 mai prochain, petit retour sur la relation qu’entretient Philippe Djian avec le cinéma ainsi que sur la carrière d’un écrivain prolifique. L’auteur de Oh …, dont Elle est l’adaptation, a connu plusieurs expériences mais sans jamais réellement s’impliquer. Flash-Back.

« Se fixer des buts dans la vie, c’est s’entortiller dans des chaînes. » 37°2 le matin

9 avril 1986 : Auréolé du succès de Diva et meurtri par l’échec de La lune dans le caniveau, Jean-Jacques Beineix s’apprête à sortir son troisième film : 37°2 le matin. Mettant en vedette Jean-Hugues Anglade et une jeune inconnue, Béatrice Dalle, le film est précédé d’une réputation sulfureuse. La toute première scène montre d’ailleurs le couple vedette en train de faire l’amour intensément. Une séquence d’ouverture forte, sensuelle et jamais vulgaire qui annonce un film incroyable où les sentiments embrasent la pellicule En cette année 2016, 37°2 le matin a trente ans et il reste ce film de chair et de sang, la transposition parfaite d’une histoire d’amour incandescente portée à son firmament par des mots, des images et des interprètes d’exception.

«C’est dur de me dire que j’aurai peut-être quarante ans quand on me lira dans les écoles et qu’un jeune gars écrira une thèse sur moi et ma haine du point virgule. » Zone Érogène

Les mots à l’origine ce sont ceux d’un roman de Philippe Djian dont les ventes commencent à attiser les convoitises des producteurs depuis quelques temps. Un recueil de nouvelles (50 contre un) suivi d’un roman policier (Bleu comme l’enfer) qu’Yves Boisset porte à l’écran avec Lambert Wilson, puis Zone Érogène, un roman où un écrivain (qui deviendra l’une des figures récurrentes de ses livres) a un mal fou à joindre les deux bouts, vivre avec une femme et finir son roman, puis enfin ce 37°2 le matin, ont suffi à faire de Djian un écrivain qui a la carte auprès des gens de cinéma. Le romancier lui poursuit son chemin littéraire sans participer réellement à ces projets mais le triomphe du film de Beineix va le propulser dans une autre galaxie sans que l’échec du film de Boisset ne contrebalance cette nouvelle donne qui s’installe. Tranquillement, Philippe Djian installe son style inimitable dans le paysage littéraire français et construit une œuvre à nulle autre pareille qui lui vaudra l’amour inconditionnel de millions de lecteurs qu’il fédère autour de ses mots et de son univers.

djian oh

« J’avais pratiquement perdu tout espoir, mon dégoût du monde l’emportait sur mon amour du monde, parfois je restais la journée entière sans prononcer un seul mot, ma mémoire ne remontait plus très loin dans mon enfance, je m’amusais d’un rien, j’avais déjà jeté un œil sur la profonde, la délirante, l’effroyable solitude qui vous étreignant lorsque vous alliez au fond des choses, les types qui parlaient trop me faisaient chier. » Maudit Manège

Alors que le film de Beineix est un phénomène, Djian publie Maudit Manège. Suite de 37°2 le matin dont il reprend le personnage masculin (contrairement au film il est dépourvu de prénom), Maudit Manège est encore meilleur que ne l’était 37°2, tout du moins le sens de la formule de l’auteur, son lyrisme et son humour sont à leur apogée. Philippe Djian s’est débarrassé du superflu et sa façon de faire s’affine et se muscle, instaurant ce qui sera sa règle d’or, à savoir que l’histoire ne doit pas primer sur le style. Son punch, ses saillies, la beauté de ses phrases forment un ensemble homogène qui génère un enthousiasme grandissant du côté de son lectorat. Si les ventes s’envolent, depuis 37°2, aucune adaptation d’un roman de Djian ne voit le jour. C’est semble t-il le cadet des soucis de l’écrivain qui voit surtout dans la vente des droits de ses livres une confortable manne financière lui permettant de se consacrer entièrement à la littérature. 1988 : Philippe Djian publie Échine, livre somme où dans un mélange d’humour et de mélancolie il étreint le cœur de ses lecteurs avec des mots tranchants et empreints de cette réalité contemporaine sur laquelle l’écrivain semble avoir branché ses pulsations.

