Analyse

STEVE JOBS : FILM D’AUTEUR

L’article ci-dessous est signé Christophe Brico. Christophe Brico écrit sur Season ONE et présente Screenplay

Steve Jobs, l’homme, est un héros contemporain. Ce n’est pas un politique, ce n’est pas un militant (encore que), c’est un businessman, un peu, et un créatif, surtout. D’aucun dirons un visionnaire. A chacun d’apprécier, surtout si vous lisez ces lignes sur un iPad. Toujours est-il que le film qui met en scène Michael Fassbender dans le rôle, est déjà le second en moins de trois ans à sortir sur l’histoire de l’homme à la pomme croquée. Vous pouvez retrouver sur le site une critique détaillée du film: https://leschroniquesdecliffhanger.com/2015/11/26/steve-jobs-critique/  mais, ici, nous reviendrons plus particulièrement sur le travail d’un des rares points fixes de la genèse de ce projet depuis le début : Aaron Sorkin, scénariste.

Par Christophe Brico

mfjobs

Tomorrow never knows

Petit rappel du contexte : Le film est l’adaptation de la biographie autorisée de Walter Isaacson dont Sony Pictures a acheté les droits en 2011. Sony demande à Aaron Sorkin, sans doute en grande partie a cause de son travail remarquable sur The Social Network (2010), d’en réaliser l’adaptation. Plusieurs acteurs sont approchés pour incarner le Pape de Cupertino, notamment Christian Bale, mais sans succès. David Fincher est intéressé un temps au projet et abandonne finalement pour différent artistique avec Sony. Le miracle du « Facebook movie » ne se reproduira pas. Et finalement c’est Sony elle-même qui débarque le film qui tombera dans l’escarcelle d’Universal Pictures. Bref, un mini development hell, dont finalement le seul point fixe, le garant de l’orthodoxie du projet est son auteur, ou en tout cas l’auteur de son script : Aaron Sorkin.

aaron sorkin

Avant d’entrer dans les détails il faut sans doute également rappeler un peu le CV du scénariste. Sorkin se destine au départ au théâtre, et c’est dans cette pratique particulière qu’il obtient ses premiers succès, notamment avec la pièce  Des hommes d’honneur. Castlerock, via Rob Reiner, veut transposer la pièce en film, et engage Sorkin pour réaliser l’adaptation cinématographique de son propre texte, que Reiner lui-même réalisera. Tout cela se passe dans le cadre d’un deal de 3 films, les deux autres étant Malice (1993) et Le Président et Ms Wade (1995), également réalisé par Reiner pour ce dernier. Sorkin dit lui-même que c’est le travail sur Des hommes d’honneur et plus particulièrement la collaboration avec Reiner qui lui auront réellement appris les particularités de l’écriture cinématographique. L’étape suivante, pour Sorkin, sera la télévision. Le méconnu Sports Night porte les germes de tout ce qu’il écrira et produira par la suite sur ce média, la collaboration avec Thomas Schlamme, qui mettra en scène les fameux « walk and talk », procédé qui se sert du mouvement (les personnages se déplacent, et donc la caméra également) pour rythmer les dialogues, est un point crucial de cette époque. Tout cela parait sans doute être du détail, mais le procédé, utilisé de manière moins systématique, se retrouvera dans le film de Danny Boyle. On peut pratiquement cibler le cycle suivant de l’auteur entre 2010 et 2014 lorsqu’il écrit, d’une part, le scénario de The Social Network (2010) et la série The Newsroom (2012-2014), tous deux apparaissant comme un moment de maturité, mais également comme une forme de conclusion du procédé mécanique avec laquelle il conçoit son écriture.

Sorkin est un de ces rares auteurs/scénaristes à avoir une patte très reconnaissable, concevant son écriture sur la base de la musicalité du dialogue, et n’hésitant pas à naviguer allègrement entre l’humour de situation (quelqu’un qui se prend une porte par exemple) et le dialogue fondamental et politique, parfois dans la même scène. L’homme a ses marottes, ses obsessions, ses gimmicks, parfois un peu agaçants (Youtube est rempli de “sorkinisms”), mais personne ne conteste aujourd’hui qu’il est, et de loin, un des plus grands scénaristes contemporain.