« Vers le milieu du mois de novembre, une tempête de froid s’abattit sur tout le pays. Dans la rue, les gens parlaient de leur facture de gaz et de la fin du monde. » Échine

En 1989, Djian publie un petit recueil de nouvelles intitulé Crocodiles, dont le premier texte raconte comment il a appris la mort de l’écrivain Richard Brautigan qui est l’un de ses auteurs favoris. En quelques mots, il sait dire la tristesse et l’admiration qu’il voue à cet auteur de manière remarquable. Si tous les textes de Crocodiles n’ont pas cette force, certaines fulgurances traversent malgré tout les histoires.

«Je donnerais dix mille vies pour la vie de Richard Brautigan. J’essaie de vous dire ça en vous regardant en face. Vingt-mille. » Crocodiles

Avec Lent dehors en 1991, Philippe Djian se livre à un double challenge qu’il remporte haut la main, à savoir se faire la voix de deux personnages, un homme et une femme, à plusieurs époques de leur vie. L’auteur continue d’y démontrer la puissance évocatrice dont il est capable et sa virtuosité à faire des allers et retours dans le passé. Construction narrative de premier ordre, sachant se faire l’écho des premières fois et des amours désenchantés, Lent Dehors est un travail d’orfèvre qui place Philippe Djian dans le gotha de la scène littéraire, lui dont la légende veut qu’il refuse le plus possible les apparitions en public et la médiatisation et qui préfère garder une distance avec un milieu sacralisé dont il a du mal à se convaincre qu’il en l’un des plus éminents représentants.

« Ne t’occupe pas de ce qu’on écrit sur toi, que ce soit bon ou mauvais. Evite les endroits où l’on parle de livres. N’écoute personne. Si quelqu’un se penche sur ton épaule, bondis et frappe-le au visage. Ne tiens pas de discours sur ton travail, il n’y a rien à en dire. Ne te demande par pour quoi ni pour qui tu écris mais pense que chacune de tes phrases pourrait être la dernière. » Lent dehors.

Avant son nouveau roman il publie durant l’été 1992 dans Le Nouvel Observateur, un feuilleton intitulé Sarah et les ours, que Gallimard réédite ensuite dans sa collection Futuropolis sous le titre Lorsque Lou avec des illustrations de Miles Hyman.

« C’était ainsi qu’à son habitude, il en terminait avec moi : il me jetait dehors.J’y voyais un geste plein de sous-entendus, l’écho d’une mémoire primitive. » Lorsque Lou

Deux ans après Lent Dehors, Philippe Djian quitte les Éditions Bernard Barrault et accède au graal que représente la collection Blanche de chez Gallimard. C’est Sotos qui est le premier roman de Djian publié dans la Blanche et malgré la force du récit et le plaisir que les aficionados de l’écrivain ressentent à la lecture, Sotos divise et Djian se voit reprocher certaines tournures de phrases ou règles grammaticales qu’il plie à son désir formaliste. Construit en trois parties intitulées tertio ce qui évoque les trois temps de la corrida, Sotos continue l’exploration d’un style à nul autre pareil et qui ne cesse de fasciner au travers cette fois d’un roman initiatique.

« Elle m’apportait tout ce qu’il me fallait en attendant que l’heure de mon châtiment ne sonne, elle était un peu ma mère, un peu mon amie, et les derniers et fugitifs reflets de la beauté du monde. « Sotos

En 1994, Philippe Djian s’attelle à un projet énorme, une trilogie qui démarre par Assassins, se poursuit avec Criminels et se clôt avec Sainte Bob, du nom de la rivière qui coule dans ces trois ouvrages. Trois romans assez inégaux avec des rebondissements plus ou moins pertinents et si le style est toujours le nerf de la guerre de l’écrivain, là le récit autour est moins convaincant. Mais Djian continue de régner en maître dans l’art des phrases qui claquent et qui deviennent pour bon nombre de ses lecteurs comme des maximes qu’ils imprègnent de leur propre existence. En 2000, Djian sort Vers chez les blancs qui confirme son goût pour les titres énigmatiques. L’écrivain est un cador et peut désormais se permettre toutes les audaces. Avec ce nouveau roman il se lance dans rien moins qu’un roman…pornographique. Si l’entreprise peut laisser sceptique de prime abord, tout lecteur assidu de Philippe Djian sait qu’il est expert dans l’art d’écrire les scènes de sexe et qu’il ne s’en prive jamais. Vers chez les blancs peut désarçonner par son parti pris jusqu’au-boutiste mais c’est du pur Djian, tantôt triste et désespéré, tantôt absurde. Un roman qui sous ses airs provocateurs cache surtout un véritable travail sur un style en constante évolution et dont le sexe n’est finalement qu’une enveloppe pour passer au révélateur la condition humaine et mettre au centre du travail d’écriture une réflexion dialectique.

« Je me donnais encore cinq ans de désespoir. J’espérais qu’ensuite, les choses allaient s’arranger. » Assassins

« Nous sommes dans une passe difficile. Tout semble aller de travers. Je ne sais pas où ça va nous mener. Tout ce que nous touchons s’enflamme sous nos doigts. » Criminels

« Plus une décision est stupide, plus elle est facile à prendre. Et ensuite, une fois qu’on l’a prise, on a au moins la satisfaction de voir ce que l’on est. » Sainte Bob

« Il est toujours difficile pour un écrivain de se maintenir au top niveau dans l’esprit des lecteurs. Encore une fois, c’est une profession pleine de mauvais côtés. À certains égards, très décevante. » Vers chez les blancs

Dans Ardoise en 2002, Djian « paye » ses dettes envers les écrivains qui ont marqué sa vie dans un récit hommage qui est une magnifique déclaration d’amour à la littérature. Un petit bouquin qui permet de comprendre les effets qu’ont eu certains ouvrages sur le travail de celui dont l’œuvre est de plus en plus importante dans la littérature française.

« Quelques rares écrivains vous accompagneront toute votre vie, d’autres pas. Quelques très rares écrivains seront une source intarissable, un éternel refuge, le nerf de votre foi. Ils deviendront votre famille, les autres pas. » Ardoise

Suivent trois romans de qualité inégale, Ça c’est un baiser, Frictions et Impuretés qui, si ils recèlent toujours des pépites pour admirateurs farouches semblent un peu se chercher et pour la première fois, on a un peu le sentiment que Philippe Djian se répète et a du mal à retrouver autrement que sporadiquement la bonne carburation. Entre Frictions et Impuretés, l’histoire de Philippe Djian avec le cinéma reprend par le biais de l’écriture du scénario original d’un film de Luc Bondy, Ne fais pas ça, qui ne rencontrera pas le public. En 2005, Djian publie la première saison de Doggy Bag. Ce grand admirateur de séries télé et notamment des Sopranos et de Six Feet Under se lance dans un projet fou. Écrire six saisons en autant de romans en y apposant les codes des séries télé (rebondissements incessants, cliffhangers en fin de chapitre ou d’ouvrage…)et en développant une intrigue familiale au long cours où il peut se permettre de créer toute une galerie de personnages plus barrés les uns que les autres. Si l’entreprise est osée, elle n’est pas exempte de défauts, certains volumes étant en deçà des autres mais l’auteur publie un travail colossal en sortant 6 volumes sur trois ans et est récompensé par le prix Vaudeville en 2007. Pour l’occasion il a fait des infidélités à Gallimard puisque Doggy Bag sort aux Éditions Julliard. En 2009, Djian écrit Impardonnables, un excellent livre, sec et tendu où l’écrivain retrouve une veine dont il s’était quelque peu éloigné. Son travail sur l’épure de la langue prend un nouveau tournant. Les phrases sont de plus en plus courtes et efficaces et les ellipses narratives sont légion, mais on n’est jamais désarçonné par cette façon de faire tant Djian sait où il va et ce qu’il veut. En 2011, Impardonnables sera adapté au cinéma par André Téchiné avec un magnifique duo en tête d’affiche (Carole Bouquet et André Dussolier), mais malgré tout le talent de Téchiné, Impardonnables, le film, manque sa cible et ne parvient pas à restituer la petite musique de l’auteur. A croire que seul Beineix a su trouvé la formule magique pour passer de l’écrit à l’image.