Hapinness is a warm gun

Le contexte étant posé, penchons-nous sur le film lui-même. Structure en trois actes et en décor unique à chaque fois, retour des mêmes personnages d’un acte à l’autre alors que le temps a passé (acte un : 1984, acte deux : 1988, acte trois : 1998), continuité des intrigues d’un acte à l’autre. Bref, l’écriture de Steve Jobs est furieusement proche d’une pièce de théâtre. Si la structure en trois actes est relativement courante dans l’écriture cinématographique et télévisuelle, presque systématique, rarement sa mise en place est aussi visible.

Poussons un peu l’analyse. Le contexte narratif est celui de lancements de produits : Le Mac pour l’acte un, le Next pour l’acte deux et l’iMac pour l’acte trois. Pour celles et ceux qui n’auraient ni vu le film, ni vu une keynote de Steve Jobs, cela prend place dans un auditorium, voire un théâtre. Dans le film, les trois se passent dans des théâtres. Cela génère donc, d’une certaine manière, une unité de lieu pendant tout le film (même si les lieux changent légèrement, et qu’il y a un extérieur vers la fin du métrage), concept profondément théâtral, alors même que le film n’est pas un huis clos. Allons plus loin, c’est également une forme de mise en abyme du théâtre. La forme n’est pas nouvelle, il n’y a qu’à relire Hamlet, mais pour autant, si l’on admet la théâtralité du film, dès lors ce choix en renforce la méthode. Il est aisé d’imaginer une version en spectacle vivant, dans un théâtre, du script de Sorkin.

Pour que tout un chacun comprenne bien, c’est pratiquement l’opposé de ce que l’on peut voir dans The Social Network, où le temps est fracturé. On navigue perpétuellement entre différents moments, et lieux, au profit du rythme et du propos. Il aurait été tout à fait possible d’en faire autant ici, et pourtant il y a un choix, affirmé, presque radical, de raconter cette histoire dans ce cadre et de cette façon.

aaron sorkin danny boyle

Sans doute est-ce lié à l’analyse que Sorkin fait du personnage de Jobs, et de l’interprétation qu’il fait de sa biographie. Il y a quatre relations qui sont mises en lumière ici : La relation entre Jobs et sa fille Lisa, alors que lui-même est un enfant adopté. La relation avec John Scully (Jeff Daniels), ancien marqueteur de chez Pepsi, recruté par Jobs pour devenir le CEO d’Apple, et qui conduira à son éviction (celle de Jobs) quelques années plus tard. La relation, fondamentale avec Steve « Woz » Wozniak (Seth Rogen), et enfin avec Joanna Hoffman (Kate Winslet), avec laquelle ils forment un couple, platonique certes, mais couple tout de même. Au fil des 3 actes du film, on ne verra pratiquement que les enjeux liés à ces relations et au personnage de Jobs lui-même. Sur ce dernier, Sorkin a une interprétation intéressante. Plutôt que de chercher à imiter ou reproduire, il a cherché (et trouvé) une forme de quintessence du personnage, en créateur obsessionnel, plus intéressé par la forme que par le fond, conscient de lui-même et égocentrique, magnifiquement interprété par Michael Fassbender, qui, comme son auteur, cherche plus à interpréter qu’à imiter. Dès lors, là encore, on est définitivement dans une forme d’écriture théâtrale, dans laquelle il y a un réel propos et un réel point de vue qui sous-tend l’ensemble de la machine qui se met en route sur scène, ou en l’occurrence ici, sur l’écran.

Steve Jobs est donc un film qui parle finalement assez peu de technologie, voire de business, mais plus d’énergie créatrice, d’un feu qui consume le créateur. Jobs, se pose comme un Prométhée moderne (la créature étant ici un ordinateur), affirmant que le public ne sait pas ce qu’il veut et que c’est lui, Jobs, qui crée l’usage et non l’inverse. C’est un créateur qui deviendra homme et père au fil du temps, mais ne perdra jamais complètement son sens de l’esthétique et de la communication. Quelqu’un qui se pense génie sans nécessairement avoir été reconnu comme tel. L’interprétation de Sorkin de cette histoire tient plus de la fable que de la bio, du théâtre que du cinéma, et pourtant, le film reste fondamentalement un bon film, appuyé par la mise en scène d’un Danny Boyle totalement au service du propos et de son auteur.

 

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