« Combien d’écrivains étaient retournés à leur roman plutôt que se lancer à la poursuite de leur femme ? Les meilleurs sans aucun doute. Les extralucides. Les grands maîtres. »Impardonnables

Le roman d’après Incidences est un véritable thriller aux dialogues jubilatoires et à l’atmosphère glaciale et vénéneuse. Il deviendra en 2014 le quatrième roman de Djian à être adapté au cinéma sous le titre L’amour est un crime parfait. Réalisé par les frères Larrieu avec une distribution de gala (Mathieu Amalric, Karin Viard, Maïwenn, Sara Forestier, Denis Podalydès…) le film sait recréer l’atmosphère étrange et vaporeuse du roman mais échoue à passionner et à nous exciter comme le faisait 37°2 le matin. Une fois encore la musicalité du phrasé de Djian ne se ressent que parcimonieusement et le film est trop clinique et froid pour emporter l’adhésion. De 2006 à 2014, Philippe Djian publie au minimum un roman par an. En 2011 c’est Vengeances, petit roman pas totalement réussi malgré ses quelques fulgurances avant qu’en 2012 Oh… ne vienne secouer le cocotier en remportant notamment le Prix Interallié. En se mettant à nouveau dans la peau d’une femme, Philippe Djian réussit un roman féroce qui va très loin dans sa thématique mais dont l’intrigue comme toujours peut sembler exagérément plate, mais que l’auteur agence adroitement autour d’une réflexion sur le Mal et brosse un magnifique portrait de femme débarrassé des oripeaux de sentimentalisme et de réflexion psychologique. En y regardant de plus près il n’est pas si surprenant qu’un cinéaste aussi anti-conformiste et frontal que Paul Verhoeven se frotte au travail de l’écrivain, même si l’on sait que Elle sera sans aucun doute plus une libre adaptation du roman qu’un vrai travail fidèle de retranscription. Love Song, Chéri-Chéri et Dispersez-vous, Ralliez-vous sont à ce jour les trois derniers romans de Philippe Djian dans lesquels il est parvenu à rivaliser d’ingéniosité et d’originalité et continuant le droit fil d’une œuvre pleine de cohérence.

elle livre

« Dehors, la lune brillait dans le ciel comme un diamant dans son écrin, littéralement. » Incidences

« Je n’avais pas la prétention de saisir très clairement les raisons pour lesquelles les générations qui suivaient la mienne désespéraient à ce point de leur héritage, mais ils avaient cette façon de se saouler à toute allure aujourd’hui qui me semblait être une réponse adaptée au contexte que chacun, jeune ou vieux, pouvait utiliser pour éviter le maximum de casse dans sa porcelaine intérieure » Vengeances

« Il me dit que je suis superbe, tandis que nous sortons dans la nuit froide. «Voilà ce que j’aime entendre, pensé-je, voilà bien la drogue la plus puissante au monde.» Oh…

Après 15 romans et 25 ans de présence dans les rangs de la prestigieuse maison d’éditions de la rue Sébastien Bottin, il est intéressant de lire comment Philippe Djian voit avec le recul son parcours depuis qu’il est édité par Gallimard. En mars 2016, dans un entretien avec David Desvérité*, il disait ceci :

« J’ai essayé de me débarrasser de tous les poids que je pouvais trimballer. Ça devient de plus en plus épuré, plus léger. C’est un travail de longue haleine. Je ne suis pas un coureur de sprint, j’avance lentement, je travaille sur la longueur. J’essaie de m’améliorer. »

« La passion c’est ce qui fait briller les choses » Zone Érogène

Chroniqueur, traducteur, auteur de chansons (pour Stephan Eicher avant tout), romancier, Philippe Djian touche à tout génial a apposé son empreinte sur la littérature française par le biais d’un travail qui tient tout à la fois de l’entertainment que du formalisme et il s’est imposé au fil du temps comme un artiste majeur qui n’a pas fini de faire parler son talent et ses mots ni de provoquer et de choquer. Un écrivain qui a fait des émules parmi ses pairs dont ils sont nombreux à s’inspirer. Si en dehors de 37°2 le matin son travail n’a que peu rencontré d’écho au cinéma, nul doute que son œuvre pléthorique finira par trouver à nouveau un metteur en scène de la trempe de Jean-Jacques Beineix. Peut-être dès cette année avec Paul Verhoeven.

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David Desvérité est l’auteur d’une biographie consacrée à Philippe Djian et édité aux Éditions du Castor Astral intitulée En Marges et il s’occupe d’un site internet de référence consacré exclusivement à Philippe Djian http://www.philippedjian.com/ sur lequel vous pouvez retrouver la bibliographie complète de l’auteur : http://www.philippedjian.com/bibliographie/

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